Les coups de coeur de Jean-Luc Rivera - Mars 2013
de Leigh Bardugo et Olivier Gechter
aux éditions
Genre : Actes de colloque

Auteurs : Leigh Bardugo , Olivier Gechter , Fred Simon , Yann , Léo , David Chauvel , Stéphane Créty , Sylviane Corgiat , George R. R. Martin , Serge Lehman , André-François Ruaud , Daniel Abraham , Jess Haines , Stacia Kane , Corine Jamar , David Chandler , Faith Hunter , Laura Zuccheri , Cassandra O’Donnell , Olivier Peru , Jean-Luc Rivera , Gardner Dozois
Date de parution : mars 2013 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
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Régulièrement, Jean-Luc Rivera évoque ici ses coups de cœur et ses bonheurs de lecteur...

Martyrs Livre 1 d’Oliver Peru
 
Je connaissais Oliver Peru pour l’intéressante série de fantasy jeunesse des "Haut Conteurs" qu’il avait co-signée avec Patrick McSpare et pour son premier roman "Druide". Il revient en force - et quelle force ! - avec un livre de fantasy très achevé qui s’intitule "Martyrs Livre 1" (J’ai lu).
En près de 700 pages d’une densité et d’une intensité qui ne s’allègent jamais, il nous introduit dans le monde et la vie des frères Helbrand et Irmine Lancefall, deux jeunes gens orphelins qui survivent en étant des assassins hors pair, leur hérédité d’Arserker les aidant grandement dans leur métier puisque les Arserkers, les anciens tueurs de dragons, furent les guerriers les plus redoutables du Reycorax avant d’être écrasés et exterminés avec femmes et enfants près d’un siècle auparavant par le roi Siegtrie le Clément qui acheva dans le sang l’unité du royaume. Il faut dire que leurs dons - force, agilité, longue vie etc... - les rendaient dangereux et arrogants et les rares survivants et descendants de leur peuple continuent d’être éradiqués à vue par les Fauconniers, des fanatiques impitoyables tout dévoués à leur roi, le petit-fils de Siegtrie, Karmalys dont le corbeau symbolise la dynastie. Les Lancefall habitent la plus grande ville du monde, la Marchande autrement dit la cité-souveraine d’Alerssen, la seule qui échappe à l’autorité du roi par suite du traité signé par son grand-père : en échange de la reddition de la ville, celle-ci continuait d’être administrée par son Intendant, aujourd’hui Rol Guyarson, homme madré et redoutablement intelligent, tout dévoué à sa ville, alors que les seigneurs d’Alerssen seraient confinés dans l’enceinte de leur château avec interdiction d’en sortir. Karmalys veut donc soumettre à son autorité la ville alors que Kassis, dame des Ronces et dernière descendante des seigneurs, ne rêve que d’échapper à son emprisonnement doré et voir sa ville et le monde. Les intrigues politiques des uns et des autres et le destin des Lancefall en la personne de l’énigmatique borgne Arserker qui semble connaître l’avenir et intervenir quand besoin est pour les tirer d’un mauvais pas vont mettre en route une série d’événements qui vont faire se rencontrer ces différents personnages et modifier profondément les équilibres du Reycorax. 
Oliver Peru met en scène une galerie de personnages principaux dont la force est d’avoir une psychologie particulièrement fouillée et une profondeur rarement égalée dans des romans de fantasy. Ici pas de guerrier dont seule la force au combat lui permet de vaincre - il y en a aussi quand même - mais des personnages à l’intelligence remarquable : outre les frères Lancefall, qui associent des dons physiques particuliers dus à leur hérédité à un esprit brillant et à un instinct de survie fort développé, et qui petit à petit vont découvrir des sentiments inconnus comme l’amour, l’amitié, la confiance, le roman est dominé par la figure extraordinaire de Karmalys, monarque monstrueux au physique comme au mental, torturé par le fait d’avoir hérité d’une couronne dont il ne voulait pas, dont la boulimie est le reflet de son intelligence acérée qui ne peut que voir complots et trahisons autour du trône, jamais rassasiée d’intrigues compliquées. Quant à sa soeur, Akinessa, la douce princesse qui contrebalance la haine et le mépris porté au roi, elle est aussi une belle figure, toute de douceur et d’amour cachant un autre esprit de première magnitude. Kassis, la jeune dame des Ronces, apprend elle aussi la vie, étant à cet âge charnière entre l’enfance et l’âge adulte, avec la découverte de l’amour et du monde extérieur, alors qu’elle était jusque là surprotégée par son ami et figure paternelle, l’Intendant, lui aussi un personnage attachant et intrigant. Et tous les autres personnages plus ou moins secondaires, comme Huparn Cavall, le révolté de l’Ouest qui va embraser le royaume, Opimer dit le Père Carnage, grand maître des Fauconniers, le nain Jarud, Eorten Delysten, l’Arserker mystique et cruel, Optany le vieux soldat, sont tout aussi attachants et pleins de vie et de sentiments : le grand talent de l’auteur est de nous faire comprendre et partager leurs motivations, de nous faire réaliser qu’il faut parfois très peu de choses pour faire basculer l’ordre établi, une simple erreur d’appréciation, le mépris du petit peuple, la projection sur son interlocuteur de ses propres motivations, et surtout la peur de l’autre, de la différence.
Quant au monde du Reycorax, il est tout aussi riche que les personnages qui le peuplent : là aussi l’auteur s’est attaché à le rendre très réaliste, avec une foultitude de détails. Il s’agit d’un monde où, soudainement, sont apparus des milliers de fantômes, plus ou moins matérialisés, plus ou moins malfaisants, qui hantent des villes comme Tanterelle au point d’avoir fait fuir ses habitants. Est apparu aussi ce livre de "l’Ecriture" qui prophétise des événements qui tous sont soit déjà réalisés soit en train de se réaliser, ayant causé l’apparition d’une nouvelle religion très populaire ce qui entraîne naturellemetdes tensions graves avec la religion établie, celle de Ceux-qui-tissent, les dieux des Mille Songes. Il n’y a guère de magie, celle des Arserkers relèvent plutôt de dons héréditaires, mais certains humains ont des talents comme la vieille Abiselle qui peut attirer et renvoyer les spectres ! 
Oliver Peru a écrit là un grand roman de fantasy adulte, rempli de sang et de fureur, de combats et de complots, parfois très dur dans ses descriptions quelque peu graphiques des sévices ou des blessures reçus, où l’on se laisse immédiatement emporter par l’action et les intrigues, d’une écriture achevée, il est difficile de s’arrêter une fois entré avec Irmine Lancefall à Tanterelle (province du Centre du Reycorax), cette ville abandonnée des hommes, en l’An 977 du calendrier du Corbeau.
 
 
 
Londres une physionomie d’André-François Ruaud
 
Londres est sans doute la grande capitale où la plupart des Français sont allés au moins pour un week-end rapide et un dépaysement assuré ! C’est aussi la ville associée à Sherlock Holmes, à Jack l’Eventreur et au brouillard, sans parler d’Hercule Poirot et de Harry Dickson. Mais c’est bien plus que cela et André-François Ruaud, grand connaisseur et amateur de cette ville, a eu l’excellente idée de réunir, sous le titre "Londres une physionomie" (Les Moutons électriques), un ensemble de textes de différents auteurs et de différentes époques, traçant ainsi un portait à la fois géographique, historique et littéraire sans équivalent et tout à fait sympathique de cette grande métropole au caractère unique.
Nous y trouvons d’une part des textes de visiteurs découvrant la ville à différentes époques avec, en ouverture, un texte de 1842 de Théophile Gautier aussi savoureux que critique tout en étant admiratif et je ne peux résister au plaisir malicieux de citer cette phrase, toujours d’actualité me semble-t-il : "... [les Anglais] ne pourront jamais faire un chapeau qu’une grisette française voulût mettre sur sa tête." (p. 29) Les textes d’autres visiteurs sont tout à fait passionnants, de Paul Morand à Arthur Machen et à Chiang Yee (qui donne une vision non occidentale très lucide de la ville et de ses habitants), montrant à la fois la richesse la plus extravagante et la pauvreté la plus abjecte se côtoyant simplement en traversant une rue. Encore plus passionnant, des textes tous fort bien écrits et très complets nous font découvrir le Londres de différentes époques littéraires : le Londres de Dickens au début de l’ère victorienne et celui de la fin de cette ère avec Sherlock Holmes, celui moins bien connu de la brève période édouardienne, celui des "Roaring Twenties" centré autour du quartier de Mayfair et le Londres chic de l’Entre-deux-guerres qu’Hercule Poirot domine de ses petites cellules grises, puis les mois terribles du Blitz, les années difficiles de l’après-guerre dans les années 1950 avant le retour triomphal de la domination londonienne avec le "Swinging London" des années 1960 (sans parler de la mode immortalisée par Mrs Peel et Tara King : qui ne se souvient de "Chapeau melon et bottes de cuir", la quintessence de tout ce qui est britannique !).
De plus, un certain nombre de chapitres sont des études sur un aspect particulier de la capitale anglaise : j’ai grandement apprécié celui de Harry Morgan, "1882 - Society for Psychical Research", sur la vogue du spiritisme et de la métapsychique dans la société de l’époque et sur les détectives de l’occulte à qui cela a donné beaucoup de travail. Quant à Xavier Mauméjean, il nous fait une recension très complète de tous ces clubs si typiquement "british" dans leur excentricité et leur exclusivité. Autre chapitre remarquable pour tout amateur d’"urban fantasy", le "Londres des failles" où, grâce à Patrick Marcel, nous découvrons les réseaux d’énergie, les "ley lines" de cette ville magique, et l’exploitation qui en a été faite par certains.
En fin d’ouvrage, nous pouvons suivre plusieurs promenades afin de découvrir l’une des multiples facettes de cette métropole tentaculaire : si celle des "visionnaires et révolutionnaires" est tout à fait intéressante et celle "tout au long de l’eau" plutôt amusante - je n’avais pas réalisé avant de lire ce livre l’importance de l’eau et des canaux à Londres -, j’avoue que marcher "dans les pas de Sherlock Holmes" constitue la tentation suprême, avec quelques arrêts pour boire une pinte de bière et manger un "steak and kidney pie" ou un "fish n’chips". Voilà un livre qui m’a donné envie, bien que je ne fasse pas partie des anglophiles les plus enragés, de retourner à Londres et de découvrir certains aspects de cette ville qui m’avait échappé lors de mes nombreux séjours et visites, alors que je pensais assez bien la connaître : ce n’est pas le moindre mérite des 370 pages de cet ouvrage !
 
 
 
L’Honneur des voleurs de David Chandler
 
En octobre dernier, j’avais découvert et partagé avec vous les deux premiers volumes de la superbe trilogie de fantasy intitulée "Les sept lames", de David Chandler. Après "L’Antre des voleurs" et "Un voleur dans la nuit", nous n’avons pas eu à attendre longtemps pour lire la conclusion avec "L’Honneur des voleurs" (tous trois chez Milady). Notre vieil ami Malden, ce voleur de Ness si talentueux, détenteur de l’une des Sept lames tueuses de démons et ne sachant pas s’en servir, va devoir faire face avec Croy, le chevalier-modèle psycho-rigide, et Cythère, fiancée de Croy et amoureuse de Malden, dilemme cornélien que ses pouvoirs ne l’aident guère à résoudre, au résultat de leur action d’éclat du tome 2, l’anéantissement de Fendciel, ce verrou naturel dans la chaîne de montagnes de Murblanc servant de rempart naturel au royaume de Skrae contre les barbares assoiffés de sang et de pillages. Résultat : des milliers d’entre eux, toutes les tribus fédérées par Mörg, le Grand Chef père de Mörget, le traître détenteur d’une autre des sept lames, déferlent sur le royaume et prennent les grandes villes très vite. Seule Ness résiste, ce sera à Malden de faire ce qu’il peut pour sauver sa ville, aidé de Crassier, ce nain de génie exilé, car il fait partie de ces voleurs qui ont un honneur.En un gros volume de près de 700 pages, l’auteur nous fait retrouver, outre notre trio de héros, tous les personnages que nous avions croisé précédemment : l’énigmatique Tailleserpe, le patron de la Guilde des voleurs et de Malden, dont nous comprendrons enfin une partie des actions, l’immortel burgrave de Ness, le redoutable et sanguinaire Mörget et sa tout aussi redoutable et sanguinaire soeur Mörgain, l’ignoble naine Balint, l’incompétent roi Ulfram V et sa fille Bethane et une foule d’autres personnages qui font toute la richesse de ce roman. Malden va accomplir son destin, entraperçu par Coruth, la sorcière mère de Cythère, et apprendre en même temps qu’elle que le chemin entre libre arbitre et destinée déjà écrite est excessivement étroit et que les meilleures intentions peuvent avoir des conséquences aussi dramatiques que mauvaises pour ne pas dire épouvantables ; il apprendra aussi à son corps défendant que récupérer la force de la religion pour s’en servir dans un but politique est à double tranchant et que c’est le terreau naturel du fanatisme qui devient vite incontrôlable, un jeu dangereux et un message évident de l’auteur sur notre propre monde. Le ton général de ce troisième volume est plus désabusé et amer que celui des précédents, ce qui s’accorde à la situation désespérée du pays et de nos héros qui ont encore mûri psychologiquement ; en revanche, au niveau de l’intrigue et de l’écriture, l’auteur met en scène batailles épiques et soldats valeureux ou pathétiques, massacres sans gloire et actions d’éclat, grands du royaume égoïstes et petit peuple héroïque, sans temps mort - y compris pendant les sièges des villes ! Une belle conclusion pour une belle trilogie mais qui peut nous laisser espérer que David Chandler nous emmènera de nouveau dans l’univers de Malden.
 
 
 
Tueuse de vampires de Faith Hunter
 
Certains d’entre vous avaient peut-être lu le coup de coeur (novembre 2011) que j’avais eu pour une série de bit-lit qui m’avait particulièrement enthousiasmé par son originalité, à savoir "Jane Yellowrock" de Faith Hunter dont trois volumes étaient sortis chez la défunte maison d’éditions Eclipse. Celle-ci a été reprise, avec la majeure partie de son catalogue, par Panini et l’un des premiers volumes de leur nouvelle collection Crimson est la reprise, dans une traduction révisée, de "Tueuse de vampires", premier tome de la série. Et je ne peux faire mieux non plus que reprendre ce que j’écrivais sur ce premier volume.
Nous entrons dans l’un de ces univers de bit-lit que j’aime car il utilise d’une manière novatrice des concepts classiques plus un, à ma connaissance, peu utilisé : celui de ce personnage redouté des légendes amérindiennes, le "skinwalker", traduit dans la série par "porteur de peau", autrement dit un humain sorcier/chaman qui a le pouvoir de se transformer à volonté en animal. Et c’est ce qu’est Jane Yellowrock, indienne Cherokee qui abrite dans son esprit la Bête, la personnalité d’une femelle cougar, suite à une opération magique involontaire mais interdite dont elle supporte le poids de la culpabilité ; accessoirement ce pouvoir sert à Jane pour s’éclater avec succès dans son travail quotidien, à savoir chasser et tuer des vampires renégats. Elle vit en effet dans un monde où les vampires ont vu être révélée officiellement leur existence en 1962, suite à un incident désagréable impliquant Marilyn Monroe essayant de mordre le président, un pieu manipulé par un garde du corps zélé et une tentative maladroite de faire croire au suicide de l’actrice pour camoufler la vérité ! Nous apprenons cela dans le premier volume et cette existence n’est pas sans toujours susciter des remous dans la société américaine, en particulier au niveau de la citoyenneté et des droits. Dans une Nouvelle-Orléans écrasée par la chaleur et l’humidité, par son passé ancien - l’esclavage et la Confédération - et récent - l’ouragan Katrina vient d’y exercer ses ravages, sans pouvoir être contenu par les covens de sorcières louisianaises, ce qui a créé un certain ressentiment - Jane va, à la demande de Katherine Fonteneau, vampire ancienne et respectée car patronne de la maison close la plus exclusive de la ville, mener son enquête pour retrouver et exterminer un vampire paria, s’attaquant aux autres vampires et à la population, ce qui est toujours mauvais pour le tourisme et les affaires. Comme rien n’est jamais simple, Jane va se retrouver aux prises avec les intrigues politiques internes des familles de vampires de la ville, les rivalités de personnes - ah ces vampires arrogants et comploteurs, ne parlons même pas de leurs domestiques nourriciers humains ou des pensionnaires du "Katie’s Ladies" - , la nature du paria qu’elle chasse qui va la faire remettre en question la sienne et se remémorer qui elle est vraiment.
Faith Hunter, à travers une intrigue basée sur les légendes amérindiennes, le chamanisme et l’histoire douloureuse des Cherokees, nous livre là un roman de bit-lit fascinant : son personnage principal, duel et tourmenté, contrôlant parfois difficilement l’animal, au sens littéral du terme, qui l’habite, et essayant de survivre au lourd passif de son enfance et de sa jeunesse. Jane n’est d’ailleurs guère aidée par sa fascination-répulsion-amour-détestation du premier domestique nourricier, Georges Dumas dit "Gros-Bras", du maître vampire Léonard Pellissier - relations difficiles et ambigües avec celui-ci -, son intérêt croissant pour ce mauvais garçon de Rick Lafleur - mais est-il si mauvais que cela ? Heureusement que sa meilleure amie, Molly, sorcière de Caroline du Nord, et sa fille Angelina, qui est la filleule de Jane et une enfant aux dons puissants déjà à l’âge de 6 ans, lui téléphonent de temps en temps.Le reste de l’entourage de Jane est tout aussi fascinant que bien campé : les vampires divers dont Sabina, prêtresse vampire hors clan d’un âge impressionnant ou Katie , les humains sympathiques comme Jodi Richoux, inspectrice de police s’occupant des cas surnaturels, ou "Troll", le portier garde du corps de la maison close, sans parler de l’équipe d’intervention d’anciens d’Iraq et d’Afghanistan ou de Rinaldo, le chauffeur de taxi attitré de Jane.
Les deux tomes suivants, déjà traduits et publiés une première fois, tout aussi excellents, devraient sortir dans cette même collection Crimson et j’espère bien que Panini publiera ensuite les trois volumes suivants, la série en anglais comptant six volumes déjà parus.
 
 
 
Chimères et gargouilles de Serge Lehman et Stéphane Créty
 
Il y a exactement un an (mars 2012), j’avais partagé avec vous mon coup de coeur pour "Anomalies", le premier tome de "Masqué", une nouvelle série de super-héros à la française sur un scénario de serge Lehman et un dessin de Stéphane Créty. Il y a eu ensuite "Le Jour du Fuseur" et maintenant le tome 3, "Chimères et gargouilles" (tous trois chez Delcourt, collection Neopolis). Nous y retrouvons le sergent Braffort, ce militaire français qui a endossé le costume du Fantôme, ce tueur masqué du 20e siècle, et qui vient de défaire dans le tome précédent le monstrueux Fuseur qui avait kidnappé sa soeur. Alors que les "Anomalies" continuent de se multiplier dans Paris - dont une p. 19 et 20 qui est un bel hommage au Surfeur d’Argent ! -, ce tome nous en apprendra plus sur le super-préfet Beauregard, l’homme qui a remodelé Paris en lui imposant sa volonté : redonner à la ville non seulement son rang de capitale mondiale mais aussi lui faire retrouver son âme d’où ce retour à un passé réinventé (l’habillement des habitants par exemple) ce qui permet à Créty de nouveaux dessins somptueux de ce Paris du futur au design volontairement rétro. C’est aussi le moment que choisit cette nouvelle créature, la Gargouille, pour apparaître et recruter des adorateurs en faisant avouer sans coercition visible la vérité aux malfaisants : quel est son but ? Et, en plus, Braffort et sa soeur Raphaelle vont devoir passer du temps avec leurs parents, des humanitaires complètement décalés et fanatiques au point de ne guère s’occuper de leurs propres enfants, qui sont de passage en ville. Cela donne un tome 3 qui met l’accent sur un aspect plus mythique et plus mystique dans ses explications, sur l’âme de la ville et ses incarnations. C’est aussi réussi et aussi beau que les deux précédents ! A lire en attendant le dernier tome, "Le préfet spécial" ( et ô combien spécial !), qui conclura cette tétralogie magistrale.
 
 
 
Tigran de Sylviane Corgiat et Laura Zuccheri
 
Il y a près d’un an et demi (septembre 2011), je vous avais parlé des deux premiers volumes des "Epées de Verre", une BD de fantasy magnifique scénarisée par Sylviane Corgiat, avec des dessins de Laura Zuccheri. Après une trop longue attente car le lecteur est toujours impatient, le tome 3 "Tigran" vient de sortir (Les Humanoïdes associés comme les deux précédents). La réunion des "Epées de verre" et de leurs porteurs qui, selon une prophétie ancienne, pourrait empêcher le soleil de s’éteindre et le monde de disparaître, se poursuit dans ce volume avec l’apparition de Tigran, forgeron et brave villageois un peu simple parfois, qui devient le détenteur d’une des épées et va devoir réaliser à son corps défendant sa destinée, accompagné de Surian, le sorcier du village, au "look" extraordinairement réussi. Il atteindra lui aussi la ville de Karelane où nous suivons en parallèle la continuation des aventures des héros des deux tomes précédents : Yama, porteuse d’une épee, Miklos, son mentor, Ilango, le jeune garçon dont le père, Orland, est l’un des grands vilains de l’histoire et dont la mère est aussi celle de Yama. L’intrigue développée par Sylviane Corgiat se lit avec un grand plaisir et nous nous laissons prendre par les mésaventures des personnages. 
Mais, comme je l’avais écrit précédemment, ce qui fait la force et le charme de cette série, et sa différence par rapport à d’autres, ce sont les pages magnifiques de Laure Zuccheri. J’avais écrit : "les décors sont somptueux - certains plans de Karelane sont à couper le souffle avec ces architectures monumentales -, les costumes des soldats sont superbes - à la fois hiératiques et théâtraux, avec des influences japonaises et aztèques sans parler de celles de Moebius -, les scènes de foule avec tous les animaux étranges - montures humanoïdes géantes, animaux de bât et de trait bizarres, animaux de compagnie aussi mignons que curieux - offrent une vision d’un monde à la fois proche et fort différent du nôtre. Ici pas de dessin un peu flou mais une ligne claire tout à fait séduisante ! Et de vraies couleurs, pas ces bruns, gris et noirs qui couvrent trop de BD actuelles, les rendant souvent, du moins à mon goût, glauques et tristes. Un vrai plaisir esthétique donc, à découvrir sans plus attendre !" Je ne peux que réitérer ces lignes, ce tome 3 est aussi magnifique que les deux précédents et l’on regrette presque l’annonce que le tome 4, "Dolmon", conclura la série. 
 
 
 
Le chasseur et son ombre de George R. R. Martin, Gardner Dozois et Daniel Abraham
 
Pour une raison qui m’échappe, je n’avais pas lu lors de sa première parution en français il y a quatre ans "Le chasseur et son ombre" que Folio SF vient d’avoir la bonne idée de rééditer : et pourtant un roman de SF écrit à six mains c’est assez peu courant, surtout lorsque les mains en question sont celles de George R. R. Martin (pas vraiment besoin de le présenter mais je rappelle qu’il a écrit aussi "Armageddon Rag" et "Le voyage de Haviland Tuf", deux excellents romans de SF), Gardner Dozois (rédacteur en chef d’"Asimov’s Science Fiction" et récemment l’anthologiste de "Chansons de la Terre Mourante", superbe hommage à Jack Vance) et Daniel Abraham (la remarquable tétralogie des "Cités de lumière"), donc uniquement des auteurs connus et reconnus. Et cela donne un "planet opera" superbe qui nous conte l’aventure de Ramon Espejo, un prospecteur du style dur-à-cuire sur la planète São Paulo, cette récente colonie terrienne quasiment inexplorée, où une première vague de colons brésiliens a été suivie d’une autre mexicaine, tous transportés dans les gigantesques vaisseaux des Enye d’Argent, cette race extraterrestre aux motivations énigmatiques qui a pris sous sa protection la Terre et l’espèce humaine, dans cet univers gigantesque où les temps de voyage interstellaire se comptent en dizaines d’années. Ramon, de tempérament plutôt sanguin, a tué l’ambassadeur d’Europe (le satellite jovien) dans une rixe de bar et décide donc de quitter assez vite la ville pour aller prospecter une grande chaîne montagneuse vierge de toute présence humaine dans le nord du continent. Il trouvera beaucoup plus que ce qu’il cherchait : un essaim d’extraterrestres, terrés au coeur de la montagne, qui le font prisonnier et lui mettent en main un marché qu’il ne peut refuser, à savoir les aider à traquer et retrouver un autre homme qui s’est enfui de leur repère, pour éliminer son illusion du courant humain. Ramon ne comprend guère toute la philosophie extraterrestre mais il va se mettre en chasse, espérant pouvoir aussi s’échapper, bien qu’il soit littéralement tenu en laisse, une laisse vivante, le "sahael", qui le relie en permanence à Maneck, l’alien qui l’accompagne, s’étant sacrifié pour le bien du courant... Le récit de cette chasse forme la majeure partie du récit et est absolument haletante : car l’odyssée de Ramon dans les jungles étouffantes de São Paulo, pleines de prédateurs féroces comme les "chupacabras" et rendues encore plus dangereuses par l’ingéniosité de la proie de Ramon au point que les pistes se brouillent et que tous deux - trois avec Maneck - sont à la fois gibier et chasseur, se double d’une odyssée intérieure aussi intense et dangereuse, celle de Ramon en quête de son identité profonde, quête qui nous réserve de multiples surprises. Les deux périples, l’externe et l’interne, et c’est la très grande force de ce roman, se déroulent en parallèle mais chacun renforce l’autre tout en étant son miroir. J’ai été fasciné par la découverte de lui-même par Ramon, sous l’influence de la philosophie qui guide les extraterrestres et qui lui semble totalement incompréhensible, avec ses termes intraduisibles. C’est la version extraterrestre du fameux "connais-toi toi-même" de Socrate ("’Eduquez-vous’ dit l’alien blafard..." p. 96), l’exploration du soi à travers l’exploration de la planète, la réponse à la question "qu’est-ce qui fait d’un homme qu’il est un homme", question d’autant plus cruciale que Ramon est issu d’une culture particulièrement machiste. C’est absolument passionnant, un roman magnifique et puissant, très bien écrit et très bien traduit par Fabienne Rose et Jean-Daniel Brèque : laissez-vous aussi emporter par ce courant puissant qui ballotte Ramon Espejo entre "tatecreude" et "aubre" sur les fleuves de São Paulo.
 
 
 
Piège sur Zarkass de Yann
 
Il y a quelques mois (octobre), je vous avais fait part de mon enthousiasme pour les deux premiers tomes ("Niourk" tome 1 et "Oms en série" tome 1) du beau projet des Editions Ankama d’adapter en BD tous les romans de Stefan Wul. Vient de sortir un nouveau volume de cette belle entreprise, le tome 1 de "Piège sur Zarkass", un planet opera dont je conserve un bon souvenir de lecture. Le scénario de Yann est fidèle à l’intrigue mais il s’agit ici d’une adaptation beaucoup plus libre que celle des précédents volumes : le scénariste a opté pour une civilisation matriarcale et les deux espions terriens deviennent des femmes jouant aux mâles virils... J’avoue aussi avoir été, au début de ma lecture, un peu dérouté par le vocabulaire et les jeux de mots parfois très vaseux et orientés, ce que j’attribue à une volonté délibérée d’être politiquement correct et de ne pas donner l’impression d’endosser le contexte du roman, écrit je le rappelle en 1958, roman plutôt colonialiste, avec ses "braves" indigènes (des insectes qui muent régulièrement) très "grands enfants" et parlant "petit nègre", le "fardeau" des bons Terriens étant de les protéger d’eux-mêmes et des autres. Mais on s’y fait très vite, surtout si l’on n’a pas lu le roman original, et cela devient très drôle, tout en respectant, j’insiste sur ce point , l’intrigue première : quel est le véritable but de l’expédition dans les jungles étouffantes de Zarkass, peuplées d’insectes géants de toutes sortes ? Qu’était la civilisation disparue qui a laissé ses monuments ? Que veulent les occupants des triangles volants mystérieux apparus dans les cieux de la planète ?
Le dessin de Didier Cassegrain est très beau, rendant bien les l’atmosphère de Zarkass et j’adore ses chenilles-lions ! Un album à lire donc pour continuer de découvrir "les univers de Stefan Wul", une source de dépaysement constant.
 
 
 
Grisha de Leigh Bardugo
 
C’est toujours un plaisir que de découvrir un nouvel auteur dans le domaine de la fantasy qui nous apporte un souffle nouveau : c’est le cas avec Leigh Bardugo qui, dans "Les Orphelins du Royaume" dont le premier tome, "Grisha", vient de sortir (Castelmore), nous fait voyager dans la Ravka, un pays qui ressemble fortement à l’Empire russe du 18ème siècle, magiciens - les Grisha - en plus. Car depuis des siècles, les Rois de Ravka accueillent les magiciens persécutés ailleurs afin de les utiliser dans leur guerre qui dure depuis un siècle contre leurs voisins de Fjerda et de Shu Han et ravage le pays, pays de plus coupé en deux par la Nappe d’ombre, le résultat d’un maléfice jeté par un très puissant magicien noir près de trois siècles auparavant. Résultat : une terre anciennement riche totalement stérilisée, des voyages excessivement dangereux à travers cette Non-mer de ténèbres absolues où l’on se fait attaquer par les volcras, des animaux aveugles se repaissant de chair humaine, l’incapacité des Grisha et du premier d’entre eux, le Darkling, à faire disparaître la Nappe. C’est dans ce royaume appauvri et affaibli, où l’on teste systématiquement les enfants pour leurs pouvoirs, que nous allons découvrir deux petits orphelins recueillis et éduqués dans l’orphelinat du duc Keramsov, Alina Starkov et Malyen Oretsev, qui échouent tous deux à l’examen des Grisha. Quelques années plus tard, nous les retrouvons incorporés dans la Ière Armée, Alina étant cartographe apprentie et Malyen traqueur ; avec des éléments de la IIème Armée, celle composée uniquement de Grisha, ils vont embarquer sur un skiff de la flotte qui doit traverser la Non-mer. C’est là que le destin d’Alina va basculer, lors de l’attaque du skiff par des volcras : essayant de sauver la vie de Malyen, une lumière intense va apparaître, miracle produit sans qu’elle sache comment par Alina. Cela la transforme en un élément clé de la défense du Royaume, immédiatement déplacée vers la capitale d’Os Alta sous haute protection, le Darkling ayant reconnu un talent inédit unique et prophétisé anciennement chez elle. A partir de là, nous suivrons Alina dans son éducation, physique, militaire, politique et magique, dans une Cour remplie d’intrigants et/ou de jaloux, où chacun manoeuvre en fonction de ses intérêts propres alors qu’elle est devenue le point de mire de la Cour. 
Leigh Bardugo nous dépeint avec une très grande force des paysages grandioses et des décors superbes - le Grand et le Petit Palais d’Os Alta font rêver par leur luxe inouï -, une critique sociale toujours présente - le fossé entre le peuple miséreux et les puissants richissimes ne cesse de s’agrandir, cela ne rappelle-t-il pas la situation contemporaine ? - et surtout, elle sait mettre en scène des personnages d’une grande profondeur comme Alina, le Darkling ou Baghra, la vieille magicienne qui l’éduque, Malyen, bien sûr, et toute une foule de personnages secondaires mais importants comme l’Apparat, le prêtre raspoutinien qui officie à la Cour, Genya, la seule amie d’Alina, si belle et si pathétique, les différents Grisha qui évoluent à la Cour ou dans l’armée, dont David, le Fabrikant perdu dans son propre monde de magie des objets. J’ai été fasciné par la force descriptive et évocatrice de l’écriture de l’auteur qui vous prend et ne vous lâche plus, intégrant avec talent de nombreux éléments du folklore russe. Bien entendu, l’intrigue est passionnante, pleine de rebondissements basés souvent sur la psychologie, et c’est ce que j’ai particulièrement apprécié : bien que plus qu’humains -les Grisha - ou au-dessus des humains - le Roi et les grands aristocrates -, admirés et craints par le peuple, tous se révèlent en fait très prosaïquement humains avec leurs forces et surtout leurs faiblesses, moteurs de leurs actions - la jalousie, l’arrogance, la bêtise, la cupidité, la soif de pouvoir sont universelles -, ce qui nous permet d’apprécier ou détester celles-ci, et toujours de les comprendre. En plus de 300 pages denses, nous verrons Alina grandir et devenir adulte, évoluant de son origine de petite paysanne fragile et peureuse à la stature d’icône du peuple, tout en ne perdant jamais son humanité et sa compassion. C’est un superbe roman de fantasy que j’ai dévoré en une nuit, un autre de ces livres comme nous les aimons, impossible à reposer une fois les premières pages lues. Un premier volume très réussi d’une trilogie qui s’annonce excellente ! 
 
 
 
Traquée de Jess Haines
 
J’ai dit récemment qu’il me semblait que la bit-lit commençait à s’épuiser quelque peu au niveau créativité et originalité, et que l’ "urban fantasy" me paraissait prendre sa place car la nature - et le monde éditorial - ont horreur du vide. Et voici qu’une nouvelle série de bit-lit vient, pour mon plus grand plaisir, contredire mon affirmation : Jess Haines, avec "Waynest" dont le premier volume, "Traquée", vient de paraître (Milady), nous apporte une héroïne sympathique dans un monde au point de départ original : en effet, c’est suite au traumatisme vécu par les Américains avec le 11 septembre que les créatures surnaturelles ont révélé leur existence. En bons Américains patriotes, les êtres différents, les "Autres" - qui sont les victimes d’un virus magiquement modifié depuis des siècles, l’analogie avec le virus du SIDA est évidente -, sont apparus pour apporter leur aide : pompiers loups-garous cherchant les victimes dans les ruines du World Trade Center, mages et vampires protégeant l’économie et renforçant les défenses du pays, etc. tout en faisant valoir leurs droits en tant que minorités au point que maintenant tout est régi par des contrats en bonne et due forme entre les parties pour être mordu, transformé, possédé etc... sous la supervision des juges - toujours l’analogie avec les personnes infectées par le SIDA et les minorités à protéger. C’est dans ces Etats-Unis profondément transformés que Shiarra Waynest, superbe rousse - il faudra m’expliquer un jour pourquoi la plupart des héroïnes ont toujours des chevelures flamboyantes et ce depuis Jirel de Joiry -, exerce son métier de détective privé avec son associée Sara. Comme les affaires ne marchent pas fort, elle accepte de signer un contrat avec Veronica Wright, mage d’une guilde toute-puissante, pour retrouver un mystérieux artefact en possession de Royce, vampire vieux et richissime - il possède la moitié de New York et domine les trois états environnants. Bien entendu, cette simple enquête va se révéler plus compliquée que prévu : Royce ne va pas se laisser faire, Veronica puis d’autres créatures surnaturelles vont se faire assassiner dans des conditions étranges alors que le tueur semble en vouloir personnellement à Shiarra. Avec l’aide de Sara et l’assistance d’Arnold, magicien geek et grand rôliste, l’enquête va la mener dans des directions insoupçonnées. Rajoutons-y ses démêlés avec sa mère un peu envahissante et avec Chaz, son ex-petit copain, si charmant mais un peu lourd parfois, ce qui est normal puisque c’est aussi un loup-garou d’où la rupture récente due à la surprise choquée et peu tolérante de Shiarra face à un grand loup dans son salon ! Dans ce New York dont l’atmosphère m’a fait un peu penser à celle de "Sex and the City" version surnaturelle, nous suivons avec plaisir les découvertes de Shiarra, une héroïne très humaine, avec ses faiblesses nombreuses, confrontée à des situations qui la dépassent le plus souvent dans un environnement inconnu, et la manière dont elle va surmonter les obstacles et s’adapter. De plus Jess Haines a d’excellentes idées en matière d’objets magiques : dans la caverne protégée sous l’immeuble new yorkais des mages, elle nous décrit les gadgets de James Bond version magique dans le laboratoire de Q / Arnold - j’aime beaucoup la ceinture de protection anti-vampires. Avec en plus les interférences des anti-créatures surnaturelles, les bigots des "White Hats" (sans doute parce que la cagoule blanche est moins pratique en ville...), Shiarra a fort à faire dans ce premier volume à l’action enlevée, à l’intrigue prenante et aux histoires d’amour un peu moins compliquées qu’il n’est d’usage. Tout cela donne un roman très drôle qui nous fait attendre sa suite, "Enlevée", impatiemment.
 
 
 
WW2.2 de David Chauvel
 
"WW2.2" (Dargaud) est un projet d’histoire alternative de la Deuxième Guerre mondiale ambitieux puisque son scénariste, David Chauvel, a prévu de le dérouler en 7 tomes, de 1940 à 1944. J’ai donc attendu un peu afin de voir si, après le démarrage passionnant du premier volume, l’intérêt ne retomberait pas. Commençant à lire ce coup de coeur, vous vous doutez donc que ce n’est pas le cas !
La guerre a pris un cours différent dès le premier tome, "La Bataille de Paris" suite à un événement qui a changé la donne : le 8 novembre 1939, Hitler a été tué dans un attentat et ce sont Goëring et Himmler qui se sont partagés le pouvoir... Il n’y a donc pas eu d’invasion éclair de la Belgique, des Pays-Bas et d’effondrement de la France, d’autant plus que des pluies diluviennes ont encore ralenti l’avancée allemande du printemps 1940. Cependant les divisions germaniques se rapprochent de Paris et les Anglais proposent un plan audacieux aux Français qui acceptent : transformer Paris évacué en un gigantesque piège, un Stalingrad avant la lettre (d’autant plus que le pacte germano-soviétique lie toujours fermement les deux pays). Le scénariste, David Chauvel, nous fait découvrir cette "bataille de Paris" à travers les yeux et les lettres du sergent Meunier, ce qui fait gagner en puissance à son récit car nous lisons les décisions des états-majors et voyons comment elles se traduisent au niveau des troupes, ces soldats français qui se sont vaillamment battus en dépit de ce que l’on a pu écrire. Je pense personnellement que Chauvel accorde une audace et un sens de la stratégie à nos généraux qui malheureusement leur ont fait cruellement défaut dans notre monde. Mais cela fonctionne dans cette uchronie et nous donne un bel album, avec un beau dessin de Boivin.
Avec le deuxième tome, "Opération Felix", nous nous retrouvons quelques mois plus tard, en octobre 1940, alors que les Allemands envoient nombre de troupes en Espagne, avec l’accord et l’appui du général Franco, pour arracher Gibraltar aux Anglais et déverrouiller ainsi la Méditerranée. Le scénario de José Manuel Robledo donne une vision curieuse, teintée d’un mysticisme très espagnol - la personnalité du capitaine Suarez est fascinante -, de la destinée du capitaine Klieber, un soldat d’élite qui s’est illustré en Pologne... Robledo reprend les légendes de la Première Guerre Mondiale qui voulaient que les soldats dans les tranchées aient vu leurs héros nationaux venus les soutenir lors de ces assauts dévastateurs - le plus célèbre étant les fameux archers de Mons guidés par saint George qui auraient aidé les Anglais en septembre 1914 - et la transforme habilement : chez les Allemands c’est le Führer lui-même, mort dans un attentat, qui veille sur ses troupes et leur apparaît en armure blanche (!) à la tête de chevaliers sans doute teutoniques (le dessinateur, Marcial Toledano, s’est d’ailleurs inspiré pour cette représentation d’une célèbre affiche de propagande nazie de l’époque)... Les dissensions et les rivalités qui existaient entre les différentes factions nazies sont bien utilisées pour rendre le récit de l’assaut sur Gibraltar crédible et j’avoue que les différentes notes sur le déroulement de la guerre dans le reste du monde sont tout à fait plausibles dans ce contexte modifié. Là encore, avec le parti pris du changement non seulement de scénariste mais aussi de dessinateur, un album tout à fait réussi et prenant.
Quant au troisième, "Secret Service", sorti il y a quelques semaines, il nous fait vivre des événements qui débutent en novembre 1941 : nous avons appris que la guerre s’était quelque peu stabilisée en 1941, que les négociations secrètes entre Hess et lord Halifax se poursuivaient, que les Espagnols avaient signé un armistice avec les Français (cf. "Opération Felix"), que la guerre russo-japonaise ne se passe pas très bien pour l’Empire du Soleil levant qui est donc associé de fait aux Alliés contre les Russes toujours liés par leur pacte à cette Allemagne où Himmler vient de prendre le pouvoir après un putsch qui a éliminé Goëring ; quant à Roosevelt, qui craint plus les Japonais que les Russes, il ne peut rien faire pour se mêler directement au conflit. C’est dans cette situation compliquée que Mathieu Gabella nous propose un scénario aussi tordu qu’efficace, à l’image des services secrets britanniques et de Winston Churchill qui sont les acteurs principaux de cet album avec le redoutable et énigmatique Henry X, cet "ami" du Premier Ministre qui vient de perdre sa fille dans les bombardements de Coventry. Il va partir en Russie avec une machine Enigma et les codes : je ne vous en dirais pas plus mais l’histoire est brillante, un hall aux miroirs où Mathieu Gabella fait intervenir nombre de personnages historiquement connus dans des rôles qu’ils auraient pu tenir si l’histoire s’était déroulée comme dans cet univers. Le dessin de Vincent Cara est très beau, servant bien l’intrigue, et j’ai particulièrement apprécié le jeu sur les couleurs, bravo à Lou.
Un bien beau projet donc des Editions Dargaud que cette uchronie et un bien beau début de série à lire que cette "WW2.2" dont le quatrième volume, "Eliminer Vassili Zaitsev", devrait paraître courant mars.
 
 
 
Ancestral de Cassandra O’Donnell
 
Ceux d’entre vous qui suivent mes coups de coeur ont eu l’occasion de lire mon enthousiasme à deux reprises déjà (mai et juillet 2011) pour l’excellente série de bit-lit "Rebecca Kean", écrite par une auteure française talentueuse se cachant derrière le pseudonyme ô combien irlando-américain de Cassandra O’Donnell. Vient de sortir le quatrième tome, "Ancestral" (après "Traquée", "Pacte de sang", "Potion macabre", tous chez J’ai lu collection Darklight) qui continue d’approfondir, pour notre plus grand plaisir, et avec un humour qui ne se dément pas - les noms de potions par exemple en bas latin -, les relations excessivement compliquées de Rebecca Kean , sorcière de guerre et Assayim (sorte de shériff des créatures surnaturelles) du Vermont (état particulièrement peuplé en la matière), avec les différentes factions (vampires, loups-garous, démons, chamans, potionneuses, métamorphes), avec ses amoureux (exit Mark le démon mais restent Raphael, le maître très âgé et tout puissant des vampires de l’état, Bruce le loup-garou des steppes plus d’autres comme son ex-mari Michael, non seulement français et vampire mais aussi père de sa fille unique), justement avec sa fille Leonora, toute jeune mais déjà si puissante et en proie aux premières affres de l’amour, sans compter faire son travail officiel (professeur de littérature française à l’université de Burlington) et gérer ses amis - dont des loups-garous turbulents et des métamorphes envahissants y compris, et surtout, Aligarth, le redoutable tigre à dents en sabre, l’Ancestral qui donne son titre à ce volume, serviteur de la déesse Akhmaleone tout comme Rebecca. Non seulement l’action ne se ralentit jamais en près de 450 pages, avec une belle bataille rangée entre vampires du Mortefilis et alliés de Rebecca en ouverture, mais Cassandra O’Donnell réussit aussi à donner de plus en plus de profondeur et d’intérêt à cet univers qu’elle développe de roman en roman : les personnages évoluent, leur psychologie et leur mode de fonctionnement changent - Rebecca devient plus "humaine" à son grand dam, elle éprouve des sentiments et s’aperçoit que, quelque part, cette "faiblesse" la rend plus forte. Il en va de même pour Leonora et Raphael ainsi que pour des personnages aussi différents que Baetan, maître des démons, ou Tyriam, l’acariâtre grand chaman. Nous nous prenons au jeu de la complexité non seulement des rapports entre espèces mais aussi des rapports de force à l’intérieur d’une même espèce : un bel exemple est celui des métamorphes où une bonne partie du règne animal mammifère et aviaire est représenté - nous retrouvons le peureux médecin légiste ragondin-garou Leopold Fergusson mais aussi chouettes, belettes ou rats-garous (à quand des serpents ou des dauphins-garous ?) - et où finalement les plus forts s’aperçoivent que les talents des plus faibles sont souvent fort utiles, un message de tolérance de l’auteur renforcé par les histoires d’amour aussi émouvantes que difficiles - à cause de l’intolérance de ceux qui vivent eux-mêmes cachés par suite de l’intolérance et de la peur des humains - vécues par les différents protagonistes, encore plus nombreuses dans ce volume que dans les précédents. Rajoutez-y une série de meurtres surnaturels mystérieux - les victimes ont perdu leur magie et sont devenues humaines ! - commis par un assassin énigmatique, des intrigues politiques compliquées et vous avez un livre impossible à reposer, un "page turner" écrit avec un talent accompli par Cassandra O’Donnell grâce à qui je n’ai pu reposer "Ancestral" qu’aux petites heures du matin après l’avoir lu d’une traite. Et un "cliff hanger" final excellent qui va rendre l’attente du tome 5 très longue !
 
 
 
Le Baron noir d’Olivier Gechter
 
J’avais eu le plaisir, il y a trois ans exactement, de découvrir le talent d’écrivain et l’imagination débridée d’Olivier Gechter grâce à deux de ses nouvelles auxquelles nous avions attribué le Prix Zone Franche ex aequo car aussi bonne et différente l’une que l’autre (on retrouve d’ailleurs "Le Ferrovipathe" et "La Route des pèlerins" dans le recueil de ses nouvelles qui vient de paraître aux Editions Voy’[el] sous le titre de "La Boîte de Schrödinger", une excellente lecture). Mais l’auteur s’est aussi lancé dans des écritures plus longues et son premier essai est "Le Baron Noir" (Editions Céléphaïs), une novella uchronique d’un peu plus de 90 pages, essai réussi ! L’auteur nous fait découvrir cette France qui gagne de 1864, celle qui, grâce à la longue présidence de François Arago puis à celle éclairée du toujours président Louis-Napoléon Bonaparte, a fait sa révolution industrielle avant l’Angleterre et domine donc l’Europe et le monde, sillonnée par ses lignes de chemins de fer et de dirigeables. Ces deux industries ont justement fait la fortune de la famille Lefort dont Antoine est le jeune dirigeant depuis la mort de son père. Alors qu’il s’intéresse aux projets de plus lourd que l’air du tout jeune Clément Ader, le maître espion Stanislas, mais aussi le maître d’oiseaux mécaniques aussi dangereux que sophistiqués, s’attaque à ses projets afin de les transmettre à une puissance étrangère contre espèces sonnantes et trébuchantes. Mais fort heureusement pour les industries Lefort et pour la France intervient ce mystérieux surhomme qu’est le Baron Noir, surnom que lui ont donné les journaux à cause de son armure noire.
Vous l’avez tous compris, Olivier Gechter met en scène avec jubilation le premier volet d’une histoire de super-héros steampunk à la française dans la veine des fascicules de la littérature populaire, une sorte de "pulp" bien de chez nous, et il le fait avec son talent habituel. Je me suis bien amusé à lire cette aventure du Baron Noir, mélange de Batman et d’Iron Man - inspiré sans doute aussi du célèbre Spring-Heeled Jack qui hanta Londres à deux reprises à la fin des années 1830 puis au début des années 1870 -, qui arpente les rues en travaux du Paris du baron Haussmann, avec ses gadgets à vapeur mais aussi électriques. Les descriptions de ce Paris où roulent autofiacres à vapeur dans les rues survolées par ces dirigeables nous laissent rêveur par tous ces petits détails qui les rendent vivantes ; les personnages sont bien trouvés, typiques de cette littérature que nous aimons : super-héros à la double vie, fidèle majordome - un Albert qui évoque irrésistiblement, non au physique mais au psychologique un certain Alfred -, policiers et arsouilles, génie du mal, il ne nous manque que l’ingénue fiancée mais je ne doute pas qu’elle n’arrive dans un prochain épisode car l’auteur a bien intégré pour mieux les restituer tous les codes d’écriture et de narration de l’époque, avec un style alerte. Ma seule remarque sera qu’il sera nécessaire de bien relire le prochain épisode car il reste de rares coquille étranges comme ce malheureux Paul Féval qui est devenu "Favre" (?) p. 6 ou Gibson qui devient "Gibbons" p. 95 sans compter la féminisation de Johan Héliot (Joan p. 96) ou les Editions TallEndier... Mais ce ne sont que des broutilles car ce petit livre se lit avec un immense plaisir et j’attends - je souhaite - avec impatience le volume suivant. Longue vie au Baron Noir !
 
 
 
Démons personnels de Stacia Kane
 
Depuis quelque temps, il me semble que, dans le cadre de la multiplication des romans d’urban fantasy - et je fais partie de ceux qui ne s’en plaignent pas ! -, les démons et assimilés jouent un rôle de plus en plus important. Ce premier volume, "Démons personnels", d’une nouvelle série de Stacia Kane intitulée "Megan Chase" (J’ai lu, coll. Darklight) en est une bonne illustration. Le docteur Megan Chase, psychologue et fière de l’être, vient de faire sa première émission à la radio, "Démons intimes",un bon moyen de se faire connaître et de gagner un peu plus d’argent. En bonne psychologue, elle se flatte de tout comprendre et de pouvoir aider tous ses patients, d’autant plus qu’elle est capable de se connecter avec l’esprit de ceux-ci, autrement dit elle est plus ou moins télépathe, ce qui évidemment lui facilite la tâche. Mais elle va se retrouver entraînée dans un cercle de malades qui s’entraident, sous la "direction" d’un "thérapeute" plutôt malsain, Art Bellingham, à la grande fureur du très beau Greyson Dante qu’elle vient tout juste de rencontrer, homme au comportement étrange et très intrusif, même pour un avocat... De plus, à la demande insistante de son patron à la radio, elle doit passer une semaine à rencontrer quotidiennement un journaliste fort doué, Brian Stone, qui va écrire un article majeur sur elle dans son tabloïd.
Tout cela pourrait encore aller mais nous savons tous que les démons, les vrais, sont en général soit très bêtes soit sans humour soit les deux à la fois, ce qui est le cas des démons personnels, les Yezer Ha-Ra, ceux que nous avons quasiment tous et qui nous harcèlent en jouant sur nos peurs et nos envies. Et ils vont donc décider de tuer Megan avant qu’elle ne débarrasse le monde de leur présence car ils n’ont pas compris qu’elle parlait de psychologie et se sont donc sentis visés.
Bien entendu, Megan ne croit pas aux démons, elle est psychologue professionnelle et sait donc qu’il ne s’agit que de psychoses : elle va donc découvrir la vérité et la situation dans laquelle elle se trouve de manière peu agréable. C’est ce qui fait tout l’intérêt de ce roman ! C’est très drôle car notre héroïne est pétrie de certitudes qui s’effondrent petit à petit : l’idée d’avoir pris pour héroïne une psychologue est une excellente idée, même si, je vous l’accorde, mettre en boîte et se moquer gentiment de cette profession est facile, tout comme prendre pour cible des avocats ou des banquiers, mais cela est toujours réjouissant ! On se laisse vite prendre par l’action, les personnages sont sympathiques - j’ai bien aimé le trio des frères Brown, démons gardes du corps -, certains démons sont méchants ce qu’il faut et d’autres beaucoup moins, l’auteur réussit à nous surprendre plusieurs fois dans le cours du livre ainsi qu’à la fin. Voilà donc un roman d’urban fantasy tout à fait plaisant à lire : Stacia Kane s’est manifestement fixée pour but de faire passer un bon moment de distraction et de détente à son lecteur, le contrat est rempli et bien rempli.
 
 
 
Mermaid Project de Leo, Corinne Jamar et Fred Simon
 
Avec cet Episode 1 de "Mermaid Project", une BD de SF scénarisée par Leo et Corinne Jamar et un dessin de Fred Simon (Dargaud), nous sommes immédiatement projetés dans un futur proche où la crise actuelle s’est prodigieusement aggravée et où l’entretien de Paris n’est plus que très minimaliste : la couverture de l’album est superbe et saisissante avec sa Tour Eiffel en ruines ! Dans cette société française et européenne où les valeurs se sont inversées - les Européens sont appauvris et ce sont les ex-pays pauvres qui, avec leurs ressources, sont les nouveaux riches et tiennent le haut du pavé - l’inspectrice de police Romane Pennac fait partie d’un commissariat prestigieux car on a imposé au commissaire une blanche afin de montrer que la police n’est pas raciste (p. 10). Après avoir bouclé brillamment une enquête criminelle, elle reçoit un couple dont la fille travaillait à New York et est décédée. Or, dans le cercueil, il y a le corps d’un homme ! Et, étrange coïncidence, elle travaillait pour le même consortium producteur de méthane, Algapower, la source d’énergie qui domine maintenant le monde, où le frère de Romane, Roger, est chercheur en génétique. Elle va donc partir à New York avec l’agent El Malik pour résoudre ce mystère. A partir de là, l’intrigue est lancée : je vous dirais simplement que des recherches sont menées sur l’animal que nous aimons tous, le dauphin, car la source du méthane ce sont les algues et dans les plantations d’algues avoir une main d’oeuvre - ou plutôt des ailerons d’oeuvre ! - intelligente et adaptée à son environnement serait un grand plus au niveau coût et rendement. A partir de là, tout va déraper pour Romane et El Malik mais n’était-ce pas le but de cette mission ?
Voilà une histoire qui se rapproche du thriller d’anticipation, avec un scénario intelligent et rapide - mais qui n’exclut pas une pointe d’humour et de critique quant aux rapports sociaux pluri-ethniques, la course au profit à tout prix, sans compter un questionnement sur l’expérimentation scientifique sur des êtres intelligents, qu’ils soient humains ou non humains - et un dessin très beau dans son classicisme, qui met en valeur les personnages et surtout les décors qui sont toujours très réussis. Un premier album dont personnellement j’attends personnellement la suite avec impatience car j’ai beaucoup aimé ce premier volume.
 
 
Jean-Luc Rivera

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