Les coups de coeur de Jean-Luc Rivera - Août 2011
de Robert Jackson Bennett et Eric J
aux éditions
Genre : Actes de colloque

Auteurs : Robert Jackson Bennett , Eric J , Arvid Nelson , Thomas John , Deborah Harkness , Jean-Luc Rivera , Jacques Martel
Date de parution : août 2011 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Titre en vo :

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Régulièrement, Jean-Luc Rivera évoque ici ses coups de cœurs et ses bonheurs de lecteur...

Bloody Marie de Jacques Martel
 
Il me semble que, depuis quelques années, les pirates de l’espace ont retrouvé l’affection des auteurs de SF. Et c’est tant mieux car cela donne de grandes aventures ! Jacques Martel, qui nous avait donné un fort beau roman de fantasy, "Sacrifice du guerrier", s’attaque maintenant à la SF avec ce livre, "Bloody Marie" (BlackBook Editions) : le titre annonce la couleur. C’est Exmelin dans l’espace, plein de sang, de fureur, de combats, de beuveries mais aussi d’honneur et de panache : l’auteur nous convie à découvrir les exploits des flibustiers qui pillent les voies spatiales du secteur de Persée pendant l’Essor, cette période de renaissance de l’humanité qui a suivi l’Effondrement, lorsque les colonies spatiales et les planètes se sont repliées sur elles-mêmes, entraînant l’arrêt de l’Expansion dans la Voie lactée et le recul ou, au mieux, la stagnation de la technologie. C’est là l’une des très grandes forces de ce roman que de nous plonger dans un univers très fouillé et très construit (il y a d’ailleurs quelques annexes en fin de livre nous détaillant planètes, personnages et histoire) : la fin de l’ère des pirates approche, la plupart sont morts ou en prison, quelques-uns reconvertis en corsaires pour le compte de la Ligue des Cinq Comptoirs. Le dernier à maintenir le flambeau de la flibuste est Bloody Marie, la fille du Ravageur des Mondes, pirate dont le nom seul fait trembler. Elle va croiser la route du plus grand ennemi de son père, le Mariner, a.k.a. l’amiral William Bowen, qui possède la dernière des Archéonefs, ces gigantesques vaisseaux d’exploration construits à la fin de l’Expansion pour explorer la galaxie à la recherche des Autres, ces supposés extraterrestres qui auraient laissé des vestiges en quelques rares endroits et sont l’objet de l’adoration des pélerins qui se rendent sur O’Gaïa. Mais les choses, bien entendu, ne sont pas ce qu’elles semblent être ! A partir de là, Jacques Martel nous entraîne dans un tourbillon de masques qui tombent, révélant traîtres et hommes d’honneur, lâches et courageux, tous à la poursuite d’argent, d’honneurs, de vengeance, et du Graal à savoir la rencontre avec un Autre, ce qui servira les desseins propres du Mariner et de Bloody Marie dans une association improbable mais qui va grandir et se renforcer...
 
Jacques Martel s’est très directement inspiré des grands flibustiers et de leurs coutumes pour ses personnages, leurs costumes et même leur manière de s’exprimer : on n’oubliera pas de sitôt la galerie qu’il nous propose avec, entre autres, La Buse, Cayenne, Le Roustisseur - cet ex Helv, ces soldats d’élite qui ont conservé leurs traditions militaires en émigrant de leur minuscule pays de l’ancienne Terre - ou Pragmatique Sanction - médecin de bord, membre déchu des Prakaash Rooh, ordre de médecins respecté de tous. Je me suis retrouvé à tourner les pages sans m’arrêter, pris par l’action et me demandant ce qui m’attendait dans le chapitre suivant car, fort astucieusement, le récit est raconté aux consommateurs de La Veuve Solaire, une taverne à matelots d’une station spatiale, par un vieux marin ivrogne qui s’interrompt fréquemment pour s’humecter le gosier aux frais de son auditoire, toujours aux moments cruciaux ! Cela donne un ton de vécu aux aventures et permet à l’auteur un joli rebondissement de fin... Bref, c’est une belle réussite qui appelle une suite car, sans vouloir révéler la fin, il faut que nous connaissions ce qu’il adviendra des projets de Bloody Marie et du Mariner. Jacques Martel, au travail ! 


Le livre perdu des sortilèges de Deborah Harkness

Je viens de terminer l’un des premiers romans les plus remarquables, par son érudition et son écriture, que j’ai lu depuis longtemps ! Avec "Le livre perdu des sortilèges" (Orbit), Deborah Harkness fait une entrée fracassante dans le domaine du fantastique et de la littérature vampirique. Elle renouvelle en les mélangeant les thèmes de la sorcière, du vampire et du démon. En effet, très finement, elle part de l’idée que ce sont des espèces en partie différentes de la nôtre, bien qu’issues - et c’est là l’enjeu fondamental de la recherche de ce fameux livre perdu ! - du même tronc commun, suite aux lois de l’évolution et de la génétique d’où des "démons" ou des "sorcières" parfois nés de parents humains ou de couples mixtes. Cela lui permet de développer, autour d’une intrigue de facture très classique, celle de l’amour interdit entre une sorcière orpheline, Diana Bishop, historienne réputée spécialisée dans l’histoire de la science et de l’alchimie qui refuse ses pouvoirs alors qu’elle est la dernière de la prestigieuse lignée descendant de la première sorcière de Salem, Bridget Bishop, et le très distingué et puissant vampire qu’est le professeur Matthew Clairmont, biologiste, généticien et spécialiste du comportement des loups norvégiens. Tout démarre avec un manuscrit mystérieux, l’Ashmole 782, que Diana consulte alors qu’il est disparu de la Bibliothèque Bodléienne depuis 1859 et qu’elle retourne sans y attacher d’importance. A partir de là tout dérape : pourquoi soudainement est-elle le centre de l’attention de créatures de toutes sortes ? Pourquoi ne peut-elle plus consulter à nouveau le manuscrit ? Quel est le lien avec l’assassinat de ses parents en Afrique ? Nous découvrirons les enjeux et les buts vrais ou supposés de chacun à travers les yeux de Diana, en suivant ses refus de femme moderne face à la sorcellerie, ses erreurs et ses réussites. Et, bien entendu, rien n’est ce qu’il paraît être !
 
Voilà un livre que je n’ai pu lâcher car les personnages sont bien campés, que ce soit les principaux comme Diana et Matthew, mais aussi le démon de la finance Hamish, Ysabeau la "mère" vampire de Matthew, la tante Sarah et son amie Em, toutes deux sorcières estimées de Madison ou tous les personnages qui apparaissent comme Gerbert d’Aurillac - pape mais surtout sorcier noir -, Agatha Wilson qui utilise ses talents créatifs de démone comme designer de mode ou Juliette, la créature de Gerbert. La psychologie de tous est bien établie, Deborah Harkness a, entre autres, d’excellentes scènes sur les difficultés d’adaptation à la psychologie moderne des vampires vieux de plus de mille ans... Elle utilise habilement les théories de la génétique pour expliquer pourquoi ses vampires, sorcières ou démons ne ressortent pas de l’imagerie classique mais s’apparentent plutôt à des mutants de SF, et c’est fort réussi. Si j’ajoute que ses décors sont superbes, que ce soit Oxford - pas besoin d’imagination - mais surtout Sept-Tours, le château familial auvergnat des Clermont puisque le beau Matthew est d’origine française - ce qui permet à l’auteur de montrer sa francophilie teintée d’une pointe d’amusement très américain à notre égard - et la superbe demeure, la Maison, des Bishop, demeure enchantée que l’on n’oubliera pas de sitôt. Tout le roman est basé sur les solides connaissances de l’auteur en matière d’alchimie - elle utilise comme fil conducteur le célèbre traité de l’ "Aurora consurgens" - qu’elle transmute - je choisis le mot à dessein - en nos connaissances actuelles et en matière d’histoire des sciences de la Renaissance, qui a été le domaine de recherche de l’auteur lors de ses études - le titre original anglais "A Discovery of Witches" est d’ailleurs un hommage manifeste au premier ouvrage sur la sorcellerie publié en Angleterre, "The Discoverie of Witchcraft", écrit par Reginald Scot pour démontrer que les sorcières n’existaient pas... Petit point supplémentaire fort sympathique, l’amour des bons vins que manifestent les vampires français et je n’ai pas été surpris de découvrir, lors d’une rapide recherche Google, que Deborah Harkness est un amateur éclairé et a écrit de nombreuses chroniques et un blog sur ses découvertes oenologiques. Tout cela nous donne un roman superbe, un futur classique de la littérature fantastique me semble-t-il, qui se termine sur un beau final qui nous fait attendre avec impatience la suite de cette trilogie en cours d’écriture.
 
 
La Cité Noire de Thomas John
 
Je profite de mes vacances pour rattraper quelques-uns de mes retards de lecture dont le premier roman de fantasy d’un jeune auteur, Thomas John, "La Cité Noire", que les Editions Asgard ont eu la bonne idée de publier (Collection Reflets d’Ailleurs). Nous sommes là dans de la dark fantasy, bien écrite et l’auteur nous convie à la découverte des sombres secrets et des intrigues politiques compliquées des seigneurs sorciers de la grande cité de Kan-Pang, perle des Terres de Jade. Il le fait grâce à deux personnages principaux, le cromleck Kroll, géant aux crocs acérés, gentil mais qui m’a paru un peu "simple", exilé de son village naïme à Kan-Pang à cause des persécutions qu’il a subi suite à un "accident" curieux qui a rendu sa soeur adoptive, Ao, aveugle et défigurée, et d’un acteur raté et ivrogne, Perceron, qui ne rêve que de se mettre dans les bonnes grâces de Payot, un richissime marchand, afin d’avoir une place dans une caravane et quitter cette ville où est mort son fils. Les deux poursuivent en parallèle leurs buts, survivre et améliorer leur sort, se retrouvant ainsi mêlés à des enjeux qui les dépassent complètement : rivalité des deux grandes familles, les Sourgne et les Gordreg, cherchant à prendre le pouvoir à la place du régent , prêtres du Dominium qui ont perdu leur influence, Guildes qui essayent d’accroître la leur, dans une ville qui fut ravagée par un gigantesque tremblement de terre et reconstruite des siècles auparavant et qui est dominée la Chimère, sorte de déité à la nature indéfinie dont les sorciers fidèles sont atteints d’une maladie dégénérescente, la Croûpiture, lorsqu’ils pratiquent les rites en restant trop longtemps éloignés d’elle. Nous ne savons pas non plus quelle est cette créature, la Fossoyeuse, qui, à intervalles réguliers, lors des nuits de Lunardente, forcent les gens à rester enfermés chez eux pendant qu’elle ramasse tous les cadavres déposés dans les rues ainsi que les vivants ayant le tort de ne pas être à l’abri.
 
Thomas John, par petites touches, des chapitres souvent très courts, nous brosse un tableau tout à fait fascinant de cet univers cruel et impitoyable, où la vie est dure et ne vaut pas grand chose : combats et meurtres nombreux, sacrifices humains, tortures, massacres, voilà qui nous donne un roman d’action très sombre, égayé cependant de manière très fine par les mésaventures de Perceron, personnage de comedia dell’arte qui s’en sort à chaque fois sans le vouloir, opportuniste et escroc à la petite semaine sans envergure mais qui se retrouve projeté dans des "rôles" de plus en plus grands par inadvertance. Vous l’avez compris, c’est lui que j’ai trouvé particulièrement réussi dans ce roman, où foisonnent les seconds rôles. L’intrigue est touffue, peut-être un peu trop, et rend le roman difficile à suivre au début, début que j’ai d’ailleurs trouvé un peu lent mais, ensuite, je me suis retrouvé pris par l’action et je voulais savoir comment les personnages allaient s’en sortir, quels étaient les secrets cachés dans les sous-sols fangeux de Kan-Pang, les scènes d’exploration des tunnels et cavernes et de découverte sont d’ailleurs parmi les plus réussies du livre. Voilà donc un premier roman qui n’est pas parfait, comme tous les premiers romans, mais fort agréable à lire et très prometteur. La fin du livre nous promet une suite, j’espère que Thomas John est au travail et nous la livrera prochainement car je voudrais savoir ce que le futur réserve à Kroll, Ao et Perceron.
 
 
Rex Mundi d’Arvid Nelson (scénario) et Eric J (dessins)
 
Je viens de lire, sans pouvoir les lâcher, la série de BD scénarisée par Arvid Nelson et dessinée par Eric J, intitulée "Rex Mundi" (tome 1 : Le Gardien du Temple  ; tome 2 : Le Fleuve Souterrain  ; tome 3 : Les Rois Perdus  ; tous trois sortis chez Milady Graphics). Voilà une série qui réjouira des lecteurs de tous horizons : les aficionados de l’énigme de Rennes-le-Château et du secret de son mystérieux curé l’abbé Saunière, les lecteurs de SF avec une BD résolument uchronique et les amateurs de polar ésotérique. En effet, le scénariste, Arvid Nelson, nous projette dans le Paris de 1933, mais un Paris capitale d’une France sur laquelle règne Louis XXII, dans une Europe dont les frontières n’ont guère bougé depuis la fin de l’expansion de l’Empire ottoman, où la Reconquista n’a jamais eu lieu en Espagne, où les Amériques ont vu l’échec de l’Union lors de la Guerre de Sécession et où les territoires américains sont morcelés en 4 entités, où la Réforme n’a connu aucun succès et où l’Inquisition fait la police. Dans ce pays à la fois très proche du nôtre et très différent, et tout à fait fascinant, le bon Dr. Julien Saunière - le ton est donné - enquête sur le meurtre mystérieux de son vieil ami, le père Marin qui fut élève du séminaire de Saint-Sulpice et prêtre, dans sa jeunesse, d’une pauvre petite paroisse perdue de l’Aude, Rennes-le-Château !
 
Tous les lecteurs de Dan Brown l’auront compris, Nelson utilise la "belle histoire", celle développée à l’origine de manière "factuelle" par Gérard de Sède et Henry Lincoln pour mener tambour battant une intrigue fort prenante : certes il y a de nombreux clins d’oeil pour les amateurs comme l’un des principaux protagonistes, David-Louis Plantard de Saint-Clair, duc de Lorraine, ou son secrétaire, le baron Teniers, ne manque pas la crypte mystérieuse sous la Madeleine (!) contenant des écrits templiers sur les Mérovingiens, mais tout cela est récupéré de manière fort astucieuse et érudite pour une histoire pleine d’action et de rebondissements, fort bien écrite et menée. Manifestement, Arvid Nelson a une solide culture ésotérique et ces trois volumes sont remplis de bonnes surprises, son monde uchronique tient bien le choc et l’on peut espérer que certaines questions trouveront leurs réponses dans les futurs albums : par exemple, comment la Louisiane a-t-elle été intégrée aux états confédérés puisqu’il n’y a pas eu de Napoléon pour vendre les territoires ? Un "truc" très fin de la part du scénariste, pour nous fournir des informations supplémentaires, est l’insertion à la fin de chaque chapitre de la "première", et parfois du supplément, du "Journal de la Liberté", le double dans ce monde du l’"International Herald Tribune". Et je ne résiste pas au plaisir de citer les Rédacteurs Emeritus de ce quotidien indispensable : M. Clark A. Smit
h, M. Howard P. Lovecraft, M. Robert E. Howard...Cet excellent scénario est très bien servi par le dessin d’Eric J que je trouve très beau : ma seule réserve concerne le 3ème tome dans lequel Arvid Nelson a demandé à deux autres dessinateurs de faire chacun deux chapitres et le changement de style m’a un peu gêné. Mais cela est tout à fait mineur par rapport au magnifique travail d’ensemble.Voilà une fort belle saga à découvrir cet été en arpentant les routes de l’Aude, les rues du Paris ésotérique qui nous est proposé - quiconque trouve le temple souterrain me prévient - ou même sur une plage. Le 4ème tome vient d’ailleurs tout juste de sortir des presses et je vais le lire très vite pour connaître les nouvelles découvertes de Julien Saunière.
 
 
 
Mr. Shivers de Robert Jackson Bennett
 
Avec "Mr. Shivers", de Robert Jackson Bennett (Eclipse), nous découvrons l’univers impitoyable des miséreux de la Grande Dépression aux Etats-Unis, ces fermiers et ouvriers qui ont migré par centaines de milliers, fuyant la crise économique aggravé par une sécheresse qui ravagea tout le centre du pays, créant ce que l’on appela le "Dust Bowl", que nous connaissons principalement à travers "Les raisins de la colère". C’est l’un des grands intérêts de ce roman fantastique que de nous plonger dans le milieu des hobos, ces vagabonds qui se déplaçaient à leurs risques et périls en montant dans les trains de marchandises et qui utilisaient des signes gravés ou dessinés pour se transmettre des informations, signes utilisés d’ailleurs en tête de chaque chapitre. Avec Connelly, qui a perdu sa petite fille, assassinée dans des conditions atroces, nous partons sur les routes et les voies ferrées à la recherche de l’assassin, cet homme gris mystérieux, au visage couturé de cicatrices invraisemblables, qui laisse une série de crimes horribles dans son sillage. L’auteur nous entraîne ainsi dans une poursuite hallucinante à travers les états les plus pauvres du pays, avec d’autres victimes de ces crimes qui se joignent à la mission de Connelly. Cela lui permet de réutiliser certaines des traditions folkloriques et des mythes de l’Amérique rurale profonde de manière fort heureuse et habile, nous plongeant dans le versant sombre de ce grand pays, loin de l’image de la technologie triomphante.
 
Qui est l’homme gris ? Pourquoi craint-il Connelly ? Pourquoi ces crimes ? Que sont le Bien et le Mal, où trace-t-on la frontière, s’il y en a une ? Le livre répond à ces questions, est fort bien écrit, joliment traduit par Elisabeth Vonarburg que l’on ne présente plus. Certaines scènes - comme celles avec le shériff ou dans la ville épargnée par la sécheresse - resteront longtemps dans mon esprit. Je n’ai qu’un seul regret, une fin que j’ai trouvé trop prévisible, mais cela n’ôte rien au plaisir de lire ce roman différent du fantastique habituel.

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