Les coups de coeur de Jean-Luc Rivera - Juillet 2013
de Morgane Caussarieu et Tanya Huff
aux éditions

Auteurs : Morgane Caussarieu , Tanya Huff , Poul Anderson , Mikkel Birkegaard , Jess Haines , Terry Pratchett , Stephen Baxter
Date de parution : juillet 2013 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
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Régulièrement, Jean-Luc Rivera évoque ici ses coups de cœur et ses bonheurs de lecteur...

Vampires & bayous de Morganne Caussarieu, éditions Mnémos
 
Certains d’entre vous le savent, je fais partie de amateurs de littérature vampirique et de bit-lit. Comme sans doute beaucoup d’autres lecteurs, j’avais remarqué que fort souvent soit l’action se déroule dans le sud des Etats-Unis sot les vampires en sont originaires, avec une prédilection marquée pour La Nouvelle-Orléans. Morgane Caussarieu (que nous connaissions pour son excellent roman "Dans les veines" chez Mnémos, j’avais eu un coup de coeur pour celui-ci en octobre 2012) s’est non seulement posée la question mais elle a trouvé les éléments de la réponse, qu’elle nous expose dans son étude fort intéressante à lire, "Vampires & bayous. Sexe, sang et décadence" (Mnémos), tout est dans le titre. Elle étudie, en faisant appel à l’histoire de la Louisiane et des Etats-Unis, aux influences françaises et espagnoles, à l’esclavage et au traumatisme de la Guerre de Sécession, la manière dont s’est constituée l’image du vieux Sud et la réputation de luxe, de raffinement, de licence, de débauche et de dépravation dont jouit La Nouvelle-Orléans depuis des dizaines d’années. C’est ainsi que tout naturellement le vampire, souvent d’origine française - ces Français tous des libertins cultivés et décadents ! -, incarne les vices profonds - vrais ou supposés - des Sudistes louisianais. Elle n’oublie pas non plus d’étudier l’influence de la religion, la Louisiane catholique (c’est le seul état où la division administrative est la paroisse et non le comté) opposée au reste du Sud et des USA protestants incarné entre autres par "Twilight", sans oublier l’énorme influence du vaudou sur la population noire et la fascination / répulsion éprouvée par la blanche à son égard. En trois parties aux titres très explicites : "Le Sud, excroissance du vampire", "Débauche, puritanisme, intolérance" et "Le Vampire, témoin de l’histoire sudiste", elle examine à la loupe, avec une culture historique, sociologique et littéraire impressionnante, les rapports entre l’image du vampire et celle du Sud, démontrant comment l’un ne peut qu’incarner, même inconsciemment, l’autre, sans passer sous silence des aspects qui peuvent être dérangeants comme le racisme, l’homosexualité ou la pédophilie. Elle s’appuie principalement sur l’oeuvre d’Anne Rice, de Charlaine Harris et de Poppy Z. Brite - ce serait peut-être mon seul reproche, bénin, que Morgane Caussarieu n’utilise pas assez des exemples tirés des autres séries de bit-lit - plus les films de manière extensive. Elle démontre ainsi de manière convaincante et passionnante comment "La complexité du Sud déteint sur la figure du buveur de sang... livrant un personnage de plus en plus travaillé, charismatique et séduisant..." (p. 224). Illustré de nombreuses photos et gravures, voilà un essai qui se lit comme un roman et qui donne envie de découvrir encore plus cette littérature et ces films.

First Wave de Brian Azzarello, Rags Morales, Phil Noto et Phil Winslade, éditions Ankama

Faisant partie de cette frange de lecteurs qui ont grandi avec les Superman et les Batman "classiques" de DC et qui ont découvert Doc Savage grâce à Marabout, j’ai ouvert avec une vague inquiétude les albums de "First Wave" sortis chez Ankama pour voir ce qu’était devenus mes héros favoris, une fois rajeunis et modernisés. Eh bien, j’ai été séduit ! Les deux premiers volumes de "First Wave", scénarisés par Brian Azzarello et dessinés par Rags Morales, Phil Noto et Phil Winslade, nous font découvrir les débuts et la rencontre de trois personnages qui s’opposent : Batman (que l’on ne présente plus), Doc Savage (le super savant dans un super corps immortalisé dans les pulps écrit sous le nom collectif de Kenneth Robeson principalement par Lester Dent) et The Spirit (le détective masqué Denny Colt, créé par Will Eisner en 1940). Leur interaction entraîne de nombreux clashes car chacun doit affirmer sa personnalité par rapport aux autres en même temps qu’ils réalisent qu’ils doivent s’unir face à une menace terrifiante rien ne manque : monstres, savants déments, robots etc... -, dans une Gotham City modernisée mais qui n’a rien perdu de son gigantisme et de son charme hiératique, avec un dessin agréable.
Alors que je n’avais guère apprécié les adaptations de Doc Savage en comics chez Marvel dans les années 70, j’ai été tout aussi séduit par les deux volumes de la sous-série consacrée à notre héros intitulée " Fist Wave Doc Savage" (toujours chez Ankama) : il faut dire que le scénario est débuté par Paul Malmont (auteur de deux romans "pulpish" excellents et grand connaisseur des pulps) puis continué par B. Clay Moore, Brian Azzarello et Ivan Brandon. On y retrouve à New York le Doc et son équipe, fort bien dessinés par Howard Porter puis par Nic Claig et Phil Winslade : là encore la modernisation de l’histoire et des caractères des personnages est très réussie car l’esprit pulp est toujours présent. Il y a même un dirigeable dans le premier tome, magnifique ! Quant au Moyen-Orient dans lequel se déroule le tome suivant c’est indubitablement celui d’aujourd’hui, et les frères siamois qui sont l’un des personnages principaux de l’histoire sont inoubliables.
Deux séries très réussies donc pour les amateurs de super héros auxquelles il faut ajouter les deux volumes de la sous-série "First wave The Spirit" (Ankama toujours) qui comblera les amateurs d’aventures plus policières et humoristiques avec les enquêtes de Denny Colt à Central City,ville à l’architecture très années 30, écrites par Mark Schultz et David Hine, superbement dessinées par Moritat.
De belles lectures pour l’été à apprécier en restant à l’ombre.

Le choix du courage et L’épreuve du courage de Tanya Huff chez Bragelonne
Je connaissais et appréciais Tanya Huff pour ses romans vampiriques et d’urban fantasy. Avec "Confédération" (tome 1 : "Le choix du courage" et tome 2 : "L’épreuve du courage", Bragelonne) je découvre l’auteur de SF et ces deux premiers volumes d’une trilogie se laisse lire tout aussi agréablement, surtout si, comme moi, vous aimez la SF militariste intelligente. La Confédération, qui regroupe un grand nombre de races extraterrestres aussi anciennes qu’évoluées et pacifistes, s’est retrouvée obligée de faire rentrer les Terriens, les di’Taykans et les Kraïs dans ses rangs lorsqu’elle a été attaquée par les Autres, un autre ensemble d’espèces aussi mystérieux que belliqueux, qui ne discute pas mais tire à vue. Grâce à cet enrôlement le front est stabilisé mais la guerre dure depuis cent cinquante ans et nous suivons dans ses combats le sergent-chef de Marines Torin Kerr, une femme de tête, sous-officier héroïque pour qui priment le sens du devoir et la protection de ses hommes. Le premier volume la voit en charge de la garde d’honneur escortant des diplomates sur une planète que la Confédération voudrait recruter vu la valeur des Silsviss, ces guerriers reptiliens qui la peuplent - une mission qui devrait être de tout repos mais qui, bien entendu, se transformera en un cauchemar où Kerr devra mettre en oeuvre toutes ses ressources et son intelligence pour mener sa mission à bon terme, mission qui se révélera bien différente de ce qui lui avait été annoncé, et d’autant plus difficile que son nouveau lieutenant est un "bleu" di’Taykan avec lequel elle a "batifolé" avant d’apprendre qu’il était son nouveau chef.
Le deuxième volume l’envoie en mission d’exploration, avec un capitaine kraï incapable et vain, plus des hommes qu’elle n’a pas choisi et ne connaît pas, sur un vaisseau alien gigantesque, d’origine inconnue, découvert par hasard par un ferrailleur spatial. Il lui faudra déjouer les embûches de ce vaisseau doré et les attaques des Autres, dans ce cas des soldats insectoïdes, tout en protégeant les scientifiques civils de l’équipe et la journaliste katrienne aussi horripilante que mignonne (elle ressemble à une grosse peluche) et en gérant le général Morris, qu’elle s’est mise à dos en l’insultant gravement. Et comble des difficultés, Torin Kerr doit en plus éviter de se laisser distraire par l’attirance qu’elle ressent pour Craig Ryder, le découvreur du vaisseau inconnu.
Le tout se laisse lire très facilement, de la pure lecture plaisir pour se laisser emporter par le "sense of wonder" : pas de réflexions profondes sur la nature de l’homme et de l’univers - quoique... - mais de la bonne aventure spatiale, avec de grands combats et des tactiques fort réfléchies - on voit que Tanya Huff a servi dans la Marine canadienne, je la soupçonne fort d’avoir été sergent-chef car nombre de ses remarques, en particulier sur les officiers et la vie militaire ainsi que sur le sens du devoir, sentent le vécu et ajoutent une note sympathique aux romans. Les romans sont de plus fort amusants, avec les di’Taykans qui sont une espèce d’obsédés sexuels - face à la relativement prude Torin Kerr, après tout elle vient d’une ferme perdue du fin fonds des Etats-Unis - et les Kraïs qui sont des omnivores universels et la collection d’espèces variées dont elle doit s’occuper. L’action ne s’arrête jamais, l’écriture agréable, et même si le lecteur de SF averti ne découvrira aucune idée nouvelle, le plaisir est là et c’est tout ce qui compte. Merci Tany Huff, contrat rempli ! (le tome final a dû sortir chez Bragelonne au moment où j’écris ces lignes)
 
Barrière mentale et autres intelligences, Poul Anderson, éditions Le Bélial.
 
Depuis quelques années, les Editions du Bélial font un travail remarquable pour permettre au lectorat français de découvrir ou redécouvrir cet écrivain majeur qu’est Poul Anderson, pour moi l’un des plus grands auteurs américains. Mais j’avoue qu’en ouvrant "Barrière mentale et autres intelligences" j’étais légèrement inquiet car j’étais resté sur une impression mitigée due à mes souvenirs de lecture lorsqu’il était paru au Masque il y a une quarantaine d’années. Inquiétude dissipée dès les premières pages ! Il s’agit en fait d’un excellent roman de Poul Anderson, qui avait été tronqué dans ses éditions françaises précédentes... Je me suis très vite retrouvé pris par l’action du roman qui débute avec l’augmentation soudaine du Q.I. de tous les êtres humains de manière inexpliquée (tout au moins au démarrage du livre). Mais ce ne sont pas seulement les hommes qui sont touchés mais aussi tous les animaux possédant un cerveau ! A travers en particulier les destins de deux hommes que tout sépare, Archie Brock, ouvrier agricole un peu simple d’esprit qui travaille dans la ferme de M. Rossman, richissime homme d’affaires new-yorkais, et Peter Corinth, physicien de très haut niveau employé par le même M. Rossman dans son institut de recherches, l’auteur va nous faire découvrir les conséquences sur la civilisation telle que nous la connaissons du passage de l’homme à un nouveau palier, son adaptation ou son manque d’adaptation à cette situation où tout le monde devient capable de réfléchir mais où intellect ne signifie pas sagesse, les défauts du genre humain ne disparaissant malheureusement pas avec la puissance du Q.I....

Il s’agit du premier roman de l’auteur mais on y retrouve déjà en germe ce que seront ses thèmes de prédilection, en particulier la primauté de l’action individuelle sur l’action gouvernementale, de belles envolées - au sens propre et figuré du terme dans l’espace -, une foi à toute épreuve dans la nature humaine et son adaptabilité. Tout cela est bien illustré grâce à des personnages secondaires comme Mandelbaum - un survivant par excellence - ou Lewis par exemple.

Et si, en accord avec les connaissances de l’époque, il suppose que les pouvoirs parapsychologiques vont de pair avec l’accroissement des capacités du cerveau, ses pages sur les nostalgiques qui voudraient revenir à tout prix en arrière dans un passé reconstruit et mythifié sont singulièrement prémonitoires de certaine attitudes actuelles. Voilà un beau roman, avec parfois des atmosphères un peu à la Simak (lorsque l’on est à la ferme avec Brock et ses animaux), à découvrir dans sa vraie version. Merci à Jean-Daniel Brèque et Pierre-Paul Durastanti pour leur travail, d’autant plus que le roman est accompagné de quatre jolies nouvelles et d’un article passionnant sur ce que les neurosciences peut nous apporter pour mieux comprendre les forces et les faiblesses éventuelles de ce roman. Cerise sur le gâteau, une bien belle couverture très évocatrice de Manchu !
 
Les Aventures d’Aliette Renoir de Cécilia Correia
 
Comme vous le savez, je fais partie des nombreux amateurs de bit-lit mais j’apprécie aussi ce genre particulier que l’on appelle la "paranormal romance" : avec la série de Cécilia Correia, "Les Aventures d’Aliette Renoir", dont deux tomes sont déjà parus (Tome 1 : "La Secte d’Abaddon", Tome 2 : "Dans l’ombre du Roi", tous deux parus aux Editions Rebelle, www.rebelleeditions.com), nous nous trouvons à l’intersection des deux et c’est fort agréable. L’auteur fait preuve d’originalité en situant son action non pas aux habituels Etats-Unis mais dans le Paris de l’Occupation, en 1942. Et la ville est occupée non seulement par les Allemands mais aussi, et peut-être encore plus dangereux pour la population, par les vampires ! Au point, d’ailleurs, que l’occupant a délivré des permis spéciaux pour se déplacer de nuit à la famille Renoir, les grands chasseurs de vampires français, dont le patriarche, Emile, est une brute plutôt alcoolisée qui mène une chasse impitoyable, surtout depuis que sa femme a été tuée par le roi des vampires. Or sa fille, Aliette, à la gouaille bien parisienne - lorsqu’elle s’exprime on entend Arletty, dont elle a d’ailleurs un peu le physique -, est une "trouillarde" accomplie qui ne chasse qu’à contre-coeur. Naturellement arrive ce qui doit arriver : pour lui sauver la vie, un vampire va la mordre et, à partir de là, nous allons la suivre du "côté obscur". Bien entendu elle va tomber amoureuse de son sauveur, le bel Américain Lawrence Lawford, faire des ravages dans le coeur de Sytry, le frère du roi des vampires, un peintre accompli et licencieux et découvrir l’underground vampirique. Aliette a un côté bas-bleu tout à fait drôle, elle est choquée en permanence par tout ce qu’elle découvre : le sang, le luxe, ses origines. Le tout est enlevé car l’auteur sait mêler les scènes et les réflexions "osées" à une histoire bien bâtie - comme ses personnages au sens propre et figuré... - qui se lit avec plaisir car l’on se prend au jeu de la découverte du dessous des cartes : les origines des vampires, les jeux de pouvoir à la cour d’Abaddon le roi des vampires, l’origine de l’arme absolue anti-vampire, le tout raconté avec humour. De plus, les amateurs apprécieront le "crossover" avec la série de bit-lit tout aussi excellente de Sophie Jomain, "Felicity Atcock" ( T. 1 : "Les Anges mordent aussi", T. 2 : "Les Anges ont la dent dure", Editions Rebelle) en la personne de Stanislas l’entredeux qui constitue un clin d’oeil sympathique. A lire donc par tous les amateurs de vampires et d’héroïnes décalés mais à ne mettre qu’entre des mains ayant au moins l’âge de tenir légalement un verre dans un bar.
 
 
 
La Longue Terre de Terry Pratchett et Stephen Baxter
 
Il n’est, je pense, guère besoin de présenter Terry Pratchett et Stephen Baxter ! Lorsque les deux s’associent, le lecteur peut s’attendre à un résultat réjouissant et c’est bien le cas avec "La Longue Terre" (Editions de l’Atalante). Le point de départ du roman es tout à fait classique : un scientifique à la réputation sulfureuse, Willis Linsay, a inventé le Passeur, un appareil très simple à base de fils de cuivre avec un commutateur et une pomme de terre..., qui permet, comme son nom l’indique, de passer sur une infinité de Terres parallèles (on pense de suite à Clifford D. Simak ou à Keith laumer, sans mentionner la célèbre série télévisée "Sliders"). Après en avoir diffusé les plans sur le net, il a disparu et sa maison, à Madison (Wisconsin) a brûlé. A partir de là, nous suivrons les explorations de Josué Valienté, élevé depuis son plus jeune âge dans un orphelinat catholique dirigé par des religieuses étonnantes, passeur naturel (il n’a pas besoin d’appareil pour changer de Terre) fort doué. Il va être recruté par Lobsang, réparateur de motocyclettes tibétain (clin d’oeil manifeste au célébrissime pseudo lama tibétain Tuesday Lobsang Rampa, auteur du " Troisième oeil" et d’autres livres à succès, qui fut le sujet entre autres de l’hilarant et fort documenté article "Le plombier de Lhassa" paru dans le "Fortean Times" anglais, magazine qui est d’ailleurs cité p. 128 comme source d’informations sur la Longue Terre à travers les incidents inexpliqués et bizarres qu’il publie y compris un apocryphe p. 156 qui le raccroche au roman) réincarné dans un système informatique, ce qui lui a permis de se voir reconnaître les droits d’un être humain et être à la tête de l’une des plus grosses corporations mondiales. Lobsang a décidé d’explorer la frontière quasi infinie des terres parallèles afin d’élucider l’origine de certains incidents.
Ce qui fait la force et l’intérêt de ce roman, c’est, outre l’exploration de Josué et Lobsang, toutes les considérations minutieuses sur les conséquences politiques, économiques, religieuses et sociales du fait que quasiment n’importe qui (mis à part 10% d’humains qui ne peuvent pas passer) peut accéder à de nouveaux territoires et de nouvelles ressources et ce à l’infini, sans qu’aucun gouvernement ou corps constitué puisse y faire quoi que ce soit, la liberté absolue : les auteurs nous en montrent toutes les facettes à travers des récits individuels, le journal d’une jeune fille qui est partie en famille avec un groupe de colons, la carrière de Monica Jansson, policière de Madison qui fera régner l’ordre et la loi sur plusieurs Madison différents. Les auteurs se posent aussi la question du devenir d’une société technologique qui ne peut utiliser le fer (pp 112-113 par exemple) car celui-ci est le seul métal qui ne puisse passer d’une Terre à l’autre : soit il faut l’exploiter à chaque fois soit il faut lui trouver des substituts - mais je vous rassure tout de suite, il y a une bonne explication scientifique dans le roman au fait que les humains, dont l’hémoglobine contient du fer, peuvent passer sans conséquence dramatique pour leur physiologie... Cette conquête de la Nouvelle Frontière infinie est l’une des deux lignes de force du livre, tout aussi passionnante que l’autre, l’exploration de Lobsang et Josué, exploration qui permet de retrouver les interrogations et les réflexions habituelles de Stephen Baxter dans ses propres romans sur l’origine de l’homme, ce qu’il est advenu des autres branches plus anciennes et de leur extinction/disparition et des raisons de celle-ci puisque toutes les autres Terres sont désertes et couvrent quasiment tout le spectre de ce qui aurait pu arriver à la nôtre au cours des âges géologiques, ce qui donne des passages d’une grande puissance.
Entre l’humour très pratchettien, et très "british" en général, du roman qui cite même ce film excellent et bien oublié qu’est "La Souris sur la Lune" (film hilarant de 1963, suite de l’extraordinaire "La Souris qui rugissait" de 1959), fort bien traduit par Mikael Caron, qui en fait un régal de lecture -le dirigeable "high-tech" de Lobsang se nomme le "Mark Twain", on voit tout de suite les références... - et les considérations baxteriennes aux envolées qui laissent rêveur, voilà un roman à lire absolument cet été pour s’évader à la fois intelligemment et plaisamment.
 
 
 
Dans le livre des rêves de Mikkel Birkegaard
 
Depuis quelques années, les amateurs, en particulier de polars, chantent les louanges des auteurs scandinaves et nous avons eu droit à la traduction française d’auteurs plutôt fantastiques comme le remarquable Suédois John Ajvide Lindqvist. Avec Mikkel Birkegaard, les Danois ne sont pas en reste : je l’avais découvert avec "La Librairie des ombres" (Fleuve noir), un livre curieux et fort intéressant. Il nous revient maintenant avec "Dans le livre des rêves" (toujours au Fleuve noir), un livre inclassable, une sorte de thriller historique fantastique remarquable. Son roman précédent nous faisait découvrir un milieu très particulier des libraires et des lecteurs acharnés de la Copenhague contemporaine. Il aime les livres et les collectionneurs puisqu’il nous emmène maintenant dans la Copenhague de 1846, ville encore quasi médiévale, où se trouvent un certain nombre de bibliophiles passionnés. A travers les mémoires d’Arthur, écrites bien des années plus tard, nous apprenons que celui-ci a perdu son père, fonctionnaire du Ministère du Livre, à l’âge de 10 ans dans des circonstances terribles : son père est venu dans sa chambre, lui a donné un livre, "Ex Libris Somnia" (Le livre des rêves), en lui ordonnant de le conserver précieusement et est parti. On l’a retrouvé ensuite mort, causant ainsi la ruine de sa famille, paupérisée et obligée de partir hors des murs de la ville. Quelques années plus tard, devenu un petit voyou, il est arrêté lors d’une tentative de cambriolage chez Svendsen, un armateur richissime et bibliophile hors pair. Il sera sorti de prison par un ami de son père, un libraire très spécial, Mortimer Welles, Anglais précurseur de Sherlock Holmes puisqu’il est aussi un logicien froid et détaché, amateur d’enquêtes, qui le prendra en apprentissage et changera ainsi la vie d’Arthur. Mortimer l’introduira dans son cercle d’amis, portant chacun le nom d’un chevalier de la Table ronde, tous lecteurs passionnés, qui essayent de sauvegarder la culture menacée par la censure du roi, incarnée dans le redoutable et redouté Ministère des Livres, qui a un bras armé de fonctionnaires tout de noir vêtus, dirigé par l’implacable Ivor Norbak, dont la fonction est de saisir tous les livres jugés subversifs chez leurs propriétaires et de les détruire. Arthur montrera à Mortimer le livre donné par son père, qu’il a d’abord essayé, pour tirer sa mère de la misère, de vendre à Svendsen qui le lui a retourné épouvanté : et pour cause, l’ex libris est celui de LA Bibliothèque, une institution réputée mythique mais crainte de tous ceux qui en ont entendu parler car elle contiendrait tous les livres jamais publiés et sauvegarderait son secret à n’importe quel prix... A partir de là, Arthur et Mortimer vont mener l’enquête dans Copenhague, ou plus exactement une quête initiatique, remontant la chaîne d’indices pour découvrir la vérité sur la Bibliothèque, coincés entre les membres du mouvement "Liber Libri" qui militent pour la totale liberté de penser et de lire et les miliciens de l’inspecteur Norbak. Arthur découvrira finalement la vérité et sera aussi fascinée par elle que nous le serons après avoir obtenu des réponses à un certain nombre de questions fondamentales : quel était le lien de son père avec la Bibliothèque ? et celui de la femme disparue de Mortimer ? pourquoi des artistes disparaissent-ils en ville ? Et plus généralement, ce roman pose la question de savoir ce qu’est la culture, souligne l’importance de la connaissance et de sa sauvegarde - à tout prix ? -et pose la question de l’accès ouvert ou restreint à celle-ci et donc de la liberté et de la démocratie - des questions fondamentales aujourd’hui avec la montée des obscurantismes... Arthur, et l’auteur à travers lui, y répond d’une certaine façon, le lecteur se posera certainement la question ensuite de savoir si il aurait réagi de la même manière, je sais que moi, en tout cas, reste toujours hésitant. 
Le roman est tout à fait remarquable, une intrigue serrée qui nous saisit immédiatement et ne ne nous lâche plus, nous faisant explorer une Copenhague à l’atmosphère de roman gothique, sombre et glauque à souhait à la lueur des lampes à huile, où le fantastique n’est jamais loin de même que les portes dérobées et les signes ésotériques. Et la description de la bibliothèque municipale de la place Norretorv, avec son système de cartes, laisse rêveur. Si Mortimer Welles domine le livre du haut de sa science déductive, il n’en a pas moins ses faiblesses et si Arthur est un personnage plutôt sympathique, j’ai surtout apprécié la galerie des personnages qui gravitent autour d’eux : l’inspecteur Nordak, finalement très humain, l’armateur Svendsen et sa fille Klara, la jeune serveuse Elizabeth ou le vieux pasteur Jakobsen, l’inquiétant médecin aliéniste Sakariasen, et bien entendu le cercle des chevaliers bibliophiles grands buveurs d’eau-de-vie. Voilà un roman que je n’ai pu lâcher, dont les réponses surprenantes et parfois érudites sont aussi passionnantes qu’originales, une belle lecture estivale, et un auteur à suivre.
 
 
 
Enlevée et Trompée de Jess Haines
 
Parmi les dernières séries de bit-lit sorties, je vous faisais part il y a quelque temps (mars 2013) de l’intéressant premier volume de "Waynest" intitulé "Traquée" (Milady). Deux nouveaux volumes sont sortis depuis, me confirmant dans mon opinion qu’il s’agit d’une série à la fois divertissante et originale, dont l’intrigue se complexifie. Avec "Enlevée" (le deuxième tome), nous retrouvons la détective privée Shiarra Waynest, dans cette Amérique où la catastrophe du 11 septembre a été le révélateur des races cachées qui sont venues à l’aide des humains, aux prises à la fois avec les "White Hats", ces suprémacistes humains qui veulent exterminer vampires et loups-garous et enrôler notre héroïne dans leurs rangs, une recrue de choix vu sa célébrité médiatique depuis ses exploits précédents, et avec Max Carlyle, un vieux vampire, rival d’Alec Royce le maître de New York, qui cherche à s’en venger à travers elle. Il va l’enlever (cf. le titre) et la contrôler contre son gré. Fort heureusement, avec l’intervention de Royce, de Rohrik Donovan le loup-garou chef de la grande meute des Moonwalkers, de son jaloux petit copain le loup-garou Chaz et de Sara, son associée humaine qui a maintenant une relation suivie avec le mage geek Arnold, elle réussira non sans mal à se sortir des griffes de Max.
Dans "Trompée" (troisième volume), Shiarra a décidé, pour se remettre de ses épreuves précédentes, de prendre un long week-end en amoureux avec Chaz - en partant avec lui dans un domaine retiré upstate New York afin de faire connaissance de sa meute, les Sunstrikers, lors de la prochaine pleine lune - et de franchir le pas en signant un contrat avec lui les liant puisque dans ces États-Unis formalistes et légalistes, il est illégal d’avoir des "relations" entre humains et Autres sans le consentement dûment enregistré des deux parties afin d’éviter contamination et violences non voulues. Bien entendu, le séjour idyllique va tourner au cauchemar : saccage du bungalow où elle se trouve avec Chaz, lettres de menaces, meurtres, une famille de garous propriétaire du domaine assez peu coopérative, une meute dont certains membres ne lui cachent pas leur hostilité, sans parler de Pradiz, le journaliste de tabloïd qui la traque en permanence, bref Shiarra va avoir fort à faire alors qu’elle n’a pas pris sa ceinture de chasse magique dont la personnalité liée lui permet d’être plus forte. Nous découvrons ainsi différentes sortes d’animaux garous et la hiérarchie qui s’ensuit - pas de société égalitaire non plus chez eux amis la loi du plus fort -, la complexité et la division des Autres car tous ne partagent pas l’enthousiasme de leurs chefs pour vivre au grand jour ou être soumis aux lois humaines. De plus des "black projects" ultra secrets semblent pratiquer en toute illégalité l’expérimentation sur les humains et les Autres. L’intrigue devient beaucoup plus sombre, gagnant en profondeur au détriment des amours de Shiarra qui avait réussi à surmonter ses préjugés et ses peurs face à Chaz : elle découvrira avec nous que les apparences sont trompeuses, que ses amis ne sont pas forcément ceux qu’elle croit et que sa famille ne la soutient pas forcément non plus unie et forte...
Vivement la suite !
 
Jean-Luc Rivera