Les coups de coeur de Jean-Luc Rivera - Avril 2013
de Jean-Luc Rivera et Marc Atallah
aux éditions
Genre : Actes de colloque

Auteurs : Jean-Luc Rivera , Marc Atallah , Sylvie Miller , Pierre Pevel , Francis Valery , Jack Vance , Philippe Ward , Xavier Mauméjean , Frédéric Jaccaud , David Bry , Rosa Montero
Date de parution : 0000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Titre en vo :

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Régulièrement, Jean-Luc Rivera évoque ici ses coups de cœur et ses bonheurs de lecteur...

Le Chevalier (Haut-Royaume -1) de Pierre Pevel
 
Le nouveau roman de Pierre Pevel, un auteur que l’on ne présente plus (les excellentes trilogie de "Wielstadt" et des "Lames du Cardinal"), était impatiemment attendu : il vient de sortir, "Le chevalier", premier tome d’une nouvelle trilogie intitulée "Haut-Royaume" (Bragelonne). Le livre lui-même est un bel objet, avec une très belle représentation des armes du Premier Chevalier du Haut-Roi en couverture par Didier Graffet, et son contenu est digne du contenant ! Je vous le dis de suite : c’est une belle réussite ! 500 pages d’action que l’on ne peut reposer, grâce à Pierre Pevel je me suis couché aux petites heures du matin, ayant lu le roman d’une traite... L’auteur mêle, avec une maîtrise parfaite de son écriture, tous les ressorts d’une bonne intrigue : personnages profondément sympathiques ou antipathiques, amour, amitié, trahison, fidélité, couardise, courage, vilenie, honneur. Nous découvrons Lorn Askariàn, preux chevalier de la Garde Grise et ami d’enfance du prince Alan, fils cadet du Haut Roi, et d’Enzio, héritier du très puissant duc de Sarme et Vallence, promis aux plus grands honneurs et à la main de la fille du duc, Alissia, à sa sortie de la forteresse de Dalroth où il vient de passer trois ans pour trahison. Le prince Alan est venu l’en sortir à la demande d’Erklant, Haut Roi vieillisant qui s’est réfugié, isolé, au sein de la Citadelle, une forteresse imprenable où son glorieux ancêtre Erklant 1er mena le combat conte les Dragons divins maléfiques et tua celui de la Destruction. Car, bien entendu, comme toujours avec Pierre Pevel, il y a ses créatures favorites, des dragons : nous apprendrons que ceux-ci régnaient sur le monde, divisés entre bons et moins bons dragons, qu’ils ont perdu petit à petit leur divinité, que des guerres terribles ont eu lieu et que le Dragon-Roi (dragon suprême comme son nom l’indique) s’est sacrifié afin de sauver celui-ci. Seul règne encore sur l’ennemi héréditaire, le royaume d’Ysgaärd l’Hydre, le Dragon Noir maléfique, et ses fils, les princes-dragons. Or la reine Célyane, régente de facto du Haut Royaume, assistée de son ministre Estévéris, va céder par un traité hautement célébré, Angborn, une ville clé des sept Cités franches, conquise de haute lutte sur l’Yrgaärd un siècle auparavant. Le Haut-Royaume se délite entre les intrigues de la reine et de son ministre, les complots du duc de Feln qui affirme ne vouloir que la grandeur du royaume, la position délicate de l’héritier du trône, Yrdel, peu populaire et comparé en permanence à son demi-frère cadet Alan, les inquiétudes des royaumes alliés, la révolte des habitants d’Angborn qui ne veulent pas repasser sous le joug yrgaärdien. C’est alors que le Haut Roi a innocenté Lorn et l’a nommé Premier Chevalier, parlant et agissant à la place du souverain avec les mêmes pouvoirs, recréant ainsi la prestigieuse Garde d’Onyx, un coup d’éclat imprévu qui va brouiller les cartes politiques... Et de nombreuses questions se posent alors auxquelles nous aurons des réponses au fur et à mesure que l’intrigue se déroule : pour quelles raisons Erklant a-t-il agi ainsi ? Qui et pourquoi a dénoncé Lorn, entraînant sa déchéance ? Pourquoi les mystérieux Gardiens de l’Assemblée d’Ir’kans, représentants du Dragon Gris du Destin, sont-ils intervenus auprès du Haut Roi en faveur du Chevalier à l’Epée en lui dépêchant un émissaire drac ? Quelles sont les motivations du ministre Estévéris ? Lorn pourra-t-il recréer la garde d’Onyx, surmonter sa part d’Obscure - cette force maléfique et puissante qui l’a marqué de son sceau lors de son séjour à Dalroth -, se venger et accomplir son Destin ? Et quels sombres secrets se cachent dans les archives du Royaume et les ruines de celui-ci ? Vous le saurez en lisant cet excellent roman, plein d’action et de combats mais aussi de réflexions sur le pouvoir et sa nature ou sur l’amitié et le devoir - très actuelles dans la France d’aujourd’hui -, où sont mis en scène des personnages attachants comme le tourmenté Lorn et le tout aussi tourmenté prince Alan ou encore le fier et droit comte Téogen, d’autres "méchants" parfaitement répugnants et donc très réussis comme Andara, la brute vénale, ou la reine Cyélane assoiffée de pouvoir et de gloire plus l’excellent personnage très ambigu du ministre Estévéris et une foultitude de personnages secondaires tout aussi passionnants. L’intrigue est rondement menée, les différents fils - amitiés à l’épreuve, amours contrariées, complots divers - s’entrecroisent habilement et les paysages du Haut Royaume sont fort bien décrits, avec en fonds de toile l’ombre des dragons. Après nous avoir passionné pendant plus 500 pages, l’auteur termine sur un suspense insoutenable ! Merci P. Pevel pour ce bien beau roman et au travail pour le tome 2 que nous attendons maintenant avec impatience...
 
 
 
Des larmes sous la pluie de Rosa Montero
 
Il arrive, trop rarement hélas !, que dès les premières pages d’un roman, on sente qu’il s’agit d’un chef d’oeuvre. C’est exactement ce que j’ai ressenti en commençant la lecture de "Des larmes sous la pluie" de l’auteur espagnol Rosa Montero (Editions Métailié). Je ne résiste pas à vous citer la ligne d’ouverture : "Bruna se réveilla en sursautant et se rappela qu’elle allait mourir. Mais pas maintenant". Car Bruna est une réplicante, l’un de ces techno-humains fabriqués en laboratoire qui, dans cette Terre de 2109, ont conquis de haute lutte, après une guerre féroce en 2060, des droits égaux à ceux des humains. Mais cela ne date que de la Constitution des Etats-Unis de la Terre de 2098 et il y a encore beaucoup de préjudices à leur égard, un racisme et un mépris qui sont renforcés par le fait que les reps ne vivent qu’une dizaine d’années (ils arrivent à maturité au bout de 14 mois avec un âge apparent de vingt-cinq ans) avant d’être victimes d’un cancer aussi massif que foudroyant, décrépitude brève mais souvent accompagnée de crises de folie. Or Bruna, réplicante programmée à l’origine pour la guerre, est maintenant dans sa période de liberté, après ses deux ans de "servitude" obligatoire pour rembourser sa fabrication ; elle est devenue une enquêtrice privée et se fait attaquer chez elle par une autre rep supposée être inoffensive et qui essaye de la tuer. Et d’autres reps, après ceux victimes de crises de folie suicidaire, vont commencer à commettre des attentats. Elle va être engagée pour trouver la cause de ces crises de folie par Myriam Chi, présidente du Mouvement Radical Réplicant, activistes technos. Mais celle-ci va être tuée alors que le Parti Suprématiste Humain surfe sur cette vague de peur des reps et que s’activent en sous-main les diplomates de Cosmos et Labari, deux stations spatiales gigantesques et indépendantes, l’une un état totalitaire technologique et l’autre une théocratie tout aussi totalitaire. Encore plus intrigant, son ami archiviste Yiannis constate pendant ce temps-là que les archives relatives aux reps sont réécrites et l’histoire ainsi modifiée, et dans un sens anti-reps... Bruna se retrouve donc au coeur d’un imbroglio politico-criminel dont il va falloir qu’elle élucide les tenants et les aboutissants, tâche encore compliquée par la nuit de débauche qu’elle a vécu et qui l’a fait se réveiller au lit avec une "bestiole", l’un de ces extraterrestres ayant cherché asile sur Terre, un Omaa, l’un de ces réfugiés religieux situés au plus bas de l’échelle des mépris ! Ce bref résumé ne rend pas justice à la richesse des thèmes abordés, à la beauté de l’écriture (très belle traduction de l’espagnol de Myriam Chirousse), à la qualité de l’intrigue. Rosa Montero a le sens du détail, chaque mot compte dans cette description d’une société ravagée par les mêmes maux que les nôtres : racisme à étages (il y a toujours quelqu’un de plus méprisable que soi !), drogue, politique, arrivisme, égoïsme et pauvreté ( si l’on ne peut pas payer pour son air on est condamné à vivre dans les zones les plus polluées !), consumérisme forcené (la description des gens-publicité fait froid dans le dos...). Rythmée par le décompte terrible du temps qui lui reste à vivre, Bruna va mener une enquête impitoyable qui l’amènera à se découvrir elle-même, avec ses souvenirs fabriqués et implantés d’une enfance qui jamais ne fut (mais nécessaires à l’équilibre psychologique des reps), et à découvrir qui sont les gens - humains et reps - qui l’entourent, amis et ennemis, pour découvrir la vérité. Le livre est bien entendu un hommage reconnu et assumé à Philip K. Dick et au film "Blade Runner" (cf. le titre) mais il est aussi, et surtout, un roman superbe sur ce qui fait un être humain et sur ce qu’est l’espoir face à la certitude d’une mort assurée à échéance connue, un fardeau mental épouvantable et perpétuellement présent, un roman finalement optimiste quant à la nature profonde de l’homme. Un roman magnifique qui m’a englouti dans son intrigue et ne m’a lâché qu’à la page 402, dernière du livre. J’ai lu récemment que la SF était moribonde : si par hasard - et je n’y crois pas un instant - c’était vrai, voilà le plus beau des démentis ! Tant que des auteurs écriront des romans comme "Des larmes sous la pluie" la SF sera un genre bien vivant. A lire de suite ! 
 
 
 
Souvenirs du Futur. Les miroirs de la Maison d’Ailleurs sous la direction de Marc Atallah, Frédéric Jaccaud et Francis Valéry
 
Vient de sortir, sous la direction de Marc Atallah, Frédéric Jaccaud et Francis Valéry, un superbe livre intitulé "Souvenirs du Futur. Les miroirs de la Maison d’Ailleurs" (Presses polytechniques et universitaires romandes). Comme l’indique Marc Atallah (directeur de la Maison d’Ailleurs) dans son avant-propos, "L’objectif de cet ouvrage n’est pas de proposer une histoire de la science-fiction [...] Il vise au contraire [...] à mettre en valeur les collections de la Maison d’Ailleurs..." et ce but est parfaitement rempli. L’iconographie couleurs est somptueuse, variée, soigneusement choisie, permettant au lecteur de se faire une idée de la richesse du patrimoine SF sauvegardé ainsi, à partir des fondations énormes que représentaient les collections de Pierre Versins. Mais l’ensemble des textes permet aussi au lecteur même peu versé dans notre domaine de prédilection de se faire une bonne idée de ce qu’il est, de son histoire, de son évolution et de sa variété. Certes, certains textes se peuvent se révéler quelque peu ardus, particuliérement les tout premiers mais quel plaisir que de lire ceux de Michel Vergnes (Les inventeurs d’univers" sur les années 1850-1900), de Frédéric Jaccaud ("L’inéluctable apparition d’un genre littéraire : la science-fiction" sur les années 1900-1950) ou encore "L’univers des pulps" de ce grand connaisseur qu’est Francis Valéry. Et je trouve excellent, car trop rare (la plupart des études ne considèrent que l’aspect purement littéraire), que les directeurs de collection aient aussi pensé à inclure des textes sur la BD franco-belge de SF (Alain Boillat) ou le cinéma (Laurent Guido). Il y a de plus, à la fin de chaque chapitre, un "zoom" sur un aspect particulier comme les fascicules (p. 119) ou la célébrissime revue culte "Famous Monsters" de Forrest J. Ackermann. 
Un bien bel ouvrage, unique en son genre, qui vaut son prix (certes le taux du franc suisse par rapport à l’euro ne nous arrange guère) et qui remplit son objectif : il donnera à tous les lecteurs soit l’envie de découvrir la Maison d’Ailleurs à Yverdon soit d’y retourner pour une nouvelle visite.
 
 
 
 
Le Dernier Château et autres crimes de Jack Vance
 
Jack Vance fait partie de ces très rares auteurs dont les textes sont toujours un plaisir de lecture, quel qu’en soit le thème et le traitement. Manifestement les Editions du Bélial, avec Olivier Girard et Pierre-Paul Durastanti, partagent cet avis car voici un nouveau recueil vancien (il y avait déjà - et je les recommande tous à qui ne les aurait pas lu ! - "La Planète géante, l’intégrale", "Croisades", "Monstres sur orbite" et "Sjambak") intitulé "Le Dernier Château et autres crimes", qui contient cinq courts romans et novellas. "Crimes" est à prendre dans le sens vancien du terme car crimes il y a mais uniquement aux yeux des membres de ces sociétés très hiérarchisées et élaborées comme les affectionne l’auteur et dans la description minutieuse et détaillée desquelles il excelle. Qu’on en juge : dans le premier, "Les Maisons d’Iszm", le crime est d’exporter des graines de maisons femelles hors de la planète Iszm sans autorisation, les Iszmiens étant des horticulteurs hors pair qui font pousser leurs maisons à partir de graines d’arbres modifiées ! Et d’autorisation, ils n’en accordent jamais sauf pour des modèles stériles bas de gamme qui ont fait la fortune de leur représentant exclusif, Penche, sur cette bonne vieille Terre qui souffre de surpopulation. Les visiteurs sont tous suspects d’être des voleurs en puissance et le botaniste Aile Farr n’échappe pas à la règle en dépit de ses dénégations. Il va se retrouver au centre d’un nombre d’intrigues incroyables et d’attaques diverses qui permettent à Vance de mettre en scène avec bonheur une palette de personnages aussi sophistiqués que leurs combines et leur vocabulaire dans une société totalement paranoïaque. Farr est-il un pauvre innocent coupable par principe ou un voleur génial innocenté à tort ? Réponse assurément surprenante !
"Alice et la cité" est une longue nouvelle délicieusement perverse où la pauvre petite provinciale (au sens qu’elle n’a pas été éduquée sur notre planète) Alice, fille du célèbre capitaine et explorateur interstellaire Tynnott, devient la cible de Waldo Walberg, jeune homme de la haute société terrienne, et du margoulin et mac à la petite semaine Bodred Histledine. Mais qui est la proie de qui au final ? Réponse drôle et cruelle !
Quant à "Fils de l’arbre" - qu’illustre la superbe couverture de Nicolas Fructus -, voilà un autre court roman de paranoïa horticole, cette fois-ci sur la planète Kyril, le monde où deux millions de Druides maintiennent en servitude cinq milliards de paysans croyants fanatiques en leur promettant de devenir à leur mort une feuille de l’Arbre (géant) qui est source de toute vie. Joe Smith vient d’arriver sur Kyril dans le cadre d’une mission qu’il s’est fixé par amour pour une jeune fille terrienne, Kyril où tous les visiteurs sont suspectés d’être des espions, ce qui est d’ailleurs le cas de la majorité d’entre eux, vu la rivalité entre Kyril et la planète Mangtsé pour s’attirer les faveurs d’une troisième planète, Ballenkarch. Joe Smith se retrouvera bien entendu dans la position peu enviable de pion dans ce Grand Jeu tripartite où personnages pompeux et incompétents se disputent des parcelles d’autorité mais sont-ils vraiment ce qu’ils semblent être ou sont-ils des acteurs consommés ? Jack Vance est particulièrement en forme dans ce roman où sociétés stratifiées et complots incompréhensibles pour les non initiés sont décrits en détail, où les personnages ridicules et pédants qu’apprécie tout particulièrement l’auteur se disputent le devant de la scène - j’avoue ma sympathie pour Hableyat le Mang. Pourquoi Joe Smith s’est-il embarqué dans cette galère intersidérale ? Réponse à la hauteur des personnages !
Enfin, la dernière longue nouvelle du recueil, celle qui lui a donné son titre, "Le Dernier Château", nous emmène sur cette Terre qu’aime Jack Vance, cette Terre d’un futur lointain, aussi épuisée et dépeuplée que ses habitants sont décadents dans leur hyper sophistication. J’avais gardé un très bon souvenir de ma lecture de ce texte dans "Galaxie" 2e série où il était paru initialement et cette nouvelle lecture, quarante-cinq ans plus tard, m’a conforté dans mon opinion que c’est superbe. Outre le fait que c’est une très belle histoire, fort bien écrite, sur la résistance du dernier château humain de la Terre, Hagedorn, face à la révolte aussi soudaine qu’incompréhensible des serviteurs Mekks, il s’agit, me semble-t-il, de l’un des rares textes de Vance dans lequel des membres d’une société sont capables de changer et de s’adapter à un nouvel environnement : d’habitude les sociétés vanciennes sont toujours très statiques et incapables d’évoluer. Un très beau texte, poétique et poignant, où est fort bien rendue la nostalgie de chaque race protagoniste pour un passé mythifié.
De la bien belle SF et un pur bonheur de lecteur !
 
 
 
American Gothic de Xavier Mauméjean
 
Grâce à "American Gothic" (Alma Editeur), Xavier Mauméjean nous convie à l’exploration d’un autre pan de cette Amérique qui le fascine - et qui nous fascine par la même -, cette Amérique où la frontière - la dernière ! - entre le réel et l’imaginaire est si ténue que les deux se fondent et se confondent harmonieusement sous la plume talentueuse et précise de l’auteur. Après nous avoir fait revisiter le parc d’attractions extraordinaire de Coney Island, à New York, au début du XXe siècle dans "Lilliputia" (Calmann-Lévy), Xavier Mauméjean nous entraîne maintenant à la découverte de la vie de Daryl Leyland, le célébrissime auteur de "Ma Mère l’Oie" (The Complete Mother Goose", Wellman (Manly Wade ?) & Chaney (Lon ?) Publishers, 1938), cet ensemble de contes contemporains et souvent urbains, si représentatifs de l’Amérique en plein essor et en pleine construction de son époque qu’ils sont devenus légendaires (je note d’ailleurs qu’ils sont souvent, dans leur morale, l’illustration du célèbre dicton américain : "there is no such thing as a free meal"...), avec l’aide puissante des dessins/collages de Max Van Doren, seul ami de l’auteur et illustrateur autiste de génie. Nous suivons l’enquête de Jack Sawyer (obscur scénariste mais fort sympathique au demeurant car ayant fait un synopsis remarquable de "La Légion de l’espace" de Jack Williamson cf. p. 40), chargé de retracer la vie de Leyland et d’en gommer éventuellement tous les détails déplaisants ou non politiquement corrects, car nous sommes en plein maccarthyisme et Jack L. Warner, le tout puissant patron de la compagnie du même nom veut éviter tout problème pour son adaptation cinématographique qui va relancer ses studios... Nous avons la chance que François Parisot (aucun rapport avec le MEDEF), traducteur passionné de Leyland dans notre langue suite à sa découverte de "Mother Goose" dans une édition pour les soldats de l’armée américaine lors de son séjour en Corée avec le contingent français, ait compilé outre l’enquête de Sawyer d’autres documents : dans un ordre chronologique, nous découvrirons donc les échanges de mémos internes à la Warner, les rapports de Sawyer mais aussi, absolument magnifiques dans leurs relations amour-haine, admiration-jalousie, les articles et notes du professeur Richard Case (anthropologue à l’Université de New York et spécialiste mondialement reconnu de l’oeuvre de Leyland) plus un certain nombre de témoignages d’amis et d’ennemis de Leyland ou encore de personnes ayant eu l’occasion de travailler avec lui. Cet ensemble permet à Xavier Mauméjean de nous livrer, avec une grande finesse d’analyse, un ensemble de réflexions passionnantes sur l’Amérique et sa culture en général mais aussi sur les sous-cultures que nous aimons beaucoup et qu’il connaît bien, celle du cinéma et celle des littératures de genres (cf. par exemple p. 51 et sq. sur L. Frank Baum et le cycle d’Oz) sans oublier celle des "comic strips". La vie de Leyland, depuis son enfance dans un orphelinat suite à son abandon par son père jusqu’à sa mort au sommet d’une gloire qu’il vit cloîtré loin de ses lecteurs et même de ses éditeurs, reflète les forces et les faiblesses d’une Amérique où l’on peut être passionné et impitoyable, réussir matériellement et échouer psychologiquement, où rationalisme et excentricité peuvent se marier heureusement - j’ai adoré le passage (p. 221 et sq) où Leyland, passionné de météorologie, découvre les travaux d’Alfred Watkins sur les "ley lines" et les adapte à la géographie urbaine, mélange extraordinaire de fortéanisme et d’"urban fantasy" prélude à la psychogéographie si chère à certains aujourd’hui dont un certain Xavier Mauméjean... -, où le réalisme fantastique est une donnée de tous les jours que l’on intègre (cf. le conte "La boutique du docteur Hong" qui est le miroir d’une histoire rapportée par Pauwels et Bergier d’après Jacques Yonnet si je me souviens bien) y compris dans la prégnance du prénom Jack. J’ajouterai qu’en fait, grâce au talent et à la culture de Xavier Mauméjean, c’est toute cette biographie de Daryl Leyland qui est d’un réalisme fantastique hallucinant jusque dans ses moindres détails, impossible de reposer le livre une fois ouvert celui-ci, sans aucun doute l’un des plus achevés de l’auteur à ce jour. Un dernier mot pour saluer la magnifique couverture de Ted Benoit, représentation graphique saisissante d’une photo décrite dans le corps du texte ! 
 
 
 
Contes désenchantés de David Bry
 
J’ai toujours aimé les belles histoires, ces contes que l’on se raconte le soir à la veillée pour se faire peur ou pour faire rire. Et plus encore lorsqu’ils sont plus ou moins détournés de leurs formes traditionnelles, exercice que David Bry réussit avec succès et impertinence dans ses "Contes désenchantés" (Lokomodo), "roman à sketches" comme il y a des films à sketches. Il nous fait prendre place dans la salle de l’auberge du Long Chemin, étape obligée sur la route de la cité royale de Fardebole où les habitants du village en train de prendre une bière découvrent qu’une petite troupe de quatre baladins-conteurs vient d’arriver. Ceux-ci vont donc remplir la soirée - et la bourse de l’aubergiste - avec leurs histoires : le nain Bartolomé et son humour féroce et souvent leste, Fargo, le beau jeune homme aux histoires aussi ténébreuses que sa mine, Deirdre l’Estrange, "mi-fée mi-folle", et le chef de la troupe, Robin. A tour de rôle, tout le long de la soirée, ils vont raconter aux vilains et vilaines et à quelques plus ou moins étranges voyageurs une série de courtes histoires, des contes désenchantés pour ne pas dire désabusés, à la morale souvent amorale mais toujours d’une logique implacable et impitoyable : les personnages qui devraient nous faire seulement rêver révèlent aussi, sous l’éclairage souvent très cru de leurs conteurs, des traits de caractère peu flatteurs et donc une morale d’un réalisme pratique à faire pâlir de jalousie Machiavel comme dans l’excellent "Cornegribouille et carabistouilles" (p. 155). Le résultat est un aussi grand plaisir pour le lecteur que pour l’assistance : j’ai adoré des contes comme "La princesse et le braconnier" (p. 13) ou "Le dragon et le chevalier" (p. 113), mon favori étant sans doute "Le chevalier amoureux" (p. 209) qui en surprendra plus d’un. Certains de ces contes ont un côté poétique et poignant comme "La maison de la marchande de lin" (p. 141) mais quelque part aussi tragique que le sort du petit peuple qui est toujours le sacrifié des puissants comme dans "L’honneur des princes" (p. 167) ou celui des femmes ("Un preux chevalier" p. 181). De plus David Bry mêle à ces contes une intrigue impliquant le bon roi Leo (complétement fou mais avec une méthode certaine), Motra la sorcière, Théoric, le conteur occasionnel, et d’autres qui, très logiquement, vont tous se retrouver cette nuit-là à l’auberge. Les contes sont donc des éclairages particuliers habilement jetés sur l’intrigue générale et ses participants, qui laissent bien augurer d’une suite quand, après les péripéties finales de cette nuit à rebondissements, la petite troupe arrive en vue de Fardebole... Je vous invite donc à commander une chope de bière ou un pichet de vin et à vous laisser comme moi enchanter par ces "contes désenchantés" !
 
 
 
Mariage à l’égyptienne de Sylvie Miller et Philippe Ward
 
Il y a trois mois était sorti le premier volume des enquêtes de Jean-Philippe Lasser, "Un privé sur le Nil" (Editions Critic), ce détective gaulois installé au Caire en 1935, dans cette Egypte toujours dominée par ses dieux, chaque pays ou nation étant soumis à son panthéon particulier. Je vous avais fait partager mon enthousiasme à l’époque (décembre 2012), enthousiasme qui ne s’est pas démenti à la lecture du tome 2, "Mariage à l’égyptienne" (toujours chez Critic). Nous retrouvons ce brave Lasser là où nous l’avions laissé à la fin de ses premières enquêtes : une belle plaque en marbre à l’entrée de l’hôtel Sheramon annonçant qu’ici se trouve le détective des dieux, toujours un amour immodéré du whisky picte et l’annonce de la disparition d’Aglaé, fille de Zeus et fiancée d’Horus, le fils bien aimé d’Isis, patronne de Lasser. Il va donc devoir mener une enquête cruciale de façon discrète - les papyroïdes ne sont pas encore au courant -, avec un Zeus qui a engagé son propre détective, et quel détective ! Ses investigations vont le faire évoluer une fois de plus au milieu de ces dieux capricieux, grands enfants gâtés et égoïstes, dont les pouvoirs et la puissance ne leur servent qu’à opprimer les humains et à épater leurs rivaux - les dieux grecs ne valent pas mieux que les égyptiens ou les babyloniens... - tout en l’emmenant explorer des territoires nouveaux, un vrai plaisir que de l’accompagner en Babylonie et à Sumer mais une vraie descente aux enfers, au sens propre comme au figuré, pour ce malheureux Lasser. Il peut heureusement compter, pour notre plus grande joie, sur l’aide de ses amis, sa dévouée secrétaire Fazimel en premier lieu, mais aussi sur Ouabou, le chat divin et bavard ou Hâpi l’homme-taureau et sur de nouvelles connaissances, Amr le djinn au tapis-taxi volant ou Soumou-Aboum le taureau ailé : le mélange et la cohabitation de tous les panthéons, dans cette Alexandrie où viennent se marier Aglaé et Horus n’est pas celle des Ptolémées mais qui assume quand même son rôle de carrefour greco-égystien - et son phare est toujours l’une des sept merveilles du monde -, sont très réussis et créent un cadre unique et fort drôle que les auteurs marient à merveille avec le notre monde technologique. Et Lasser va enfin se motoriser, une petite merveille fabriquée par les Goths (les latines c’est bien pour le design mais pas pour la solidité...), un Roadster Mercedes-Benz superbe que l’on peut admirer en 4ème de couverture, qu’il va acheter dans le garage de Vulcain, eh oui même les dieux se reconvertissent avec l’évolution du monde moderne. Il croisera brièvement son passé, en la personne de Taranis, le dieu gaulois responsable de la mort de son père, et se retrouvera de manière inattendue aux côtés de son vieil ennemi, Seth. Tout l’humour à la Goscinny et à la Audiard du premier roman est à nouveau présent dans celui-ci, avec une enquête qui nous mène dans des pays plus exotiques les uns que les autres, dépaysement et surprise assuré ! En conclusion, je ne peux que renouveler mon conseil pour lire Lasser dans les meilleures conditions : un verre de whisky picte seize ans d’âge (nous passerons sans doute à l’ouzo dans le troisième tome vu la demande finale de Zeus), cette faible odeur de Kyphi apparaît alors, la luminosité augmente, la magie des dieux et des auteurs opère à nouveau, il n’y a plus qu’à se laisser transporter chez Lasser.
 
 
Jean-Luc Rivera

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