Les coups de cœur de Jean-Luc Rivera - Avril 2014
de Jean-Luc Marcastel et Leigh Brackett
aux éditions

Auteurs : Jean-Luc Marcastel , Leigh Brackett , Olivier Gay , Olivier Gechter , Christophe Lambert , Philippe Ward , Terry Pratchett , Sylvie Miller , Stephen Baxter
Date de parution : avril 2014 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Divers
Titre en vo :

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Jean-Luc Rivera est un passionné et un érudit de tous les genres de l’Imaginaire. Organisateur du Festival de Sèvres, conférencier et membre du jury du Grand Prix de l’Imaginaire, il nous fait partager régulièrement ses coups de cœur sur Actusf.

La longue guerre de Terry Pratchett & Stephen Baxter
 
En juillet dernier, j’avais partagé avec vous mon enthousiasme pour "La longue Terre" de Terry Pratchett et Stephen Baxter (L’Atalante). La suite, "La longue guerre" (toujours à L’Atalante), est tout aussi passionnante. Les auteurs nous projettent une dizaine d’années plus tard : une partie de la population a émigré sur les innombrables Terres parallèles, adoptant en toute liberté de nouveaux modes de vie qui leur conviennent, parfois en vivant au même endroit sur plusieurs planètes contiguës, développant à la fois une technologie de pointe (car il faut faire sans le fer qui ne peut traverser, ce qui donne par exemple des flottes de dirigeables non ferreux à l’exemple du "Mark Twain" de "La longue Terre") et une économie de cueilleurs-chasseurs, une vie souvent proche de celles des pionniers de l’ancien Ouest américain. C’est le cas de Josué Valienté que nous retrouvons marié à Helen Green, avec un fils, vivant dans la commune du Diable-Vauvert, sur une Terre éloignée de la Terre 0. Il s’y trouve fort bien quand sa vieille amie Sally Linsay, qui a conservé son mode de vie d’éternel vagabondage entre les mondes, vient le convaincre de venir sur Terre car la situation est grave. Le président américain a décidé de reprendre les choses en main et d’assurer la prééminence des Etats-Unis Prime sur tous les territoires habités leur correspondant à l’infini, en levant des impôts et en envoyant une flotte de dirigeables militaires dernier modèle visiter les "colonies". Bien entendu les colons ne l’entendent pas de cette oreille et cela va donner un "remake" des débuts de l’Indépendance américaine, avec Jack Green parmi les leaders. Nous suivons aussi à travers le roman la grande expédition chinoise d’exploration des Terres orientales, dont le but est d’atteindre au moins les deux millions de Terres, à bord de laquelle se trouve une toute jeune fille à la fois géniale et socialement inadaptée, Roberta. Enfin, se greffe un mystère supplémentaire : les "trolls", ces humanoïdes (ou humains d’un rameau perdu) primitifs qui voyageaient depuis toujours à travers les mondes et avaient plus ou moins acceptés les hommes, ont lancé le grand appel et se retirent de toutes les Terres. Où se réfugient-ils et que fuient-ils ? Bien entendu, Lobsang, le cerveau surpuissant qui dirige Black Industries, se doit de résoudre l’énigme et il partira avec un nouveau venu qu’il a soigneusement choisi, le très intelligent pasteur anglais Nelson Azikiwe qui n’a plus guère la foi. Il sera aidé dans sa tâche par Sally Linsay, Monica Jansson, la policière de Madison (Wisconsin) dont nous avions fait la connaissance précédemment, et quelques autres espèces d’humanoïdes lui montreront les pistes, comme les "kobolds" qui commercent avec nous, ainsi que par la très humaine et compréhensive capitaine du "Benjamin Franklin", Margaret Dianne Kauffman (Maggie), qui sera la première à intégrer des trolls à son équipage militaire.Comme toujours avec Stephen Baxter, cela nous donne un roman d’une densité et d’une intelligence impossible à résumer, qui, sous des apparences de roman d’explorations et d’aventures de SF brillante, pose un certain nombre d’interrogations fondamentales sur la nature de l’univers, celle de l’intelligence, celle des origines et de l’évolution de l’Homo sapiens, ce qu’est la vie (à travers le personnage attachant de soeur Agnès, la nonne qui avait élevé Josué, et qui était morte...) tout en étudiant les conséquences économiques, sociales, culturelles et sociétales d’une abondance soudaine et inépuisable. Le ton est plus grave que dans le premier volume car la société a évolué et ce n’est plus la joie folle des premières années : le temps a passé, il faut s’adapter et tirer les conséquences d’une situation totalement inédite - ce qui est fait très finement en nous montrant l’évolution personnelle de tous les personnages de "La longue Terre" et en en introduisant de nouveaux dont nous découvrons le passé. Au risque de me répéter, voici un roman de SF superbe, à lire après le précédent afin de l’apprécier à sa juste valeur.
 
Le Baron Noir Bel Ange d’Olivier Gechter
Il y a un an, Olivier Gechter nous avait fait découvrir son personnage du Baron Noir ("Le Baron Noir", Editions Céléphaïs, coup de coeur de février 2013), super-héros français à l’armure impénétrable et bourrée de gadgets steampunk, évoluant dans ce Paris de 1864, capitale de la République française, ville-phare du monde occidental et rivale de Londres par son modernisme. Dans "Bel Ange" (toujours aux Editions Céléphaïs) nous retrouvons Antoine Lefort, capitaine d’industrie bouillonnant d’idées révolutionnaires en matière de progrès technologique le jour, Baron Noir justicier la nuit. Il va se retrouver aux prises avec une bande de dangereux anarchistes, guidé par le "Maître" inconnu, dont Bel Ange, une jeune femme sculpturale dans sa combinaison de cuir noir (style Catwoman) qui manie le fouet de manière redoutable, est l’éxécutrice fanatique et impitoyable. Avec l’aide d’Albert, son dévoué majordome, et du fidèle Clément Ader, il va combattre les noirs desseins du sinistre Maître qui veut assassiner le président Bonaparte tout en tombant amoureux de la belle actrice Julie Leboeuf - nous découvrirons ainsi l’unique faiblesse d’Antoine : il aime les belles femmes et a un coeur d’artichaut... Comme dans le précédent volume, Olivier Gechter maîtrise parfaitement tous les ressorts de la littérature populaire et nous donne un court roman parfaitement réussi : de l’action, des combats désespérés, des rebondissements variés et inattendus, des personnages sympathiques et originaux - il introduit M. Perreaux, sorte de Géo Trouvetou mâtiné de professeur Tournesol - évoluant dans le décor d’un Paris défiguré par les travaux du baron Haussmann, avec ses embouteillages de fiacres à vapeur et ses dirigeables, sur lequel plane l’ombre hiératique du grand Hugo qui domine le monde intellectuel par son oeuvre - il présente la première de sa pièce "Les Misérables" - et politique par son opposition au président Louis-Napoléon. Comme la fois précédente, Olivier Gechter offre une vie alternative à des personnages ayant existé historiquement et c’est l’une des atouts de cette série, outre son humour et ses réflexions sur notre société contemporaine à travers celles faites sur celle de ce 19ème siècle. Vivement le troisième épisode du "Baron Noir" !
 
Stark et les Rois des étoiles de Leigh Brackett
 
Je fais partie de ces nombreux lecteurs de SF français qui ont découvert Leigh Brackett et son personnage favori, John Eric Stark, grâce à "La Porte vers l’infini", curieusement paru dans la collection "Anticipation" du Fleuve Noir : même dans cette traduction faite à la manière des années 1950, le talent de l’auteur opérait et j’ai beaucoup rêvé sur les villes des bas-canaux martiens et les belles Martiennes qui portaient des clochettes aux chevilles... Toutes les aventures de Stark et ses errances sur la Mars cruelle, sophistiquée et décadente imaginée par Leigh Brackett se doivent d’être lues, elles ont d’ailleurs été réunies, entre autres, dans "Le Grand Livre de Mars" (Editions du Bélial, avec une superbe couverture de Jean-Sébastien Rossbach et une préface de Michael Moorcock). Dans ce gros volume-ci, "Stark et les Rois des étoiles" (toujours aux Editions du Bélial qui nous décidément nous gâtent), nous avons d’abord le plaisir de vagabonder au-delà des monts des Nuages blancs, une partie encore inconnue de Vénus, avec deux nouvelles : la première est - excusez du peu - co-écrite avec Ray Bradbury. "Lorelei de la Brume rouge" se déroule dans la ville assiégée de Crom Dhu, sur les bords de la mer Pourpre, cet étrange océan gazeux, où la personnalité d’un voleur terrien se retrouve, suite au crash de son vaisseau, transféré dans le corps d’un Vénusien, traître à sa cité : une très belle histoire ! Dans la nouvelle suivante, "Magicienne de Vénus", Eric John Stark entre en scène, dans une autre partie de la mer Pourpre : capturé à Shuruun et réduit en esclavage, il découvrira les secrets d’une race inconnue et disparue et mettra fin à l’oppression de la famille décadente et dégénérée des Lhari. Tout l’art de Leigh Brackett à créer des atmosphères et des décors totalement dépaysants et étouffants s’y retrouve en quelques dizaines de pages.
Puis nous arrivons à la nouvelle qui donne son titre au livre, "Stark et les Rois des étoiles", fruit de l’unique collaboration qui ait eu lieu entre Leigh Brackett et son mari, Edmond Hamilton, autre immense auteur de l’Age d’or de la SF américaine, qui écrivit ce chef d’oeuvre qu’est "Les Rois des étoiles", que je découvris lui dans sa version sortie au Rayon fantastique et qui me fit autant rêver que le roman de Brackett. Et là, pour notre plus grand plaisir, les deux univers se rencontrent dans cette nouvelle inédite dans notre langue ! Eric John Stark est transféré par le savant martien solitaire Aarl deux cent mille ans dans le futur, chez les Rois des étoiles, afin de les convaincre de mettre fin à la menace que constitue une gigantesque force qui se nourrit de l’énergie des systèmes solaires, ce qui va détruire le nôtre et ceux des Rois des étoiles dans le futur. Stark va rencontrer Shorr Kan, le dangereux roi d’Aldishar dans les Marches et ennemi irréductible de l’Empereur (Zarth Arn dans "Les Rois des étoiles" qui, curieusement, devient ici Jhal Arn), et ses pairs. C’est de la grande SF classique, avec toute sa démesure, flottes spatiales gigantesques, entités encore plus gigantesques, et cela se lit avec un plaisir tout aussi gigantesque !
Le volume se termine avec la trilogie ("L’Etoile rousse", "Les Chiens de Skaith", "Les Pillards de Skaith"), devenue un classique des aventures extra-solaires de Stark, sur la lointaine planète de Skaith qui tourne autour de l’Etoile rousse, dans l’Etrier d’Orion, où il va au secours de Simon Ashton, l’homme qui l’avait sauvé lors de sa capture par des mineurs, lorsqu’il était N’Chaka, le jeune orphelin sauvage élevé par les indigènes sous-humains de la Ceinture crépusculaire de Mercure, seul endroit habitable de la planète. Ce sera l’occasion pour lui, révolté perpétuel contre l’autorité, d’aider aussi des populations opprimées et d’autres révoltés contre les Seigneurs Protecteurs et les Hérauts qui veulent maintenir l’isolement de Skaith et donc leur emprise sur celle-ci. Il ira de ville en ville, chacune isolée par des déserts immenses et aux cultures complètement différentes. Il deviendra le chef de meute des molosses-télépathes car il est encore plus sauvage et féroce qu’eux et aidera les Imariens dans leur désir de découvrir les étoiles de la galaxie. Là encore, c’est de la très grande SF, et il faut féliciter les Editions du Bélial pour rééditer ces textes auxquels on n’avait plus accès depuis près de vingt-cinq ans...
Les traductions révisées par Pierre-Paul Durastanti sont fort agréables à lire, le petit texte d’Edmond Hamilton sur son épouse fort intéressant et la bibliogaphie d’Alain Sprauel impeccable. Cerise sur le gâteau, outre une belle couverture d’Elian Black’Mor, le livre comporte six dessins de Caza, que demander de plus ! Amateurs de SF, ou plus simplement de belle littérature d’évasion, voici un volume incontournable à lire de suite.

La Servante d’Olivier Gay

En 2012 j’avais découvert Olivier Gay avec son premier roman de fantasy "Le Boucher" (Midgard) que j’avais trouvé très intéressant : une belle histoire de vengeance - sur deux trames différentes et se rencontrant -, pleine de violence et de combats, basée sur des personnages à la psychologie complexe. Avec "La Servante" (toujours chez Midgard), Olivier Gay poursuit le développement de ses personnages et nous conte l’aboutissement de leur vengeance. Si vous êtes amateurs de fantasy avec dragons, elfes et magiciens, inutile de poursuivre la lecture de cette chronique, ces romans ne sont pas pour vous. En revanche, si vous êtes amateurs de littérature superbement écrite, dans un style très réaliste - du sang, des mutilations, de la sueur, des larmes, de la gangrène, des morts pas forcément très belles ni très héroïques, la faim, le froid etc... -, où ce sont les protagonistes du roman qui en font la force, alors vous devez lire la prose d’Olivier Gay. Vous vous attacherez à la personnalité compliquée et froide de Rekk le Boucher, l’homme qui veut détruire tout ce pourquoi il a combattu sa vie entière - l’Empire - pour venger la mort de sa fille commanditée par l’Empereur, et à celle de Shani, la Servante, qui décide d’échapper à son destin de victime programmée dès sa naissance (femme du peuple, que peut-elle attendre de la vie à part misère, travail très dur et violence sexuelle...) pour s’affirmer en tant que personne autonome et capable d’égaler les hommes, y compris à l’épée. Et les autres personnages, qu’ils soient issus de la plus haute noblesse comme le pleutre et vicieux jeune Empereur Theorocle ou sa mère, l’intrigante Impératrice douairière Arika, le duc Gundron, grand bretteur et comploteur, ou le duc Mandonius, piètre combattant mais comploteur émérite, ou qu’ils soient issus du peuple comme Laath, petit voleur et gigolo pris dans une intrigue qui le dépasse mais dont il tire profit autant qu’il le peut, Mahlin, bon soldat et amoureux transi, ou Dareen, cette femme contrebandière hors du commun par son intelligence et son sens de l’organisation, forment un ensemble aux interactions aussi violentes, sanglantes et complexes que logiques dans le cadre de leurs personnalités. De la capitale, Musheim, aux marches glacées de l’empire, à Froideval qui porte bien son nom et interdit les incursions des barbares, nous suivrons le Boucher et Shani dans leur fuite puis dans leur marche de retour, nous les suivrons aussi dans l’évolution de leur relation de maître réticent à élève enthousiaste et obstinée, jusqu’à l’accomplissement final de leur vengeance. Olivier Gay nous donne là de la grande fantasy pour adultes : intrigue parfaitement maîtrisée - ah, le rebondissement final ! -, sans égard aucun pour le lecteur (il massacre sans pitié ses personnages...) mais avec une écriture puissante, il nous entraîne dans une épopée sanglante et tragique, grandiose et pathétique, et surtout très humaine. Il est souhaitable de lire les deux romans dans leur ordre de parution afin de pouvoir les apprécier pleinement.
 
Lasser Mystère en Atlantide de Sylvie Miller et Philippe Ward
Ceux d’entre vous qui ont lu mes précédents coups de coeur pour les enquêtes de Lasser, le détective privé des dieux (décembre 2012 et mars 2013), savent mon enthousiasme pour ces aventures : Sylvie Miller et Philippe Ward viennent de remettre cela avec une nouvelle enquête, "Lasser Mystère en Atlantide" (toujours chez Critic). L’humour qui faisait le charme des deux premiers volumes est toujours là mais le ton général est un peu plus grave, à l’image de la situation dans laquelle se trouve Lasser : Zeus, avec l’accord d’Isis dont Jean-Philippe est le détective attitré, vient de lui confier une enquête. Et quelle enquête ! L’Atlantide a disparu - cela on le savait depuis quelques milliers d’années - mais Zeus s’est souvenu qu’il possédait un disque d’orichalque gravé et qu’une partie du royaume englouti avait survécu, caché aux yeux du monde et surtout des dieux. Or le découvrir et y construire un temple signifie de nouveaux fidèles et donc plus de puissance, un avantage pour n’importe quel dieu y compris pour le maître de l’Olympe. Résultat : Lasser, sous peine de représailles terribles, doit impérativement retrouver l’Atlantide pour Zeus et, en même temps, servir d’informateur à Isis qui aimerait bien avoir aussi un temple là-bas, sans parler de Poséidon, ancien dieu de l’Atlantide, qui souhaite retrouver cette terre perdue et veut donc aussi charger Lasser d’enquêter pour son propre compte... Une fois de plus Lasser va devoir finement manoeuvrer pour essayer de satisfaire tout le monde. Son enquête va le mener d’Egypte en Crète et en Phénicie et plus loin encore, avec l’assistance du fidèle Ouabou, le chat divin, et d’Amr le djinn, plus cet étrange archéologue crétois, monomaniaque de l’Atlantide, Anta Mirakis, lui faisant rencontrer Thésée que tout le monde croit mort et Ukkatel, demi-dieu phénicien reconverti dans le commerce comme tout bon Phénicien qui se respecte. Ce périple confirmera à Lasser qu’il n’est guère ami avec l’eau, même lorsqu’il navigue dessus car sujet au mal de mer - il faut dire que les tempêtes suscitées par Poséidon n’aident guère -, mais il se révélera aussi fin manoeuvrier des dieux et demi-dieux que dans ses enquêtes précédentes, jusqu’à une conclusion aussi satisfaisante pour les protagonistes que pour le lecteur. Une fois de plus, je ne peux que vous suggérer de vous installer confortablement, une bouteille de retsiné à portée de la main : une faible odeur de Kyphi apparaît alors, la luminosité augmente - bleutée cette fois-ci -, la magie des dieux et des auteurs opère à nouveau, il n’y a plus qu’à se laisser transporter dans le monde extraordinaire de Lasser.

Aucun homme n’est une île de Christophe Lambert
 
Christophe Lambert appartient à ces auteurs qui écrivent relativement peu mais qui, à chaque fois, nous donne des romans passionnants. C’est le cas à nouveau avec "Aucun homme n’est une île" (Nouveaux Millénaires) où il renoue avec un genre qu’il affectionne, celui de l’uchronie, en n’hésitant pas à s’attaquer à un sujet politiquement incorrect et tabou dans notre pays, celui de la révolution cubaine. Le débarquement des forces anticastristes n’a pas eu lieu dans la Baie des Cochons mais a été mieux préparé et a eu lieu quelques semaines plus tard, dans un endroit mieux choisi, et les artilleurs cubains ont fourni à l’armée américaine le prétexte à intervenir en bombardant la base de Guantanamo. Résultat : les marines ont débarqué, Castro a dû s’enfuir dans les montagnes de l’Escambray avec quelques guerilleros alors qu’un régime pro-américain s’est mis en place à La Havane. Et cela a sauvé la vie à Ernest Hemingway qui ne s’est pas suicidé mais a trouvé une nouvelle raison de vivre, alors qu’il n’écrit plus depuis des années, se contentant d’être une idole vivante et alcoolique : il va réaliser le dernier scoop de sa vie en allant interviewer Castro et Che Guevara dans cette île qu’il aime tant et où il a tellement de bons souvenirs. Bien entendu, le gouvernement craint pour sa vie et va l’obliger à accepter la compagnie d’un homme de la CIA pour le protéger. Mais est-ce la seule mission de Robert Stone aka Ronald Hooper, photographe de presse ? À partir de là, nous allons suivre "Papa" Hemingway et Stone, accompagnés d’un vieil ami d’Hemingway, Gregorio Fuentes (modèle du pêcheur du "Vieil homme et la mer"), dans une folle équipée, pathétique et héroïque, pour traverser Cuba à feu et à sang, livrée au désordre et aux profiteurs, et atteindre les montagnes. Parallèlement, nous suivrons les actions de Castro et Guevara pour renverser le cours de la guerre et reprendre l’avantage, soutenus en sous-main par les Russes comme la corde soutient le pendu pour reprendre une expression léniniste célèbre, chacun travaillant pour ses buts propres. C’est l’occasion pour l’auteur de nous livrer des portraits saisissants, en s’appuyant sur une documentation sérieuse et étoffée ; ceux de Castro (pour lequel manifestement l’auteur a peu d’estime) et de Che Gevara sont très puissants, celui d’Hemingway aussi nous montrant la lutte contre lui-même et contre ses démons intérieurs d’un homme vieillissant qui n’accepte pas d’être diminué physiquement et intellectuellement ; ceux de gens du peuple pris dans la tourmente de la guerre sont tout aussi réussis, en particulier celui de Gregorio Fuentes, déjà cité, mais aussi celui de Néstor Almendros (qui fut un grand cinéaste cubain et qui vécut en France) dans la peau d’un jeune guerillero témoin et acteur malgré lui d’une page d’histoire peu glorieuse (vous comprendrez en lisant le roman). C’est surtout la très belle histoire des relations conflictuelles d’admiration et de mépris qui peuvent se nouer entre deux hommes tourmentés et doués d’une forte personalité, Hemingway et Stone, chacun sûr de son bon droit et de son honneur, chacun devant accomplir ce qu’il considère être son devoir. Et la force de cette uchronie de Christophe Lambert est de ne pas prendre partie, il déroule une chaîne possible d’événements sans se prononcer à la fin sur ce qui serait le meilleur. Sa seule conclusion est celle du titre, très juste à tous les niveaux d’interprétation possibles : "aucun homme n’est une île", Christophe Lambert nous en fait une démonstration éclatante. 
 
 
 
Les enfants d’Erebus de Jean-Luc Marcastel
 
Avec son dernier roman, "Les enfants d’Erebus" (J’ai lu), Jean-Luc Marcastel nous livre un roman d’aventures fantastiques au rythme effréné, impossible à lâcher une fois commencé. Car vous vous retrouverez immédiatement pris dans l’action : Armand de Carsac, archéologue éminent (clin d’œil manifeste à un certain François Bordes...), vient de recevoir un obélisque mystérieux envoyé par son ami William Dyer, dernier survivant de l’expédition de l’université Miskatonic d’Arkham en Antarctique. Nous sommes en 1935 et lorsque qu’un inquiétant savant germanique, Schwarkönig, qui alla lui aussi là-bas avec une expédition de l’Ahnenerbe, vient lui rendre visite, la fille de Carsac, Jade, 16 ans, eurasienne orpheline de mère, ne peut résister à écouter la conversation. Nous nous posons donc autant de questions qu’elle sur les découvertes faites sous la glace... Et lorsque le manoir de son père sera attaqué et incendié, celui-ci tué, des pièces archéologiques volées, Ahar, le jeune majordome muet touareg de son père lui sauvant la vie, Jade va partir à la découverte de la vérité, sur elle, sur son père et sur ses recherches. Cela va nous donner un roman détonnant, avec une jeune Sydney Fox qui serait la fille d’Indiana Jones et qui va découvrir, dans ce premier volume, un Paris "underground" étonnant. Jean-Luc Marcastel, grand connaisseur de tous ces pulps et de cette littérature populaire d’avant-guerre de SF et d’aventures mais aussi des films récents, sait soigneusement mélanger tous les ingrédients que nous aimons (savants délirants, nazis, archéologie mystérieuse, univers lovecraftien, sociétés secrètes, inventions folles, super-héros mécanisé, jeune héroïne à la tête aussi bien faite que le corps, combats multiples, poursuites échevelées, catacombes, etc.) en un cocktail parfaitement écrit, où l’on ne s’ennuie pas une minute, de rebondissements en "cliff hangers" haletants de fin de chapitre, sans parler de la dernière page du livre... Agrémenté d’une belle couverture, voilà un roman qui devrait plaire à tous les lecteurs et lectrices, quel que soit leur âge. Faites-nous plaisir, M. Marcastel, donnez-nous la suite très vite ! 
 
Jean-Luc Rivera

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