Les coups de coeur de Jean-Luc Rivera - Novembre 2012
de Amandine Prié et Hervé Jubert
aux éditions
Genre : Actes de colloque

Auteurs : Amandine Prié , Hervé Jubert , Roy Thomas , Kim Newman , Jean-Luc Rivera , Daniel H. Wilson , Gail Carriger , Stéphane Tamaillon , Gabriel Katz , Louis Forest , John Landis , Kelly Keaton , Peter Sanderson , Joël Bassaget
Date de parution : 0000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Titre en vo :

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Régulièrement, Jean-Luc Rivera évoque ici ses coups de cœur et ses bonheurs de lecteur...

Magies secrètes d’Hervé Jubert
 
La nouvelle collection Pandore des Editions Le Pré aux Clercs, sous la direction de Xavier Mauméjean - ce qui est un gage de qualité -, débute en fanfare avec un roman d’ "urban fantasy" historique absolument remarquable de Hervé Jubert, "Magies secrètes". Pas besoin de présenter l’auteur de la série "Blanche" ou plus récemment de la trilogie de thrillers jeunesse "Billie Bird" qui, ici, nous emmène de nouveau dans une époque qu’il affectionne manifestement, celle du Second Empire, mais dans une France où la féerie coexiste depuis toujours ouvertement avec l’humanité et qui a donc évolué légèrement différemment de la nôtre sur certains points (les hommes portent des chapeaux mécaniques !). La tranquillité de la capitale, Sequana (du nom de la déesse gauloise du fleuve qui traverse la ville), est perturbée par des sorts jetés de manière anarchique et l’impératrice Titiana, la tête pensante et dirigeante de l’empire car l’empereur, Obéron III, est un chasseur invétéré de gibier et de femmes, charge le séduisant et cultivé ingénieur-mage Georges Beauregard, du Ministère des Affaires étranges (qui coordonne les relations avec les créatures féeriques) de mener l’enquête et de résoudre le problème. Il sera d’autant plus fortement motivé que le responsable de ces sorts a enlevé le neveu de l’empereur, le prince Udolphe, et qu’il a donné quatre jours à Georges pour le trouver, avec l’envoi d’une extrémité dudit neveu par jour écoulé. Cela permet à Georges et à l’auteur de nous promener dans une Sequana en pleine mutation car le préfet Hoffmann rase des quartiers entiers de la vieille ville (l’auteur déplore manifestement la destruction organisée de la ville ancienne, chargée de poésie et de magie), le plus souvent féeriques, afin de réduire l’influence et les pouvoirs de la féerie. Aidé d’Albert, le célèbre mage, et d’Isis, la déesse, qui habitent tous deux l’hôtel de Beauregard qui est un refuge pour les créatures traquées, ainsi que de Jeanne, une jeune fille (?) trouvée près du Grand Puits (une ouverture vers ?), Georges découvrira non sans mal les motivations et l’identité de l’entité jeteuse de sorts ainsi que des éléments de sa propre origine, car lui-même est un enfant trouvé. Vous l’avez compris, "Magies secrètes" est un roman qui mêle très finement notre histoire et celle des mythes et du folklore (le titre même du roman m’a semblé être un hommage au grand livre de Jacques Yonnet, "Enchantements sur Paris", qui nous a fait rêver sur le Paris magique et occultiste) : par exemple Hervé Jubert nous explique pourquoi la ville s’appelle Sequana et non Paris alors qu’une très ancienne tradition veut que le nom dérive de celui de la déesse Isis(note de la p. 26), il reprend la légende du fameux petit homme rouge des Tuileries ou la vieille idée de la photographie rétinienne (la dernière image vu par un mort resterait fixée sur sa rétine, pratique en cas d’assassinat de face pour identifier le coupable), introduit aussi des mythologies étrangères (nordique par exemple avec la bibliothèque féerique dans un arbre géant aux écureuils magasiniers)et même le spiritisme qui fut une des grandes modes de l’époque en l’aménageant à sa manière (note de la p. 262 sur les frères Davenport par exemple). C’est l’une des grandes forces de ce roman que de mettre au service de l’intrigue une culture immense sur le temps (le guide de Sequana en fin de roman, à la manière du Baedeker, est un morceau d’anthologie et je ne vous parle pas des notes de bas de page, géniales) en rendant le roman très vivant et réaliste : nous y trouvons des détails infimes qui donnent l’impression d’être plongés dans l’époque. Hervé Jubert joue tout aussi finement avec les toponymes ( Sequana en est un exemple mais aussi tous les noms de cafés ou de lieux parisiens) et avec les noms des personnages qui sont des clins d’oeil culturels : nous devinons qui est le prince Udolphe par la description de son palais, le héros Beauregard (qui pour moi est à la fois l’un des plus grands généraux confédérés et une plante sensible d’un épisode de la série originale de "Star Trek") porte des prénoms très parlants, le ministre des Affaires étranges est le duc de Vallombreuse (relisez le "Capitaine Fracasse" et c’est d’autant plus fort quand vous arrivez à la fin du roman et comprenez que nous sommes en pleine "comedia dell’arte"), l’un des amis de Beauregard est Ardan (anagramme du célèbre photographe Nadar et l’un des protagonistes des deux romans lunaires de Jules Verne). Et le tout est écrit avec un humour ravageur, l’auteur ne reculant pas devant des jeux de mots hilarants, parfois dignes de l’Almanach Vermot : j’avoue craquer lorsque je lis que la brochure circulant sous le manteau pour critiquer les coûts élevés de la rénovation urbaine s’intitule "Les Comptes d’Hoffmann", que le grand cimetière déplacé par le préfet est le cimetière des Coupables (note de la p. 195) ou que le bistrot où s’échangent les tuyaux des journalistes humains et féeriques de toutes sortes s’appelle la "Halle aux Feys divers"... Vous l’avez compris, ce roman est une très grande réussite, mêlant humour et érudition - je ne peux d’ailleurs que saluer un auteur qui a exhumé de l’oubli l’inénarrable Alexis Vincent Charles Berbiguier de Terre-Neuve du Thym et son traité sur les farfadets pour l’intégrer à son intrigue - dans un livre passionnant que je n’ai pas pu lâcher. J’espère que Hervé Jubert nous prépare maintenant la suite où nous en saurons plus sur les liens entre Gérard Labrunie (au suicide toujours énigmatique) et Georges Beauregard. A lire de suite ! 
 
 
 
Anno Dracula de Kim Newman
 
Il y a quelques années, lors de sa première parution en français, j’avais lu "Anno Dracula" de Kim Newman et cela avait été un choc littéraire. Les Editions Bragelonne venant de le sortir dans un texte revu par l’auteur et une traduction revue elle aussi, je l’ai donc relu. Et j’y ai trouvé le même plaisir, la magie de l’auteur fonctionne toujours aussi bien ! Voilà un roman qui fut l’un des tout premiers à mêler personnages réels et personnages de fictions diverses en un tout, formant des "crossovers" tout à fait réjouissants : pour ceux qui ne connaîtraient pas encore ce livre, il s’agit de l’enquête menée par Charles Beauregard, agent du Diogene’s Club, sur cet assassin, surnommé Scalpel d’argent par l’inspecteur vampire Lestrade puis Jack l’Eventreur par la presse, l’homme qui massacre des prostituées vampires dans Whitechapel. Mais nous sommes dans un Londres où, en 1888, la reine Victoria a pour prince consort le comte Dracula, pour Premier Ministre Lord Ruthven et où le vampirisme se répand dans toutes les couches de la société, y compris les plus défavorisées, ce qui créent des tensions graves entre vivants et non-morts, fort bien envisagées par Newman. Cette enquête menée par Beauregard va le conduire à rencontrer de nombreux personnages qui sont partie prenante à cette affaire : des membres de l’ancienne équipe du professeur Van Helsing (dont la tête figure sur un pieu devant Buckingham Palace) qui ont connu des sorts divers - comme d’ailleurs cet écrivain subversif, Bram Stoker, qui est dans le camp de Devil’s Dyke où se trouverait aussi le grand détective Sherlock Holmes - aux grands scientifiques comme le Dr Henry Jekyll et le Dr Moreau, passionnés par la physiologie des vampires, et surtout il se verra apporter de l’aide d’une part par l’ancienne vampire française Geneviève Dieudonné et d’autre part par le Cartel de Limehouse, dirigé entre autres par le Seigneur des Morts Etranges (maître du Si-Fan), le Professeur considéré comme le "Napoléon du crime" et le Dr Nikola, cartel dont les activités aussi diverses que répréhensibles sont sérieusement perturbées par l’activité policière. Vous l’avez compris, Kim Newman met au service de son intrigue son immense culture en matière de littérature vampirique et populaire ainsi que ses connaissances encyclopédiques du cinéma de genre. Cela donne un roman très plausible et très riche, à l’intrigue serrée et passionnante,où le lecteur se prend au jeu de l’identification des personnages, réels ou littéraires, intervenant dans l’action et aux clins d’oeil nombreux (par exemple les titres des différents chapitres comme le ch. 42 "Le gibier le plus dangereux"...). 
Parmi les bonus de cette nouvelle édition, outre une fin alternative qui avait été écrite par Newman p. 409, il y a une quinzaine de pages donnant des indications sur quelques sources ("Annotations") et donc un éclairage bienvenu sur la composition du roman, éclairage procuré aussi par une Postface passionnante. Enfin le lecteur trouve aussi des extraits du scénario du film envisagé, un article et une nouvelle de l’auteur.
Bref un grand bonheur de lecture et/ou de relecture ! 
 
 
 
Créatures ! Les monstres des séries télé d’Amandine Prié et de Joël Bassaget
 
Il existe de nombreuses études sur les monstres divers dans les films : il manquait un ouvrage de référence sur ceux de la télévision. Voilà qui est chose faite avec "Créatures ! Les monstres des séries télé" d’Amandine Prié et de Joël Bassaget (Les Moutons électriques, dans la toujours excellente collection de la "Bibliothèque des Miroirs"). Les auteurs le précise dans leur introduction, le livre n’est pas un catalogue exhaustif de tous les monstres et de tous les épisodes de séries ou de téléfilms (car ils les ont aussi inclus afin de représenter complètement le paysage télévisuel), ce qui aurait été un ouvrage d’une taille colossale. Mais lorsqu’on lit leur ouvrage, on réalise vite qu’ils n’ont sans doute pas manqué grand chose - je suis admiratif quant à leurs connaissances ! - et que leur but, nous présenter les différentes catégories de monstres vus à la télé américaine et anglaise principalement et les analyser, est parfaitement atteint. J’ai pris un grand plaisir à lire les différentes chapitres, qui vont des plus classiques comme "Fantômes et esprits", "Vampires" ou "Extraterrestres" en passant naturellement par "Loups-garous" et "Zombies" à moins classiques comme "Créatures bibliques et mythologiques" ou "Créatures préhistoriques et antiques" pour conclure par une catégorie qui se développe depuis quelques années "Humains monstrueux" qui comprend non seulement les "humains inhumains" (mutants, possédés) mais aussi une rubrique "monstrueux humains de Jim Profit à Dexter". Comme vous le voyez les analyses par sous-genres sont très fines et très poussées : j’ai particulièrement apprécié les entrées du chapitre 6 sur les "Robots" (et pas uniquement parce que je suis un fan de "Battlestar Galactica" originale, série bien étudiée dans ses deux incarnations). Il y a bien sûr des encarts sur des séries particulières et une belle iconographie. Et, surtout, il y a à la fin de chaque chapitre une liste des séries et des téléfilms relevant du genre présenté, avec le nombre de saisons et d’épisodes, leur éditeur, leur disponibilité et dans quelle zone, etc... bref tous les renseignements utiles pour faire une razzia chez vos fournisseurs attitrés. Grâce à ces renseignements précieux et à l’envie que les auteurs m’ont donné de découvrir un certain nombre de séries que je ne connaissais pas encore - et ce sera le cas pour tous les lecteurs -, je prévois maintenant qu’il me faudra ajouter quelques années supplémentaires à ma durée de vie prévue si je veux avoir une chance de les voir. Merci aux deux auteurs pour cette étude qui manquait.
 
 
 
 
Les Trésors de Marvel de Roy Thomas et Peter Sanderson
 
Je vous ai déjà fait part de mon enthousiasme pour les ouvrages publiés cette rentrée par les Editions Hors Collection sur Uderzo et Star Wars : celles-ci récidivent avec un ouvrage magnifique qui vient de sortir en librairie, "Les Trésors de Marvel", écrit par Roy Thomas (qui fut l’un des grands scénaristes de la firme) et par Peter Sanderson (l’un des grands connaisseurs de l’univers Marvel). La présentation du livre est luxueuse : dans un très beau coffret vous trouvez le livre qui est un ensemble relié par des anneaux car il y a de nombreuses insertions de pochettes plastiques protégeant des documents divers.
J’ai été immédiatement saisi par la richesse iconographique : bien entendu, il y de nombreuses reproductions des couvertures et des planches de tous les magazines produits par les différentes incarnations de Marvel depuis ses débuts - dont beaucoup que je ne connaissais pas comme les magazines pour adolescentes, ceux de "funny animals" ("Super Rabbit Battles Super Nazi" a été une découverte !) ou de western des années 1940 ou encore les comics d’horreur ou de la guerre de Corée (où d’ailleurs combattra la Torche) dans les années 1950 -, avec une mention spéciale pour "Yellow Claw" en tant qu’amateur d’histoires de "péril jaune". Certes j’apprécie particulièrement les comics des années 1940 à 1960 -la partie sur tous les magazines à monstres des années 1960 est passionnante - mais cette chronologie permet de voir l’évolution des personnages depuis leur naissance - que ce soit la Torche, Namor, Captain America puis plus tard Spiderman, le Silver Surfer, les Fantastic Four ou les X-Men - aussi bien dans leur psychologie que dans leur apparence : je ne connais pas bien les comics depuis les années 1980 et nous avons là un raccourci extraordinaire de leur modernisation et de leur adaptation à notre société contemporaine.
Car c’est un autre des points forts de ce livre-objet que de nous présenter une histoire très fouillée de la Marvel depuis ses origines : le texte est à la fois clair et détaillé, plein d’anecdotes, renforcé par un grand nombre de photos et de documents comme des cartes de voeux, des dessins divers etc... qui nous font entrer dans la vie de la société.
Et cela m’amène à l’autre intérêt majeur de cet ouvrage : je mentionnais au début de cette chronique les pochettes plastiques insérées dans le livre. Elles contiennent une masse de documents en fac-similés absolument extraordinaires, trop nombreux pour être tous cités mais j’ai trouvé particulièrement émouvants les 8 crayonnés de Namor de 1940-42 (p. 14) ou le synopsis du n° 1 des "Fantastic Four" avec la carte de voeux de 1965 à l’image de la Chose (p. 66), des moments d’histoire. Et qui ne peut avoir de regrets de ne pas avoir adhéré à l’époque à la "Merry Marvel Marching Society" pour 1 dollar en voyant le kit de bienvenue envoyé aux nouveaux membres (p. 98) ou de ne pas avoir participé à la convention Marvel qui s’est tenue à l’hôtel Commodore de New York en 1975 (p. 122) ou même tout simplement de ne pas avoir dîné au restaurant "Marvel Mania" à Hollywood en 1998 (tout le menu, superbe, p. 168).
Et le livre s’achève sur une photo absolument magnifique de Stan Lee (p. 187), l’homme qui incarne la Marvel et qui nous a tant fait rêver. Comme le fait aussi ce livre ! Comme les autres livres de Hors Collection, celui-ci est à un prix tout à fait raisonnable par rapport à l’objet superbe qu’il constitue (60€) : à mettre de toute urgence sur sa liste au Père Noël à la place du dernier Goncourt ou à acheter de suite si l’on veut être sûr de l’avoir car je ne serais pas étonné qu’il parte très vite des tables de nos amis libraires.
 
 
 
Le noir lui va si bien de Kelly Keaton
 
Avec "Le noir lui va si bien" (Territoires), Kelly Keaton nous livre un de ces romans d’ "urban fantasy" où les auteurs laissent libre cours à leur créativité, mélangeant les genres. C’est le cas ici où l’auteure nous emmène à nouveau dans le vieux Sud (je dis à nouveau car, sous le nom de Kelly Gay, elle nous a déjà donné la série Charlie Madigan qui se déroule à Atlanta, Georgie, sur laquelle j’avais exprimé mon enthousiasme ici en avril 2011), terre magique par excellence. Dans un futur très proche, La Nouvelle-Orléans a été ravagée une fois de plus par deux ouragans terribles : les dégâts ont été tels (destructions et pollution) que le gouvernement américain a fait évacuer la zone. Seules neuf grandes familles de la ville, anciennes et richissimes, ont refusé et acheté la ville et les territoires environnant, devenant de facto une enclave indépendante où l’on se rend à ses risques et périls, bien que le tourisme soit fortement encouragé (et les touristes bien protégés) dans cette ville qui reste mythique aux yeux des Américains pour sa débauche, son raffinement et sa magie. C’est ce que va découvrir Ari, jeune fille de 17 ans, aux extraordinaires cheveux blancs, enfant trouvée qui a demandé à ses derniers parents adoptifs - car elle fut une enfant difficile - de pouvoir faire des recherches sur sa mère en se rendant à l’asile où elle mourut. Cette quête de ses origines va la mener à La Nouvelle Orléans, repaire et refuge de différentes créatures surnaturelles qui cohabitent difficilement. Avec l’aide de quelques enfants abandonnés aux talents plus qu’étranges qui se sont regroupés en une petite bande pour survivre et du beau et ténébreux Sebastian Lamarlière, petit-fils rebelle de Joséphine Arnaud, matriarche de l’une des neuf familles, elle va chercher à découvrir qui elle est et pourquoi on (qui donc ?) cherche à la tuer. Elle découvrira, et nous avec elle, d’une part l’excellente cuisine cajun (ah les "poboys" ou les gombos !) et d’autre part que de lourds secrets se cachent dans les bayous et les souterrains de la ville, carrefour de toutes les influences : esprits de la magie du vaudou, vampires, déités diverses, sorciers, métamorphes et autres s’allient et se déchirent au gré de leurs intérêts contradictoires, le tout dans une atmosphère saturée d’humidité, de peur et de jazz... Avec une écriture fluide et agréable, Kelly Keaton nous donne un roman qui se lit d’une traite, à l’intrigue prenante car nous voulons vite connaître les réponses aux questions que se pose Ari, et nous avec elle. Voilà un roman qui s’adresse aux "young adults" mais qui séduira tout autant les "older adults". 
 
 
 
Sans coeur de Gail Carriger
 
J’ai déjà eu l’occasion de partager avec vous dans ces colonnes mon enthousiasme pour les trois premiers tomes de la série "Le Protectorat de l’Ombrelle" de Gail Carriger ("Sans âme", "Sans forme" et "Sans honte", tous trois chez Orbit), une série inclassable, mélangeant allègrement SF, steampunk, bit-lit avec un humour féroce et une intelligence rarement égalés. Le 4e tome vient de sortir, "Sans coeur" (toujours chez Orbit) : nous retrouvons Alexia Tarabotti, lady Maccon, de retour à Londres après son périple éprouvant en France et en Italie (impossible d’y trouver un bon thé !), où elle a récupéré son mari, lord Maccon, écossais et loup-garou, et son poste de muhja (conseillère) au sein du cabinet fantôme de la reine Victoria, continuant de subir son "désagrément embryonnaire" de plus en plus développé car elle approche de son terme. Or voilà que des fantômes s’agitent, passant un message confus sur un attentat contre la reine, qu’un troupeau de porcs-épics mécano-zombis l’attaque, que son protégé Biffy ne supporte pas d’avoir été transformé en loup-garou au lieu de devenir un vampire comme prévu, que sa soeur Félicité vient habiter chez elle et qu’elle-même doit déménager dans les placards de son ami lord Akeldama, le vampire le plus élégant et le mieux renseigné du Royaume... Ajoutons-y la célèbre inventrice française, Mme Lefoux, qui semble réservée à son égard et son amie intime Ivy Tunstell qui veut monter une troupe de théâtre tout en se révélant être un agent de renseignement redoutable, plus une enquête sur les événements qui ont amené son mari à devenir chef de la meute de Woolsey vingt ans auparavant, et voilà beaucoup de préoccupations pour Alexia qui, de surcroît, ne peut plus guère s’habiller à la dernière mode. De plus elle va assister au retour d’un savant fou rencontré précédemment, devoir affronter un octomate lâché sur Londres et qui la prend pour cible (il s’agit d’une pieuvre mécanique surarmée), être obligée de se déplacer dans un dirigeable de poche Giffard acheté par lord Akeldama, s’occuper de la ruche de la comtesse vampire Nadasdy. L’Empire est au bord du gouffre, la preuve : même les drones de lord Akeldama en perdent leur prestance et leurs manières raffinées, ce qui choque Alexia - et le lecteur avec elle - encore plus que tout le reste ! Ce tome est encore plus réjouissant et enlevé que les précédents - ce qui n’est pas peu dire ! -, l’humour très britannique de Gail Carriger fait des merveilles et son intrigue serrée nous permet d’en découvrir plus encore sur Alexia, son mystérieux père, les pouvoirs des "Sans âme" et les raisons de l’intérêt des vampires pour sa fille à venir, le tout dans une traduction très élégante et efficace de Sylvie Denis. A lire de suite !
 
 
 
Créatures fantastiques et monstres au cinéma de John Landis
 
Nous sommes gâtés, en cette période d’avant-fête, par les éditeurs : plusieurs livres superbes sont sortis dans les domaines que nous aimons, j’en ai déjà signalé certains ici. En voici un autre que je viens de lire avec un grand plaisir, "Créatures fantastiques et monstres au cinéma" (Flammarion) : il a l’avantage d’être écrit par John Landis que l’on ne présente plus. Comme il l’écrit lui-même dans l’avant-propos, il s’agit là d’un livre de passionné et nous avons ainsi le privilège de découvrir les films, chefs d’oeuvre et nanars, qui l’ont formé et influencé au cours de sa carrière. Il a découpé sa présentation exhaustive par thèmes comme "Les vampires", "Les loups-garous" ou "Les zombies" et j’ai personnellement adoré les chapitres consacrés aux "savants fous", aux "dragons et dinosaures" ainsi que celui sur les "monstres de l’espace". Une mention spéciale aussi aux "mutations atomiques" et aux "monstres nazis" (mais manifestement John Landis n’apprécie pas la Troma qui nous a pourtant donné, entre autres, "Surf nazis must die"...) et à l’entrée "Burke & Hare", les résurrectionnistes étant souvent un sujet oublié dans l’histoire du cinéma. Chaque chapitre contient un entretien entre Landis et une personnalité marquante : je ne me lasse pas de lire ce que Christopher Lee ou Ray Harryhausen ont à nous livrer comme souvenirs, mais nous trouvons ici aussi Joe Dante, David Cronenberg ou John Carpenter. Et, bien entendu, l’iconographie est absolument magnifique : la majeure partie en est déjà connue des amateurs - nous avons vus les films mais on ne se lasse jamais de revoir les créations de Ray Harryhausen et autres grands des effets spéciaux -, quant à tous les autres ce livre constitue une magnifique introduction pour leur transmettre la passion de ces genres à la fois décriés et appréciés. En bonus, outre ces 320 pages grand format, un index des films cités et un autre des noms permettent de retrouver très facilement une entrée. A mettre sur sa liste pour le Père Noël !
 
 
 
Robopocalypse de Daniel H. Wilson
 
De temps en temps, il est agréable de trouver un roman de SF qui revient aux bases du genre c’est-à-dire procurer au lecteur quelques moments d’évasion et de détente. C’est ce que nous propose Daniel H. Wilson avec "Robopocalypse" (Fleuve Noir) : nous entrons directement dans le vif du sujet, le récit-témoignage de la grande guerre entre les humains et les machines, guerre déclenchée par une IA nommée Archos pour sauver son existence après avoir appris que plus d’une douzaine de ses prédécesseurs avaient été exterminés (peut-on vraiment la blâmer de sauver sa vie ?). Un jour, toutes les machines infectées par un virus d’Archos (automobiles, avions, maisons protégées, ascenseurs etc...) se mettent à tuer les hommes. Nous suivrons, sous la plume de Cormac Wallace, lui-même un héros de cette guerre, les aventures de quelques personnages qui vont organiser la résistance, que ce soit Lonnie Wayne Blanton, policier indien, son fils Paul, soldat spécialiste des robots pacificateurs en Afghanistan, Takeo Nomura, vieil ingénieur japonais maître de la robotique, ou Mathilda Perez, fille d’une sénatrice qui déclenchera les hostilités en faisant passer le "Robot Defense Act". Tous les héros sont sympathiques, droits dans leurs bottes - littéralement car l’un des grands noyaux de la résistance se trouve dans la réserve des Indiens Osage où l’on se déplace beaucoup à cheval -, luttant sans états d’âme pour la Liberté avec un L majuscule car le fonds du roman, le message si il y en a un, est très simple : ne laissez personne vous dicter vos actions et vos pensées, Archos prive les hommes et les robots de leur libre arbitre et c’est en cela qu’il est fondamentalement mauvais. L’une des bonnes idées de ce roman est d’ailleurs l’éveil de certains robots à la conscience, ce qui arrive à l’androïde pacificateur de type Arbitre 902 et à son "Freeborn Squad" : penser librement et avoir une identité individuelle est ce qui rassemble, le point commun entre humains, humains modifiés en cyborgs par Archos et robots. A partir du moment où vous résistez à la pensée unique - c’est très actuel ! -, cet acte transcende toutes les différences et transforme quiconque en héros : c’est le cas de Lurker, hacker britannique fondamentalement égoïste et sans morale, ou de Lark Iron Cloud, petit voyou Cheyenne, en quelque sorte la rédemption par la résistance... Vous l’avez compris, ici pas de grandes idées ou de messages profonds, simplement - et c’est beaucoup ! - une bonne histoire d’action sur la prochaine Apocalypse et comment nous y survivrons pour bâtir un monde certainement meilleur, un roman qui ne plaira pas aux "intellos" auto-proclamés du genre, - comble de l’horreur il se lit avec plaisir ! - mais séduira tous les autres lecteurs amateurs de SF récréative.
 
 
 
Générations Star Wars, la chronique illustrée de 30 ans d’aventures
 
Quand, en 1977, est sorti le film "Star Wars", je me souviens encore du choc esthétique que, comme beaucoup, j’avais ressenti ! J’ai naturellement suivi passionnément les aventures de Luke Skywalker et Han Solo, lu certaines des BD et collectionné les petits vaisseaux spatiaux... Grâce à "Générations Star Wars, la chronique illustrée de 30 ans d’aventures" (Editions Hors Collection), j’ai pu me replonger dans cet univers fascinant. En plus de 300 pages grand format, les auteurs nous emmènent à la découverte de cette galaxie lointaine : le livre se déroule de manière chronologique, d’abord avec un bref résumé de la SF littéraire et cinématographique qui a inspiré le jeune Lucas, puis ensuite année par année, de 1973 à 2012. La richesse informationnelle est sidérante car couvrant absolument tous les aspects de la saga : George Lucas, les acteurs, l’écriture et la réalisation des films, les musiques mais aussi tous les à côtés comme les jouets (ah la double page de modèles de sabres-laser pp. 230-231), les figurines et autres maquettes (les Yoda pp 242-243 sont impressionnants), les produits dérivés divers (je rêve maintenant d’avoir un taille-crayon Etoile de la Mort comme celui de la p. 69 !), les BD, les romans, la vie des fan clubs etc... L’iconographie est tout aussi riche et foisonnante (plus d’un millier !), avec des illustrations allant de la vignette à la pleine page, toutes remarquables. Et, c’est suffisamment rare dans les livres français de ce type pour être souligné, l’éditeur a eu la très bonne idée de garder l’index ! 8 pages sur 4 colonnes serrées qui permettent de retrouver facilement un point particulier, indispensable dans un livre comme celui-là. Que l’on soit un inconditionnel de la saga ou un simple amateur de SF, voilà encore un bien beau livre pour se faire plaisir en cette période, et une fois de plus à un prix plus que raisonnable (32,50 €) par rapport à sa qualité et à sa beauté.
 
 
 
Le maître des hybrides de Stéphane Tamaillon
 
J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer ici tout le bien que je pensais des enquêtes d’Hector Krine ("Les pilleurs de cercueil" et "L’affaire Jonathan Harker", Gründ), détective surnaturel dans ce Londres victorien steampunk où se mêlent créatures féeriques réfugiées des pogroms de la vieille Europe, lumpen prolétariat surnommé de manière méprisante par les Britanniques de souche humaine les Grouillants, et créatures mécaniques diverses comme les automates conducteurs de cabs ou domestiques. Avec ce troisième tome, "Le maître des hybrides" (toujours chez Gründ), Stéphane Tamaillon conclut avec brio ce premier cycle de Krine. Le ton est plus sombre, ce qui est normal puisque Krine a perdu son fils dans des circonstances dramatiques et, du même coup, toute envie de vivre d’autant plus que Londres souffre d’une vague de chaleur écrasante. Mais fort heureusement, son vieil ami Henry Jekyll va le remettre en piste avec l’énigme que lui demande de résoudre un ancien condisciple à lui, le docteur Montgomery : un aliéné dangereux, Lungri, a disparu de l’asile dont s’occupe celui-ci en Ecosse, et les crimes attribués à Jack l’Eventreur viennent de reprendre après une interruption correspondant à l’enfermement de Lungri... Son enquête le mènera au Zoo de Londres, lieu étrange entre tous où Rudyard Kipling examine pourquoi des animaux disparaissent ou meurent en nombre sans que cela inquiète le responsable des lieux, Prendick, puis dans le Londres romain enterré sous la ville contemporaine, refuge de toute une population de Bandar-logs qui suivent la Loi du Maître, l’homme qui se cache derrière l’énigmatique nom de "Burt Laughton" (! !!) depuis son retour d’une île lointaine. Vous le voyez, l’auteur reprend et réécrit, de manière très réjouissante, les thèmes d’un autre grand classique de H.G. Wells, l’intégrant à son univers de manière aussi réussie que ce qu’il avait fait précédemment avec Dracula ou Dr. Jekyll et Mr. Hyde. Nous retrouvons tout ce qui fait le charme et la force de Krine : solide culture dans divers domaines (mythologie- après l’Egypte voici Yggdrasil au coeur de Londres mais, après tout, les hommes du Nord ont fait disparaître la civilisation romano-bretonne -, littérature - Wells, Kipling, Doyle -, cinéma - films et dessins animés -, occultisme) qui permet de faire du monde de Krine un "melting pot" harmonieux où celui-ci peut travailler avec l’inspecteur Lestrade tout en croisant dans une taverne un écrivain célèbre qui vient de tuer son personnage dans une chute à Reichenbach alors qu’à la table d’à côté un tout aussi célèbre savant explorateur fête son retour d’une expédition sur un plateau perdu d’Amérique du Sud, entre autres nombreux clins d’oeil et références diverses... En bon connaisseur et amateur de la littérature populaire, Stéphane Tamaillon use avec maestria de toutes les ficelles pour tisser une intrigue serrée qui prend le lecteur dans ses rets et ne le relâche qu’à la dernière page sur un rebondissement remarquable et la perspective d’une nouvelle enquête toute aussi passionnante que celle-ci pour entamer un nouveau cycle. Et pour tromper mon attente, je relirais avec plaisir cette première trilogie.
 
 
 
Le Puits des Mémoires de Gabriel Katz
 
Il est plutôt difficile de faire preuve d’originalité dans la fantasy d’aujourd’hui. C’est pourtant ce que réussit Gabriel Katz avec "Le Puits des Mémoires" dont deux tomes sont déjà sortis chez Scrinéo. Avec le premier, "La Traque", trois hommes s’extraient non sans peine des débris d’un chariot où ils étaient enfermés au secret dans des compartiments individuels. Ils ne savent pas qui ils sont ni pourquoi ils étaient emprisonnés : mais il leur reste les automatismes de la vie, le langage, des connaissances profondes qui refont surface comme manier des armes, soigner des chevaux, faire de la magie ou baratiner le chaland... Réussissant à se défendre contre une attaque de soldats juste après l’accident - qui sont-ils et pourquoi veulent-ils les capturer ? -, tous trois vont se donner des noms - Nils, Karib et Olen - puis nouer une alliance afin de survivre. Ils vont découvrir qu’ils sont dans le minuscule royaume d’Hélion, en émoi car le roi de Woltan, le plus puissant de tous les royaumes, a été assassiné et la description de ses meurtriers coïncide curieusement avec celle de nos trois fugitifs. Et c’est là tout l’art de Gabriel Katz : cette quête de l’identité perdue se révèle absolument passionnante car nos trois héros se découvrent peu à peu en faisant un petit métier après l’autre pour gagner un peu d’argent, se cacher et mener leur propre enquête. Olen se retrouvera par exemple vendre des navets au marché de Dreda et Karib sera débardeur avant de s’engager tous trois dans une bande de mercenaires à leur propre recherche ! Car pourquoi les Woltaniens offrent-ils une récompense colossale pour leur capture, attirant ainsi à Hélion tous les chasseurs de primes du monde connu ? Et pourquoi le Fils de la Lune ravage-t-il et massacre-t-il, avec ses cavaliers de cristal, les campagnes d’Hélion, accompagné d’un molosse démoniaque que même ses mages ont du mal à contrôler ? Petit à petit se mettent en place un certain nombre d’intrigues croisées où chacun essaye de tirer son épingle du jeu, entre mages et militaires, courtisanes arrivistes et roi incompétent, politiques divers et fonctionnaires, face aux Woltaniens enragés. Après avoir mis en évidence un certain nombre d’incohérences dans l’histoire officielle de l’assassinat qu’ils auraient perpétré, le tome se termine sur l’embarquement de Nils, Karib et Olen pour les rivages de Woltan afin d’en savoir plus.
Cela nous amène au tome 2, "Le Fils de la Lune", où nos trois héros vont aller de surprise en surprise dès leur débarquement. Je ne vous en dirais pas plus afin de ménager les rebondissements nombreux : Gabriel Katz utilise avec brio tous les ressorts du roman populaire traditionnel - traîtres, comploteurs, amour perdu, assassins, héros disparu mystérieusement et retrouvé tout aussi mystérieusement aux yeux du peuple - en 400 pages pleines d’humour - l’origine du nom de Karib est à la fois drôle et fort bien trouvé psychologiquement parlant - et d’action. Nos héros vont découvrir qui ils sont vraiment - très beau retournement de situation qui m’a pris totalement par surprise, vraiment excellent ! -, découvrir comment ils ont perdu la mémoire - ils ont été soumis à un enchantement rare et difficile, le Puits des Mémoires - mais qui l’ a fait, sur l’ordre de qui et pourquoi reste une énigme. Tout cela en n’ayant toujours aucun souvenir de leurs vies antérieures ! Je me suis retrouvé fasciné par ce jeu de faux semblants et par cette quête du moi perdu qui débouche sur un complot colossal et mystérieux, par la pléthore de personnages mis en scène par l’auteur dont aucun n’est véritablement secondaire car même le plus humble a un rôle à jouer déterminant pour la suite des événements. 
A la fois roman de bonne fantasy, avec ce qu’il faut de mages et de créatures surnaturelles mais pas trop, et polar psychologique, voilà déjà deux tiers de cette trilogie qui sont très réussis ! J’attends maintenant avec impatience la conclusion dans le tome 3 à paraître, "Les Terres de Cristal", car Gabriel Katz, en bon feuilletoniste, termine son récit sur une révélation - la toute dernière ligne ! - qui rend le suspense insoutenable. 
 
 
 
On vole des enfants à Paris de Louis Forest
 
Nous connaissons tous la vénérable et mythique collection du Masque, avec sa couverture jaune sobrement agrémentée d’un masque traversé d’une plume. Elle vient de subir une cure de jeunesse et sa présentation est modifiée. mais l’objet de ce coup de coeur n’est pas cette nouvelle apparence mais le fait que la collection, en prenant le nom de "Masque Poche" se diversifie. Or l’un des premiers titres publiés est le roman de Louis Forest, "On vole des enfants à Paris", qui, après sa parution en feuilleton dans le journal "Le Matin" en 1906, ne connut qu’une sortie en livre en 1909. Et, en le lisant, je me suis bien demandé pourquoi : le roman de Forest a bien vieilli, ne prenant pas une ride mais seulement la patine du temps qui lui donne un charme certain à la lecture. L’écriture en est étonnamment moderne et rapide, car le roman est construit en une succession d’articles de journaux et de dépêches écrits par trois journalistes qui enquêtent sur de mystérieuses disparitions d’enfants à Paris, des petits garçons entre six et sept ans, blonds, enlevés de manière quasi impossible. Des bruns suivront ainsi que des petites filles. Inutile de dire que cela soulève l’émoi des foules et que les meilleurs limiers de la police sont sur les dents. Le monde savant s’en mêle, en la personne du grand docteur Flax (tous les amateurs d’Harry Dixon sursauteront comme moi en apprenant que l’ennemi juré du détective et le père de Georgette Cuvelier se trouvait à Paris à l’époque !) et d’un comité de scientifiques concernés, de même que l’aristocratie parisienne et les mères de famille sous la houlette de la comtesse de Houdotte. L’auteur mélange allègrement, rendant ainsi la lecture encore plus crédible, grands noms contemporains de politiciens, d’artistes et de savants et personnages fictifs, faisant intervenir également les uns et les autres. Louis Forest, en bon écrivain populaire, utilise à son profit la rapidité d’action imposée par la publication en feuilleton et l’histoire se déroule "en temps réel", de juin à septembre : le lecteur va de découverte en découverte, d’hypothèses en supputations, lettres de lecteurs et communiqués de presse à l’appui, jusqu’à la révélation de la raison de ces enlèvements et la résolution du problème. Il nous fait entrer de manière intelligente dans les grandes questions qui agitaient le monde intellectuel de l’époque : eugénisme, évolution, darwinisme social, progrès scientifique mis au service de l’espèce, place de la femme, éthique, dans un questionnement curieusement précurseur de celui auquel le nazisme apportera ses réponses brutales moins de trente ans plus tard. Et ce qui m’a frappé, c’est que ces questions et ces réflexions (cf. par exemple le plaidoyer de Flax p. 480 et sq.) n’ont pas changé : on croirait lire les débats d’aujourd’hui sur l’expérimentation avec les cellules souches ou sur tout ce qui touche à l’homme ou le grand débat sur le bien de tous justifie-t-il le sacrifice de quelques-uns ?
Comme je l’écrivais en commençant, ce roman est étonnamment moderne dans sa forme et dans son fonds, de la grande proto SF à la française, à découvrir absolument !
 
 
Jean-Luc Rivera

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