Les coups de coeur de Jean-Luc Rivera - Mai 2012
de C. J. Daugherty et Pierre Bordage
aux éditions
Genre : Actes de colloque

Auteurs : C. J. Daugherty , Pierre Bordage , Fabien Vehlmann , Ralph Meyer , Thierry Lamy , Jérôme Noirez , Naomi Novik , Julien Bétan , Jean-Luc Rivera , Richard Kadrey , Lin Carter , Frédéric Vervisch , Alden Bell
Date de parution : 0000 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Titre en vo :

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Régulièrement, Jean-Luc Rivera évoque ici ses coups de cœurs et ses bonheurs de lecteur...

Féerie pour les ténèbres de Jérôme Noirez
 
Je pense appartenir à cette race de lecteurs boulimiques qui dévorent avec passion une bonne partie de tous ces romans qui ressortant de nos genres favoris, SF, fantastique et même - gasp ! - fantasy et bit-lit, et ce depuis aussi longtemps que je sais lire, ce qui me permet de partager avec vous de temps en temps ceux que j’ai apprécié le plus pour une raison ou pour une autre. Et il m’arrive, très rarement, d’avoir ce bonheur ultime : dès les premières pages d’un roman, réaliser que je tiens entre les mains un chef d’oeuvre ! C’est ce qui vient de se passer avec "Féerie pour les ténèbres" de Jérôme Noirez, deux épais volumes - avec de très belles couvertures d’Aurélien Police - pour lesquels je ne remercierai jamais assez Olivier Girard et les Editions du Bélial d’avoir eu le courage éditorial de publier.
J’avoue ne pas savoir comment vous en parler, comment rendre justice à cette oeuvre inclassable : certes l’on peut se dire que c’est de la fantasy - l’action se déroule principalement à Caquehan, capitale des Terres royales, et dans divers territoires et comtés d’un univers plus ou moins médiéval - mais c’est aussi de la SF avec ces rebuts de la Technole - les déchets et les ruines technologiques de notre civilisation moderne, jaillissant à flots continus du monde de l’En-Dessous, territoire souterrain habité par des créatures effrayantes- qui envahissent la surface depuis quelques dizaines d’années et ont ainsi bouleversé les équilibres politiques et économiques d’un monde survolé par les centiloges, ces comètes carrées ou rectangulaires qui s’écrasent toutes dans la région du Centre. Jérôme Noirez nous présente les vies, en parallèles qui s’entrecroisent - si j’ose dire -, de plusieurs personnages principaux comme Obicion, officieur de justice, Gourgou et Grenotte, deux orphelins sauvageons qui ne craignent que d’être adoptés par une famille, Malgasta, femme mercenaire, Jobelot, le sonneur de psaltérion, des rioteux - les habitants de l’En-Dessous - comme Meurlon l’esmoigné ou Mesvolu le fraselé ou encore Quinette, la petite chienne pathétique. Et bien d’autres encore comme Orbarin Obaprim, le roi-charcutier, Chincheface, l’empereur chirurgien fou, Lentise le capitaine au visage ravagé par les tentacules de méduse, Ostre l’Ourselet, le chasseur des Brohls, fruit de ces unions si communes entre chasseurs et ourses ménagères au foyer, ou Estrec de Gourios, féeur devenu la Technole. Cet inventaire vous donne une faible idée de la richesse de cette "Féerie" qui est un enchantement : dans une langue qui n’appartient qu’à lui, foisonnement d’un vocabulaire créé de toute pièce pour décrire choses, plantes et animaux et de verbes inventés dont on saisit immédiatement la signification, il nous raconte une histoire pleine de poésie et de cruauté, de tendresse et de férocité, où les personnages agissent en suivant une logique à la Lewis Carroll car nous sommes dans l’univers d’une Alice sous acide mais je pourrais évoquer aussi Jonathan Swift, le marquis de Sade, Lautréamont ou Robert Sheckley. Pour vous donner une petite idée de l’esprit, quelques titres de chapitres au hasard : "Chat écorché ne craint plus l’eau froide", "L’enfer n’est même pas pavé", "Qui trop tenaille mal supplicie"ou "Thopasion se fait traiter de ’lichure de pagouse’".
Cette prose magnifique, où chaque mot compte et s’apprécie, est mise au service d’une des critiques les plus impitoyables que j’ai lu de notre société de consommation, avec ces rebuteux et cette société qui ne vivent plus que de la récupération avide de produits inutiles et incompris - comme ces marchands qui servent "lentilles et couscous fraîchement sortis des conserves !" ou "Cassoulet de Castelnaudary avec ou sans ravioli, c’est le même prix !" -, et de notre civilisation devenue folle et inculte, à l’image des clivages et des haines qui partagent et animent toutes les factions des comtés, sans parler des religions intolérantes que manifestement l’auteur n’apprécie guère : les tableaux de Sainterel, la ville sainte qui ne vit que la religion, de son pape Octonaire, de son inquisition et de ses défenseurs comme les chevaliers lazériques (aussi lépreux et pourris de maladies que leurs chevaux) sont d’une férocité joyeuse, décrivant des horreurs sans nom auprès desquelles les démembrements et éviscérations pratiqués comme un art et une science par les fraselés paraissent empreints de compassion et de douceur... Et l’hérésie de ce monde, le Doctrinal Centripète, ne vaut guère mieux !
 
En 1100 pages d’une densité sans égale, Jérôme Noirez n’a pas manqué un seul des travers de notre monde et de ses habitants, rien ne lui a échappé.
Je n’avais pas lu les trois romans originaux qui ont été réécrits pour l’occasion, accompagnés de six nouvelles complétant le cycle dont deux inédites mais le résultat est là : un chef d’oeuvre que je qualifierais, pour terminer, en termes oenologiques. Vous avez là une Melchisédech de l’un des plus grands crus de Bourgogne, puissant et capiteux, au bouquet incomparable, qui se déguste à petites gorgées gourmandes, en savourant chacune d’entre elles ! 
 
 
 
Extrême ! Quand le cinéma dépasse les bornes de Julien Bétan
 
Il m’est arrivé, comme à beaucoup d’entre nous je suppose, de voir des films "gore" ou des "slashers" mais j’avoue que je ne fais pas partie des fans de ces genres. Or, grâce à Julien Bétan et à son étude "Extrême ! Quand le cinéma dépasse les bornes" (Les Moutons électriques, dans la toujours passionnante Bibliothèque des Miroirs), j’ai découvert que le cinéma allait bien plus loin et que les limites sont de plus en plus repoussées. Il commence par étudier les films centrés autour de la mort et de sa fascination/répulsion, discutant longuement entre autres les fameux "snuff movies", ces films dans lesquels de vraies tortures suivies de meurtres réels seraient mis en scène et filmés pour être vendus à prix d’or à des amateurs richissimes. Une autre partie est consacrée à des films mettant en scène bourreaux et victimes et leur mélange, la dernière étant réservée à l’étude du Mal en tant que tel et à l’évolution de sa perception. Il est fascinant de constater combien les moeurs, la morale et la tolérance vis-à-vis des images ont évolué : je me souviens de la répugnance et du tollé lors de la sortie de "Mondo Cane" ou de "Massacre à la tronçonneuse" qui font figure, aujourd’hui, quasiment de projections pour fête de patronage... Grâce à l’auteur, dont j’admire le coeur bien accroché et qui a manifestement visionné la plupart des films dont il parle - ce qui lui permet de prévenir le lecteur d’éviter certains films totalement inintéressants -, j’ai découvert la multitude de sous-genres existant dans ces marges du cinéma, comme la "nazisploitation", le "survival" ou le "rape revenge", avec l’ultraviolence et la sexualité pervertie qui les accompagnent. Le lecteur moyen, comme moi, se voit plongé dans un univers cinématographique quasiment aux antipodes de ce qu’il regarde habituellement d’où l’intérêt à lire cette étude : j’avoue qu’en la refermant, je n’ai pas eu particulièrement envie de regarder ces films mais je remercie justement Julien Bétan d’avoir complété ma culture cinématographique sur un pan du 7ème art dont j’aurais continué d’ignorer l’existence sans cela. Une petite étude - 150 pages - à lire par tous les passionnés des mauvais genres !
 
 
 
Les Faucheurs sont les Anges d’Alden Bell
 
Je ne suis pas un grand amateur de littérature de zombies, celle-ci étant souvent basée uniquement sur le gore, or les scènes d’horreur me laissent plutôt de marbre. Et puis arrive un roman qui est un vrai bonheur car il aborde le sujet d’une manière et d’un ton fort différentes : c’est le cas du très beau roman d’Alden Bell, "Les Faucheurs sont les Anges" (Bragelonne) qui nous transporte dans un monde où les zombies sont apparus une vingtaine d’années auparavant - nous ne saurons jamais pourquoi. Effondrement compréhensible de la civilisation, petites poches d’humains survivant tant bien que mal dans des quartiers barricadés à travers le pays, zombies cherchant à manger partout, tel est le seul environnement que Temple, adolescente de quinze ans, a jamais connu, et dans lequel elle a grandi. Nous la suivrons dans un périple dans le Sud des Etats-Unis, entre Georgie, Louisiane et Texas, où, petit à petit, elle découvrira sa personnalité et trouvera les réponses aux questions qu’elle se pose sur elle-même, au travers de ses rencontres avec des survivants et de l’aide qu’elle apportera à Maury, un malheureux simple d’esprit. Toute la force du livre réside dans cette espèce de mélange d’optimisme et de désespérance qui enveloppe les protagonistes : nous n’avons à faire qu’à des Américains ordinaires, des gens qui essayent de faire pour le mieux - ou pour le moins mal -, prisonniers de leurs sentiments et de leurs habitudes. A cet égard, le personnage de Moïse Todd est remarquable : il incarne ces "petits Blancs" frustes, défendant leurs valeurs envers et contre tout, même et surtout lorsqu’ils savent qu’ils ont tort. Les zombies sont toujours présents mais, totalement déshumanisés, "limaces" ou "sacs à viande" sont les termes favoris - nous comprenons très vite que c’est la clé de la santé mentale des survivants face à l’horreur de voir leurs proches se transformer -, ils sont devenus une nuisance et, parfois, un gibier. Tout le livre est écrit, volontairement, d’une manière un peu plate, cette absence de différenciation entre dialogues et action étant particulièrement efficace pour rendre l’atmosphère voulue par l’auteur. Avec ce récit lent comme les "limaces" et les habitants du Sud, mettant en scène des personnages ordinaires dans un environnement qu’ils considèrent comme naturel, au parfum doux-amer, Alden Bell nous livre un roman très "simakien", jusque dans sa conclusion. Une bien belle histoire, à découvrir et à savourer ! 
 
 
 
Night School de C. J. Daugherty
 
"Night School", de C. J. Daugherty, qui vient de sortir dans la nouvelle collection "R" aux Editions Robert Laffont, appartient à cette espèce de livre qu’il devient difficile de reposer une fois commencé, le suspens étant tel que le lecteur se retrouve à se dire "allez, juste un chapitre de plus..." et soudain on a terminé. Je me suis retrouvé d’abord intrigué par ce qu’était cette école typiquement britannique - grand manoir style gothique au milieu d’un parc superbe, perdu au fin fond de la campagne anglaise la plus bucolique qu’il soit - où est envoyée, à la suite d’une énième arrestation par la police, l’héroïne du roman, Allie Sheridan, jeune fille mal dans sa peau et révoltée depuis la disparition de son frère aîné. Ses parents la font admettre, à sa surprise et à celle de ses nouveaux condisciples, dans la très prestigieuse, très fermée et très exclusive école Cimmeria et ce en plein milieu du trimestre. Elle va s’y plaire, se faire des amis et travailler sérieusement. Mais le climat de l’école est curieux : directrice et professeurs sont à la fois très proches et très distants de leurs élèves, ceux-ci font partie de familles dont plusieurs générations ont été à cette même école. Mais pourquoi certains d’entre eux font-ils partie de cette "Night School" qui leur réserve des enseignements très particuliers la nuit (d’où son nom) dont nul ne doit parler ? Et sur quels critères sont-ils sélectionnés ? Des incidents de plus en plus graves vont se produire, dont Allie et ses camarades proches vont être le centre, le tout allant crescendo jusqu’à la nuit du bal de fin d’année. De plus, se trouvant attirée par le séduisant Sylvain, français et richissime, et par le tout aussi séduisant Carter, anglais et pauvre, sa situation est loin d’être facile ! Le talent de l’auteur est de créer une atmosphère de mystère de plus en plus épaisse où nous posons les mêmes questions qu’Allie : qu’est devenu son frère ? Comment a-t-elle pu entrer à Cimmeria ? Que se passe-t-il la nuit, entre les exercices des élèves de la "Night School" et les rôdeurs dans le parc ? Qui, ou quoi, et pourquoi, a pris Allie pour cible ? Entre mensonges et non-dits, celle-ci essaie de s’y retrouver, allant de surprise en surprise. A priori, dans ce premier volume, pas d’élément à proprement parler fantastique mais une atmosphère envoûtante et prenante grâce à une très belle écriture qui laisse bien augurer du prochain tome où certains mystères devraient être levés. Espérons que nous n’aurons pas trop à attendre, d’après son blog l’auteur est en train de travailler sur le tome 2.
 
 
 
Le Trésor des Incas de Naomi Novik
 
Etant un fan de la première heure, je viens de lire le nouveau tome de la série "Téméraire" de Naomi Novik : "Le Trésor des Incas" (Le Pré aux Clercs, comme les six volumes précédents). Voilà une série qui se bonifie au fur et à mesure qu’elle progresse : dès le premier tome, qu’on ne se méprenne pas, les aventures de Téméraire, le grand dragon chinois, et de Laurence, son capitaine, lors des guerres napoléoniennes en Europe étaient séduisantes. Mais la série, qui se déroule, je le rappelle, dans un monde où les hommes et les dragons se sont développés côte à côte - point de divergence de l’uchronie si l’on accepte que des dragons aient réellement existé -, gagne en maturité dans les thèmes abordés. Au cours des divers volumes, les relations entre dragons et humains, qui paraissaient simples, les dragons en Angleterre et en Europe, sont des animaux intelligents qui servent leurs maîtres, se complexifient : au contact des dragons chinois, égaux sinon supérieurs aux hommes, vivant de manière raffinée, Téméraire évolue, faisant de plus preuve d’une très grande capacité d’assimilation. Petit à petit, au cours de volumes, on se demande de plus en plus qui est le maître et qui est l’animal de compagnie... tout cela en nous faisant découvrir un monde beaucoup plus complexe, lui aussi, que ne le laissait supposer le premier tome : après l’Europe, la Turquie, la Chine et l’Extrême-Orient, les profondeurs de l’Afrique encore terra incognita et, dans le volume précédent, l’Australie, Naomi Novik nous entraîne maintenant en Amérique du Sud. Mais un continent bien différent du nôtre : l’Empire inca existe toujours, plus ou moins replié sur lui-même depuis qu’un dragon, écoeuré par l’assassinat d’Atahualpa, a exterminé l’expédition de Pizarre. Les Espagnols n’ont donc aucune colonie alors que sur le versant atlantique, le Brésil est en voie de colonisation par les Portugais. Mais Napoléon s’est allié avec le puissant empire africain du Tswana (exploré dans le tome 4) qui lutte contre les Portugais afin de libérer tous les esclaves razziés dans leurs villages et envoie donc un corps expéditionnaire attaquer Rio de Janeiro et les plantations du pays. Nos deux héros sont donc requis pour aller au Brésil, Laurence étant réintégré dans ses fonctions : inutile de préciser qu’il va à nouveau se retrouver pris en étau entre son sens de l’honneur et de la justice et son sens du devoir vis-à-vis de son roi et de l’Angleterre et se retrouver confronté à de vieux ennemis comme l’intrigant et redoutable diplomate français de Guignes et Napoléon lui-même, tout en ayant à se protéger de ses "amis" comme le manipulateur Arthur Hammond et les officiers du Corps.
Outre les combats feutrés ou ouverts entre toutes les factions (Anglais, Français, Tswanas, Portugais, Incas) et tous les protagonistes (humains ou dragons) - mais toujours avec honneur et panache, nous sommes toujours entre gens et dragons bien élevés -, l’auteur nous fait découvrir un pays fascinant, où les conséquences de l’arrivée des Espagnols, même si ils ne sont pas implantés, continuent de se faire sentir : nous découvrons en empire dépeuplé par les épidémies, ce qui a transformé les relations entre hommes et dragons, les premiers étant devenus des symboles de puissance pour les seconds, tout cela très finement décrit. Et les relations entre Téméraire et son capitaine, comme celles des autres dragons avec les leurs, deviennent de plus en plus amusantes car nous réalisons que si les dragons sont puissants et intelligents, ils sont aussi tout jeunes et se comportent quelque part comme des enfants... Nous retrouvons ainsi tous les personnages et les dragons des volumes précédents pour une nouvelle aventure encore plus passionnante que les précédentes.
 
 
 
Butcher Bird de Richard Kadrey
 
L’ "urban fantasy" est un genre en plein développement dans les pays anglo-saxons et les éditeurs français semblent décidés à nous en proposer les meilleures productions. C’est le cas avec le roman de Richard Kadrey retenu par Gilles Dumay, "Butcher Bird" (Denoël, collection Lunes d’encre), qui allie avec talent humour, action et culture. A San Francisco vivotent Spyder, ex-voleur de voiture reconverti dans le tatouage et grand amateur des films d’Orson Welles, et sa partenaire Loulou, poseuse de piercings et lesbienne affirmée ; un soir où ils sont en train de picoler sérieusement, Spyder se fait passer à tabac ce qui lui ouvre sa vision des deux autres Sphères qui s’interpénètrent avec la nôtre et de toutes les créatures qui vont avec. Cela nous donne des descriptions hilarantes d’une ville sillonnée par des démons accrochés au dos d’humains qui ne réalisent rien, aux carrefours décorés de poteaux avec des têtes accrochées, aux cieux parcourus par des engins aériens aux formes les plus improbables. Spyder part à la recherhce de la mystérieuse aveugle qui lui a sauvé la vie : Pie-grièche, l’Oiseau boucher du titre, qui est une princesse exilée. A partir de là, Spyder va se retrouver entraîné par amour et par faiblesse dans la quête d’un livre tout-puissant qui permettrait à la très inquiétante madame Cendres de retrouver la santé et à Pie-grièche de sauver son père... Une fine équipe composée de Spyder, armé de ses connaissances en démonologie acquises pour séduire son ex-copine Jenny et les minettes fascinées par les tatouages sataniques qu’il porte sur la peau, Pie-grièche et sa canne-épée blanche, Loulou armée d’un gros fusil à pompe, le dévoué guide Primo et l’énigmatique comte No, va se mettre en route pour atteindre Pandémonium, capitale de Lucifer, et y voler le livre alors que la guerre fait rage entre le Seigneur tombé des cieux et un usurpateur dévoré d’ambition, s....d fini et, accessoirement, ex de Pie-grièche, responsable de tous ses malheurs. Kadrey nous livre une sorte de "road movie" déjanté, où l’on ne s’ennuie pas une seconde entre les descriptions colorées des paysages et des créatures, les engins divers utilisés par les habitants des diverses Sphères - ah le scorpion volant du prince Bel et l’aérostat en forme de coeur sacré de Jésus géant de la Fraternité séraphique, le bras armé de l’archange Michel ! -, les nombreuses batailles livrées pour pouvoir avancer et les citations pleines de sagesse New Age de pacotille des divers protagonistes.
 
Drôle et tendre sous sa rugosité assumée, Spyder est un anti-héros fort sympathique et l’on se prend au jeu de sa quête pour s’en sortir et être un type aussi bien que possible alors que son existence n’a guère été facile. Voilà un excellent livre, au ton goguenard mais à l’intrigue serrée, dont la très bonne traduction de Jean-Pierre Pugi rend bien toute la finesse et l’humour décapant.
 
 
 
Frère Elthor de Pierre Bordage
 
Pierre Bordage vient de mettre un point final, avec "Frère Elthor" à la superbe saga qu’il avait entamé avec "Frère Ewen", Soeur Ynolde", "Frère Kalkin" et "Soeur Onden" (les 5 volumes chez L’Atalante), sous le titre collectif de "La Fraternité du Panca". Il nous a entraîné ainsi à travers la galaxie dans une quête magnifique puisque c’est une quête de l’homme et de la foi en ses capacités de se dépasser face à l’adversité. Pour résumer brièvement le thème général, dans un futur où l’humanité a essaimé dans la Voie lactée et s’est fractionnée en une infinité de cultures souvent fondamentalement différentes dans leurs valeurs mais où les planètes se sont regroupées pour se protéger les unes des autres dans une sorte de fédération dont le Parlement universel se trouve à NeoTierra, une menace terrible s’approche sous la forme d’un gigantesque nuage noir dans le sillage duquel les étoiles se sont éteintes. Seule une organisation devenue mythique - existe-t-elle toujours ? -, la Fraternité du Panca décèle la menace et décide d’y faire face en créant une chaîne pancatvique (5 individus devant se trouver l’un après l’autre pour se transmettre leur force et leur mémoire grâce à un âmna, sorte de cristal, qui s’enchasse dans la nuque) qui seule pourra s’opposer au nuage destructeur. Chaque volume nous décrit le destin de l’individu, homme ou femme en alternance, choisi pour des raisons qui nous échappent pour former l’un des maillons : l’accomplissement de cette destinée ne se fait jamais sans difficultés, que ce soient les doutes de la personne elle-même sur la nécessité des sacrifices à réaliser ou la validité du choix lui-même ou que ce soient les attaques dirigés contre les maillons par des organisations diverses dont la plus puissante est la religion de Sât qui prône justement la destruction de l’univers, prédite dans ses livres sacrés.
Pierre Bordage met en scène un univers technologique évolué mais où religions et superstitions non seulement résistent mais se développent parallèlement à la science. on retrouve dans ces romans les thèmes favoris de l’auteur : l’homme compte plus que la machine, la volonté humaine est le facteur décisif de toute action, la foi peut effectivement soulever des montagnes - ou, en l’espèce, brûler littéralement l’adversaire grâce au cakra, cet objet énigmatique que reçoit chaque maillon - mais elle peut aussi être un vecteur puissant de malfaisance - avec les sâtnagas, ces prêtres nihilistes nus, qui rejettent avec violence toute forme d’organisation sociale et prêchent l’avènement du néant -, la science se veut omnipotente et omnisciente mais se trompe avec arrogance le plus souvent - les extraits des encyclopédies d’Odom Dercher, sorte de Pic de la Mirandole galactique, mis en tête de chapitre sont, à dessein, hilarants de prétention et d’ignorance. En nous menant à travers planètes et cultures, nous faisant découvrir le foisonnement de la vie dans la galaxie, l’auteur nous donne l’occasion de découvrir la richesse de la diversité multiculturelle de cette Voie lactée où se côtoient des sociétés qui n’ont parfois que l’humanité de leurs habitants comme point commun et où existent aussi des espèces non humaines et non animales si éloignées de nous que le contact devrait être impossible : ce sera alors, autre message fort de Pierre Bordage, l’esprit qui transcende les barrières... Il prône une société équilibrée : alliance de la technologie et du mysticisme - c’est cette fusion heureuse qui permet à frère Elthor de remplir sa mission - mais aussi des sexes - après l’alternance homme-femme de la formation de la chaîne, il faudra un couple pour aboutir alors que les sâtnagas méprisent les femmes - : ce message est manifestement celui que l’auteur entend faire passer à notre propre société, message aussi résolument optimiste puisqu’il nécessite une société dans laquelle des journalistes et des politiciens sont capables de faire passer le bien commun avant leurs intérêts propres...
 
En tout cas Pierre Bordage nous livre là une splendide aventure, un space opera chamanique (si j’ose dire) de toute beauté qui nous emporte aux confins de la galaxie et de l’esprit.
 
 
 
Thongor de Lin Carter
 
Lin Carter fait partie, à mon avis du moins, de ces auteurs américains des années 50-60 qui, sans être les auteurs de chefs d’oeuvre inoubliables, ont eu une production tout à fait honorable et sont injustement décriés et oubliés aujourd’hui. Il a, bien sûr, la tache indélébile aux yeux de certains d’avoir eu l’outrecuidance d’écrire des suites de Conan alors qu’il était loin d’égaler le maître... Certes, mais lorsque Lin Carter laissait libre cours à sa propre imagination, cela donnait des résultats fort sympathiques comme le démontre la série des aventures de "Thongor" dont le tome 1 vient de sortir chez Mnémos (tome 2 en juin).
J’avais le souvenir de romans fort plaisants à lire, parus avec des couvertures fort laides il y a une vingtaine d’années. La couverture d’Alain Brion est beaucoup plus belle, rien à dire là-dessus. Quant aux romans, les trois premiers du cycle ("Thongor et le sorcier de Lémurie", "Thongor et la cité des dragons", "Thongor contre les dieux") ont été aussi agréables à relire que dans mon souvenir. Nous avons là des romans dans la droite ligne de l’heroic fantasy, privilégiant personnages fort sympathiques - le héros et ses alliés - ou fondamentalement mauvais - les méchants, toujours dépravés, cruels et avides de pouvoir à souhait -, dans ce continent disparu de Lémurie, qui fut bien avant que l’Atlantide ne soit, où se développèrent les civilisations du Premier Age de l’Homme, sous la houlette des Dix-Neuf Dieux. L’auteur nous conte les aventures et l’ascension de Thongor de Valkarth, jeune barbare mercenaire, qui, aidé du plus grand sorcier de Lémurie, Sharajsha, qu’il rencontre dans le premier roman, tiendra tête aux Rois-Dragons, cette race pré-humaine qui fut vaincue par Diombar lors de la Dernière Bataille de la Guerre de Mille Années et qui prépare sa revanche depuis des siècles. Il y gagnera en même temps le coeur de la belle Sumia, princesse (sarkaja) de Patanga et le trône. Entouré de ses amis Ald Turmis et Karm Karvus, il remplira les desseins des dieux tout en défaisant ses ennemis, qu’ils soient hommes ou bêtes. La Lémurie de Lin Carter est un continent où rien ne manque : déserts immenses et jungles luxuriantes, océans inexplorés et montagnes infranchissables, dragons et monstres de toutes sortes survivant des ères précédentes, cités abandonnées et races perdues, sorciers et druides de diverses couleurs, tous plus malfaisants les uns que les autres, guerriers alliant panache et bravoure, citadins raffinés des cités côtières et géants bleus Rmoahals nomadisant dans les steppes avec leurs chariots d’acier, arbres cannibales et fleurs vampires, bref tout un monde extravagant et sauvage que Thongor nous fait parcourir par tous les modes de locomotion, du zamph - sorte de tricératops domestiqué - au vaisseau aérien, avec sa philosophie sympathique : quelle que soit la situation, il vaut toujours mieux l’affronter l’estomac plein...
 
A travers ces romans, j’ai retrouvé tout le plaisir de l’évasion par la lecture dans un monde d’aventure où toutes les femmes sont belles, tous les hommes de braves guerriers ou de lâches traîtres, où tout est possible ! En attendant de retrouver dans le tome 2 les trois romans suivants du cycle où Thongor, sark des sarks, lutte contre les vils magiciens noirs de Zaar et leurs sombres desseins de domination du monde, installez-vous confortablement avec un cuissot de bouphar rôti et un pichet de vin aigre de sarn pour vous laisser emporter dans la Lémurie des âges perdus.
 
 
 
Frontier Force de Frédéric Vervisch et Thierry Lamy
 
Le "Weird West" est un genre qui fait les délices de nombre d’entre nous depuis la belle époque des "Mystères de l’Ouest" à la télévision et de la "Vallée de Gwangi" au cinéma. Avec ce premier tome, "Frontier Force", d’une nouvelle série intitulée "Hell Force" (Sandwave, un éditeur bien sympathique car il publie avec le soutien financier de ses lecteurs, ici 260 participants au financement de ce projet), Frédéric Vervisch et Thierry Lamy nous font entrer dans un univers où l’Ouest américain est bien différent du nôtre. L’action se déroule dans des années non précisées, sans doute vers les années 1880-1890, à Duluth (Minnesota), ville-frontière fortifiée des Grands Lacs, à la limite occidentale des WSA (White States of America présidés par Jefferson Davis !) : vous comprenez que leur histoire est quelque peu différente de la nôtre puisque la Frontière s’est arrêtée sur le Mississippi, l’Ouest étant le "Hell West", habitée par les Winnocks, les Wendigos et autres monstres plus ou moins surnaturels qui opposent une résistance farouche à l’avancée de la "civilisation" des Peaux-moites... Dans un décor pour partie trappeur pour partie steampunk - le fort de Duluth est très beau -, nous commençons à découvrir les luttes qui font non seulement s’affronter les habitants de "Hell West" aux Américains blancs et rouges (car les Indiens sont des alliés plus ou moins méprisés des colons)mais aussi les factions américaines entre elles. Le scénariste, Thierry Lamy, écrit une histoire tout à fait originale, avec des personnages basés soit sur le folklore des Amérindiens - les Wendigos ou le shaman-loup par exemple - soit sur l’histoire américaine revisitée - nous trouvons pêle-mêle les généraux Grant et Lee, Bill Cody ou le colonel Custer, encore plus raté arrogant et imbécile que le vrai plus quelques fort sympathiques danseuses de saloon !
Quant au dessin en noir et blanc de Frédéric Vervisch, il est âpre et rend très bien l’atmosphère inquiétante et envoûtante du scénario. Une jolie réussite que ce premier album de ce que j’espère être une longue série que j’encourage à soutenir !
 
 
 
Ian l’intégrale de Fabien Velhmann et Ralph Meyer
 
Lors de la sortie des albums originaux, je n’avais pas eu l’occasion de lire les quatre tomes des aventures de "Ian", une très belle BD de SF de Fabien Vehlmann et Ralph Meyer : Dargaud a la bonne idée de les ressortir en un seul volume intitulé "Ian L’Intégrale". Cela m’a permis de découvrir une belle histoire. Nous sommes en 2044, dans un monde qui n’est pas devenu plus sûr que le nôtre, loin de là, et suite à un accident sur un chantier de démantélement de sous-marins nucléaires en Sibérie, une équipe spécialisée américaine doit intervenir. L’un de ses membres, imposé à l’équipe, est Ian, robot tout à fait humain d’apparence, prototype d’une nouvelle génération d’IA, résultat des recherches des professeurs Remsky et Neyman, de l’A.I.R.I. Tout l’intérêt réside dans la manière dont Ian va se faire accepter d’abord de l’équipe puis des humains avec qui il va travailler en Russie et qui ignorent sa vraie nature. Suivent ensuite ses démêlés avec des groupes terroristes à Los Angeles, l’évolution des IA du net - le Nôme et ses alter egos sont particulièrement impressionnants - et ses rapports avec les humains confrontés aux machines qui les remplacent, plus les inévitables politiciens qui essayent de tirer leur épingle du jeu.
Le dessin de Meyer est très agréable et rend très bien. Quant au scénario de Vehlmann, il tient ses promesses et est tout à fait d’actualité aujourd’hui : en effet, le thème des quatre albums consiste en une réflexion sur la différence, l’acceptation de l’autre et la tolérance. En leur absence, quelle que soit la valeur et la personnalité de l’individu, ce seront la peur et le rejet, attisés par l’incompréhension de la science, des considérations politiques égoïstes et un environnement économique difficile, qui triompheront. Le robot est une métaphore que nous comprenons tous aisément... Un album à lire et à méditer !
 
 
Jean-Luc Rivera

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