Les Mille et une vie de Billy Milligan
de Daniel Keyes
aux éditions Calmann-Lévy ,
collection Interstices
Genre : Littérature générale
Sous-genres :
  • Transfiction

Auteurs : Daniel Keyes
Couverture : Néjib Belhadj Kacem
Traduction : Jean-Pierre Carasso
Date de parution : octobre 2007 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 464
Titre en vo : The Minds of Billy Milligan
Parution en vo : 1981

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Emporté par la foule

Daniel Keyes est une célébrité discrète. Son immense best-seller Des Fleurs pour Algernon, ne l’a pas pour autant imposé avec plus de régularité sur les rayonnages des librairies. Il est vrai, aussi, que cet ancien marin, diplômé de psychologie et prof d’écriture créative n’est guère prolifique. À peine trois romans que vient saupoudrer une chiche poignée de nouvelles, en quelques trente années de carrière.

Quelques essais aussi, parmi lesquels – Outre-Atlantique – on classe volontiers ce The Minds of Billy Milligan, qui date de 1981 et que Calmann-Lévy sort aujourd’hui sous le titre particulièrement mal inspiré des Mille et une vie de Billy Milligan.

La maison aux esprits

De 1978 à 1980, l’affaire Billy Milligan a défrayé la chronique judiciaire américaine. Accusé de trois viols particulièrement piteux sur le campus de l’université de l’Ohio, le jeune homme est arrêté à son domicile le soir du 27 octobre 1977.

William Stanley Milligan vient juste de sortir de prison. Il est encore en probation, et lorsqu’on le confronte à ses crimes, il nie les avoir commis. Puis, son comportement devient étrange. Transféré en fourgon au commissariat, il se défait sans problème de ses menottes, mais n’essaie pas de s’évader. Une fois enfermé, il tente de se suicider. Puis, durant les interrogatoires, il semble sujet à des absences momentanées, qui se résolvent généralement par de brusques changements d’attitudes, qui vont jusqu’à le voir s’exprimer avec des voix différentes et des accents étrangers.

Très vite, les spécialistes venus l’interroger diagnostiquent un cas presque unique de personnalités multiples. Tour à tour « s’incarnent » dans le corps de Milligan, Arthur, pédant aristocrate anglais, Ragen, un Yougoslave ultra-violent, Allen, un petit magouilleur ou Tommy le roi de l’évasion. Le naturel avec lequel ces personnalités "prennent le projecteur ", comme le dit Milligan, emporte la conviction de tous les témoins. Il est impensable pour eux d’avoir affaire à un simulateur. Au fil des mois, c’est avec vingt-quatre "habitants" que les médecins vont faire connaissance. Passage obligé avant de pouvoir entamer un long processus de fusion des personnalités.

Morne multitude

Une fois n’est pas coutume, mais pour ces Mille et une vie de Billy Milligan, se pose avec une acuité toute particulière la question du genre. De la petite case dans laquelle ranger cet exercice de style.

Dans la mesure où Daniel Keyes n’hésite pas à recourir à des techniques de romancier, le choix de Sébastien Guilllot d’inclure cet essai dans sa collection de fictions transgenres est valide et pertinent. Et dès lors que l’on s’est convaincu d’avoir affaire à un roman collant au plus près à une suite d’évènement réels, impossible de ne pas se référer en permanence au monument du genre : l’imparable De sang froid de Truman Capote.

Pour mémoire – et répéter l’urgence absolue de lire ce chef d’œuvre – De sang froid relate sous une forme romancée hybride le quadruple meurtre particulièrement sordide d’une paisible famille de fermier du Kansas. Avec sa langue d’une minutie extrême, Truman Capote replonge si totalement dans les détails de ce fait divers que le lecteur se perd, quelque part entre le roman et le documentaire. Œuvre titanesque, pratiquement devenue un sous-genre à part entière depuis, De sang froid est une sorte d’Everest de la littérature américaine, auquel, d’évidence, Daniel Keyes a tenté ici de s’attaquer.

Mêmes techniques d’investigations sur le terrain en tentant de rencontrer le plus d’acteurs des évènements possible. Mêmes incursions dans la réalité subjective pour tenter de combler les blancs de l’histoire, même recours à la boîte à outil du romanesque pour garder l’attention du lecteur. La seule différence sensible, étant le refus de Capote de se mettre en scène dans son roman ; procédé que Keyes n’hésitera pas employer à plusieurs reprises.

Les similitudes vont jusqu’à cette langue qui cousine dans la neutralité. Mais là où Capote met dans sa froideur apparente une densité et une précision presque palpable, là où l’on sent la maîtrise absolue son écriture, Keyes reste sur un affect négatif qui va aplatir sa narration. Parfois jusqu’à l’ennui.

Il ne parvient pas à trouver une équivalent convaincant à la limpidité minutieuse et profondément humaine de Capote. Au contraire, la sècheresse de sa plume va jouer comme d’un filtre sur l’évidente stupéfaction qui frappe les interlocuteurs de Milligan à mesure que ses différents "habitants" entrent en scène. Nous condamnant au banc de touche, Keyes nous frustre. Nous découvrons sans le moindre étonnement les incroyables métamorphoses du jeune homme, et restons tout du long, les mornes spectateurs de cette petite odyssée.

Quoi de neuf docteur ?

On pourrait bien entendu avancer que le psychologue a pris le pas sur l’auteur (puisque Daniel Keyes est – aussi – diplômé de psychologie). Mais l’argument de la rigueur documentaire ne tient guère si l’on considère toute la deuxième partie, où il se met à la place des différentes personnalités de Milligan. Et ce, même s’il étaye solidement ses reconstructions avec des témoignages de proches et grâce aux nombreux entretiens qu’il a eus avec le malade. Pour appâter le chaland, il tisse sa trâme narrative non pas comme un essayiste, mais bel et bien comme un romancier. Jouant sur les réalités subjectives, il rassemble les morceaux disparates du puzzle livrés par Milligan. Non sans maladresse d’ailleurs. À de trop nombreuses reprises Daniel Keyes parsème le récit d’anecdotes orphelines, qui laissent la désagréable impression qu’il tire à la ligne.

Un manque de conviction sensible, qui trouve peut-être son explication dans la trop grande empathie qu’il a pour son sujet. On est surpris, par exemple, qu’aucune des vingt-quatre personnalités de Milligan ne tombe réellement dans l’abjection. Ce qui serait pourtant logique, puisque chaque "habitant" est une facette refoulée du Milligan total. Or, si le processus d’identification avec chacune d’entre-elles est variable, toutes sont suffisamment attachantes pour ne provoquer aucun rejet chez le lecteur. Entravant ainsi sa démarche d’un partisianisme qu’on pourra certes trouver légitime (car jamais vraiment il ne remet en cause la réalité de la maladie de Milligan), Keyes banalise le drame affreux de cette vie écartelée, qu’il transforme en simple chronique d’un loser.

Honnête artisan du verbe, il peine à nous retenir tout au long de son roman, et par le pervers effet miroir de ses lacunes, nous donne une vision bien plus claire du travail de romancier effectué par Truman Capote sur De sang froid. Dévissant dans l’ascension de son Everest littéraire, Daniel Keyes étouffe son sujet dans la scolarité de son approche. Visant à la simplicité il n’offre guère qu’une évocation purement consultative de cette affaire qui a suscité à l’époque une telle fascination malsaine, qu’elle a même inspiré une nouvelle à Robert Silverberg (Multiples, in Voiles vers Byzance). L’exhumation de ce livre vieux de près de trente ans pour alimenter la jeune collection Interstices trouve peut-être sa justification dans la perspective, on ne peut plus incertaine, d’une adaptation cinématographique produite par Billy Milligan lui-même. Ce dernier, puisque la présente édition n’a pas juger opportun de mettre à jour les informations concernant son protagoniste, après être sorti en 1988 des diverses institutions de haute sécurité où il fût « soigné », s’est installé en Californie. Après une série de déboires rocambolesques, il a pu y monter sa maison de production. À 52 ans, il affirme être toujours l’hôte de plusieurs "habitants".

Eric Holstein