Les coups de coeur de Jean-Luc Rivera - Juin 2015
de Edogawa Ranpo et Jean-Laurent Del Socorro
aux éditions

Auteurs : Edogawa Ranpo , Jean-Laurent Del Socorro , Fabien Cerutti , Victor Dixen , Jean-Luc Marcastel , Laurent Whale
Date de parution : juin 2015 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
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Jean-Luc Rivera est un passionné et un érudit de tous les genres de l’Imaginaire. Organisateur du Festival de Sèvres, conférencier et membre du jury du Grand Prix de l’Imaginaire, il nous fait partager régulièrement ses coups de cœur sur Actusf.

Le Fou prend le Roi de Fabien Cerruti
 
L’année dernière les Editions Mnémos nous faisaient découvrir un nouvel auteur, Fabien Cerutti, qui, avec Le Bâtard de Kosigan - L’ombre du pouvoir, séduisait, par son originalité et son écriture, nombre de lecteurs dont moi (coup de coeur de mars 2014). Il revient avec Le Bâtard de Kosigan - Le Fou prend le roi (toujours chez Mnémos) qui est la suite de l’histoire du chevalier Pierre Cordwain de Kosigan quelques mois plus tard. Nous sommes en 1340, les intrigues anglaises pour mettre la main sur le trône de France se poursuivent plus que jamais et se sont déplacées vers le Nord, dans ces Flandres qui s’agitent ou se révoltent selon les villes. Lui et ses mercenaires vont se retrouver pris au piège de leurs patrons concurrents : comment concilier les missions grassement rétribuées du roi de France et du roi d’Angleterre tout en faisant face à la haine du Prince Noir, à celle de Robert de Navarre et aux menées des chevaliers Tue-Mages de la Très Sainte Inquisition royale, dirigés par ce fanatique chasseur de fées qu’est l’Accusateur Siegfried de Marbourg ? D’autant plus que se multiplient des assassinats qui semblent tous l’accuser et que des complots au plus haut niveau se réalisent petit à petit, causant des défaites cinglantes au parti français. Ce sera tout l’art du chevalier - et celui de Fabien Cerutti - que d’en déjouer certains et de trouver les vrais commanditaires des autres alors que la vieille religion, que l’on pensait quasiment éradiquée par le christianisme - comme d’ailleurs était supposée l’être la peste qui lui était liée par l’intermédiaire des chante-morts et autres nécromants exterminés par les rois angles et mérovingiens -, revient en force, l’une n’étant guère plus douce que l’autre car, comme le remarque Kosigan "Le pouvoir,[...], corrompt les plus purs." Cependant il nous donne une explication assez convaincante du moindre mal que représente l’Eglise du dieu crucifié (cf p. 329 et sq).
Et nous retrouvons, en parallèle, en l’an 1899, l’enquête que mène l’ami de Michaël Konnigan, le lointain descendant du chevalier, Charles Chevais Deighton, sur l’accident curieux dont celui-ci a été victime et qui l’a plongé dans le coma ainsi que sur les fouilles archéologiques et le coffret mystérieux qui semblent mener à son passé et à l’histoire (avec un H) inconnue de notre pays. Fabien Cerutti n’hésite pas à faire appel, pour l’aider dans ses recherches, aux distingués et érudits professeurs que sont les célèbres Ernest Lavisse et Léopold Delisle (ce dernier dans un rôle d’enquêteur de terrain à Bruges tout à fait réjouissant). Là aussi, nous allons de surprise en surprise tout en commençant d’appréhender (ou sont-ce de fausses pistes destinées à égarer Deighton et le lecteur ?) certains liens.
Cette suite est tout aussi passionnante, bien écrite et recherchée, que le premier volume ; une fois commencé le roman, impossible de le reposer car on se laisse emporter par le tourbillon des complots, des combats, de la lutte pour la survie (ou pour le pouvoir) des différents personnages. De plus l’auteur développe avec talent la personnalité de Kosigan, nous donnant des aperçus de son enfance et de son éducation qui nous permettent de mieux comprendre et apprécier l’homme qu’il est devenu malgré la malédiction (du moins aux yeux de l’Eglise) du "noir-sang" qui coule dans ses veines. Il ne nous reste plus maintenant qu’à attendre avec impatience ce que Kosigan va découvrir alors que ses pas - et son destin - le mènent dans le saint Empire germanique...
 
 
Royaume de vent et de colères de Jean-Laurent Del Socorro
 
Depuis quelques années, la fantasy française connaît une créativité que pourrait - et devrait - lui envier la fantasy américaine, sortant des sentiers battus et rebattus de la fantasy traditionnelle pour nous faire découvrir de nouveaux territoires. Je n’en veux pour preuve que ce premier roman d’un nouvel auteur, Jean-Laurent Del Socorro, qui, avec Royaume de Vent et de Colères (Editions ActuSF), fait une entrée remarquable dans notre domaine. Il nous fait découvrir l’éphémère République de Marseille (qui a vraiment existé), en plein coeur des épouvantables guerres de religion qui ont ensanglanté le royaume de France. Nous sommes en février 1596, à Marseille donc, où se retrouvent quelques personnages dont les destins vont s’entrecroiser à la bien nommée auberge de La Roue de la Fortune et influer sur le cours de l’histoire de la ville. Mais nous sommes dans une France à l’histoire divergente de la nôtre car il y a, certes, le conflit entre catholiques et huguenots mais, en outre, les deux partis se retrouvent unis dans leur détestation des magiciens, ces Artbonniers dont leur Art les marque dans leurs chairs, et auxquels une chasse impitoyable est donnée. Or donc, à l’auberge, vont échouer, par les hasards de la vie et de la guerre, plusieurs hommes et femmes à la personnalité forte, et ce n’est pas le moindre talent de l’auteur que d’avoir su créer et mettre en scène ceux-ci : nous avons les deux tenanciers de l’auberge, le couple formé par Axelle et Gilles, deux mercenaires qui ont décidé de prendre une retraite bien méritée, un autre couple réfugié là, celui d’Armand et de Roland, religieux et Artbonniers ayant fui leur monastère pour ne pas mettre leur magie au service du Roi Henri IV, le chevalier Gabriel de Saint-Germain, un huguenot qui s’est converti au lendemain de la Saint-Barthélémy pour sauver sa peau à défaut de celle de sa famille et est devenu l’un des bras armés les plus impitoyables du parti catholique, et, enfin, Victoire, la redoutable chef de la Guilde des Savonniers de Marseille, autrement dit la guilde des assassins. C’est entre ces caractères bien trempés, aux buts différents mais complémentaires, que tout va se jouer sur deux journées fatidiques : les 16 et 17 février 1596, où le destin de la ville et le leur va basculer. Jean-Laurent Del Socorro, par des flashbacks qui forment une bonne partie du roman, va nous dresser avec talent, à petites touches, les scènes déterminantes de la vie de chacun des personnages sus-nommés sur les quarante années précédentes, les rendant attachants même dans les horreurs que commettent certains d’entre eux. Et tout aussi prenants sont les personnages secondaires dont il nous brosse les portraits, que ce soit la comtesse de Sault qui ne vit que par ses intrigues et ses manipulations, Crescas, le précédent chef des Savonniers ou Silas, assassin, Turc et chrétien... Remarquablement écrit, avec son action resserrée sur quarante-huit heures (je serai tenté d’ajouter "chrono" !), se déroulant sans temps mort, avec ce qu’il faut de magie pour en faire un roman de fantasy mais à peine - et une utilisation de celle-ci très fine, avec cet Artbon mystérieux ramené de Palestine par les Templiers -, le roman est en fait une histoire secrète nous révélant la vérité sur des faits réels, à savoir la chute du consul Casaulx et la prise de Marseille par les troupes de Henri IV. La lecture de ce Royaume de Vent - vent de l’histoire, vent de la tempête qui ravage, au sens propre comme au figuré, les terres et les hommes - et de Colères - colère des personnages contre eux-mêmes et contre les autres, colère de Marseille et de ses habitants, colère du Roi contre la ville - vous saisira au plus profond de vous-même, sa rage et sa fureur parfaitement maîtrisées vous interdiront, comme à moi je pense, de reposer le livre avant d’en avoir lu la dernière ligne. Un premier roman qui est un coup de maître !
 
 
Phobos de Victor Dixen 
 
Nous connaissions Victor Dixen pour ses romans revisitant le fantastique traditionnel de manière non conventionnelle (que ce soit Le Cas Jack Spark ou Animale qui lui valurent un GPI pour chaque !). Il en vient maintenant à la SF "pure et dure" avec Phobos (Laffont, collection R) mais, bien entendu, s’agissant de lui il ne peut que transgresser le genre... Le roman est un mélange de "romance" et de SF, partant d’un mélange improbable, celui de la téléréalité et de ses compétitions bas de gamme flattant les instincts les plus primaires et de la conquête de Mars ! Avec un art consommé, l’auteur fait prendre le mélange et le transforme en un roman à la psychologie très fouillée. Le point de départ en est fort simple : les USA, afin de rembourser leur dette nationale, ont tout bradé y compris la NASA qui a été rachetée par un consortium de media, Atlas. L’idée géniale est de financer la première expédition de colonisation martienne en envoyant six jeunes filles et six jeunes hommes qui mettront à profit le temps du voyage pour faire du speed dating et former ainsi six couples à l’arrivée ! La plus grande émission de télé-réalité du monde est ainsi un succès planétaire colossal que nous suivrons par les yeux de Léonor, une Française de dix-sept ans qui fait partie des six sélectionnées. Avec elle , nous sommes dans le Champ des caméras et voyons ce qui se passe dans le vaisseau spatial et suivons le jeu/compétition de l’intérieur. En Contrechamp, nous sommes à Cap Canaveral d’où a eu lieu le lancement et où se trouve l’équipe technique dirigée par le directeur Gordon Lock et par la psychologue Serena McBee. Enfin, Hors Champ se trouve Andrew Fisher, fils de l’un des responsables du projet, anéanti par le fait que son père n’a pas soutenu sa candidature pour partir sur Mars, qui va chercher à comprendre l’attitude de celui-ci, décédé entre-temps dans un accident de voiture. A première vue, tout cela semble assez simple : douze jeunes en partance pour Mars, un "Loft" version spatiale, une société de production qui gagne énormément d’argent. Mais quels secrets cache la si compréhensive, si gentille et si maternelle Serena McBee ? Quels secrets cachent chacun des jeunes du vaisseau ? Avec audace, Victor Dixen va nous en révéler beaucoup et très vite et nous allons ainsi nous prendre au jeu : nous savons ce qui se cache et pouvons ainsi apprécier encore mieux les attitudes de chacun et leur évolution. Alors que je ne regarde jamais ce genre de programme que je trouve inepte, je me suis très vite pris au jeu de la télé-réalité d’Atlas où chacun est à la fois un ami et un concurrent et où tout est amplifié car Victor Dixen joue avec brio du double enfermement des candidats : enfermement extérieur avec le vaisseau spatial où il faut donc composer en permanence avec les autres camarades, enfermement intérieur avec la pression psychologique et l’absence de communication entre concurrents pour ne pas donner d’avantage à l’un ou l’autre. L’auteur met en scène des personnages très humains comme Léonor et les autres jeunes filles, avec leurs forces et leurs faiblesses, que l’on trouve d’emblée sympathiques, avec leur foi en la chance et le coup de baguette magique que constitue la sélection pour participer à un jeu et leur peur de ne pas gagner, peur qui augmente au fur et à mesure qu’ils se rapprochent de leur but, la lune de Mars, Phobos (qui signifie la peur en grec). Il joue aussi fort bien du cynisme et de l’arrivisme impitoyable qui semblent être les ressorts principaux des cadres dirigeants de haut niveau des grands groupes et des politiciens. Avec Léonor aussi l’auteur joue sur deux plans qui évoluent de concert : la découverte de ses sentiments, de l’amour, de sa féminité va, chez elle, de pair avec son mûrissement, avec le développement de sa personnalité et son affirmation. Voici un excellent roman, à l’intrigue prenante, qui nous réserve son lot de surprises et nous laisse dans une attente impatiente de la suite, sur un cliff hanger haletant. Pendant que l’auteur nous prépare la suite, il serait bon que la NASA lise ce roman afin d’en prendre l’idée et lancer son programme Genesis : succès et financement assurés pour enfin coloniser Mars. Et avant de vous mettre devant vos écrans de télé, il ne vous reste qu’à lire Phobos.
 
Le Démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo
 
Il arrive, trop rarement à mon goût, d’avoir ce plaisir extraordinaire : découvrir un roman qui est une sorte d’OVNI littéraire, un roman dont la lecture vous laisse pantois et enchanté. C’est l’expérience que je viens de vivre avec Le démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo (Editions Wombat), un roman-feuilleton japonais où un meurtre en chambre close, celui de sa propre fiancée, une jeune fille adoptée à l’origine mystérieuse, va mener un jeune homme, Minoura, face à l’impuissance de la police, à mener son enquête dans le Japon du milieu des années 1920, avec l’aide quelque peu équivoque d’un détective privé occasionnel. Lorsque celui-ci est à son tour assassiné de manière impossible au vu et au su de tous les baigneurs d’une plage, laissant à Minoura une énigmatique statuette, celui-ci va démêler l’écheveau des indices (dont la disparition de chocolats) avec l’aide d’un autre de ses amis, un médecin nommé Michio Moroto, en jouant sciemment de la passion amoureuse qu’il lui inspire. Leur enquête les mènera ainsi à l’île du démon et à la résolution du mystère. Je n’avais jamais eu l’occasion de lire des romans de Ranpo auparavant, alors que celui-ci est considéré comme le grand maître de la littérature policière et fantastique japonaise, ayant régné sur celle-ci des années 1920 aux années 1960, son pseudonyme étant un hommage à Edgar Allan Poe. J’ai été frappé par la culture littéraire de l’auteur, qui cite ou fait référence aussi bien à Poe qu’à Conan Doyle ou Victor Hugo, se servant d’éléments utilisés dans leurs oeuvres. Cette érudition, plus un talent d’écrivain au style étonnamment moderne, est mise au service d’une intrigue policière aux relents fantastiques passionnante, avec des aspects érotiques et sexuels (cf par exemple p. 21 la scène du bain) d’une liberté de ton impensable dans des journaux français de la même époque - le roman est paru en feuilleton dans un grand journal nippon en 1929-1930, dans ce Japon lancé dans l’aventure militaire en Chine ! -, sans parler de la description des malheureux monstres (cf. p. 236) digne de Tod Browning dans Freaks ou de la perversité psychologique et physique de certains personnages (outre L’île du docteur Moreau de Wells, j’ai aussi parfois pensé au film The human centipede, c’est dire...). De plus nous découvrons ce qui est sans doute un univers totalement inconnu et inimaginable pour nous, celui du Japon de l’entre-deux-guerres, avec des remarques pour nous amusantes et fascinantes sur "l’exotisme" occidental. Remarquablement bien traduit par Miyako Slocombe, dans un style à la fois fluide et élégant tout en respectant l’écriture différente de la nôtre, avec de nombreuses notes nous permettant de comprendre les références (j’ai ainsi appris que l’on mesurait la surface des pièces au Japon en "tatamis"), voilà un roman de policier fantastique qu’il faut absolument lire, nous offrant une plongée dans un univers mental et culturel profondément différent du nôtre mais où nous réalisons que les pulsions profondes et les motivations de l’être humain sont les mêmes partout.
 
Le Manuscrit Robinson de Laurent Whale
 
Laurent Whale, que nous connaissons pour ses romans de SF, s’est essayé avec bonheur au thriller. Il avait débuté l’année dernière avec Goodbye Billy (Editions Critic), où il nous racontait deux histoires en parallèle, celle de la vie de Billy the Kid et celle de Dick Benton, ex-agent du FBI relégué à un poste d’archiviste à la Bibliothèque du Congrès, et comment l’une va remettre en question l’autre à près d’un siècle d’intervalle. Le Far West de la grande époque, la Guerre de Sécession, des pourris arrivistes de toutes sortes à toutes les époques, des politiciens véreux, des agents fédéraux répugnants et des mercenaires plus répugnants encore, un trésor,une intrigue où abondent les coups de théâtre, et surtout une équipe sympathique d’archivistes de choc - le vieil homme plongé dans ses vieux papiers et les jeunes femmes informaticiennes surdouées - qui s’est surnommée les Rats de poussière. Nous retrouvons ceux-ci, encore mal remis de leur précédente enquête, dans Le Manuscrit Robinson (toujours aux Editions Critic) : l’amiral Pilner, sous les ordres duquel il a servi, remet à Dick Benton une version inconnue du manuscrit de Daniel Defoe sur Robinson Crusoé. Est-elle authentique et, si oui, pourquoi est-elle différente des autres ? Et pourquoi suscite-t-elle l’intérêt plus que musclé d’une tierce partie restant dans l’ombre ? Quels liens avec le doux rêveur, milliardaire chercheur de trésor Bernt Klesser, et son yacht le "Wrackjäger" ? Une banale vérification littéraire va entraîner nos Rats de poussière dans une nouvelle folle équipée jusque dans la lointaine île Robinson Crusoé, perdue dans le Pacifique, bien loin des côtes chiliennes. Et, en parallèle, nous suivons la vie d’Alexandre Selkirk à partir de 1706, lorsqu’il fut abandonné sur son île qui s’appelait à l’époque Juan Fernandez, avec ses espoirs et ses désespoirs, sa volonté de survivre aux épreuves qu’il va rencontrer, une belle étude sur la psychologie de la solitude. Enigmes historiques, violence et combats, personnages fouillés et toujours attachants - y compris les "méchants" dont des Russes parfaits dans leurs rôles -, épaves et pirates, Laurent Whale a, une fois de plus, superbement intégré les codes du thriller et nous donne un nouveau page turner qu’il est difficile de reposer une fois entamé, rédigé avec une écriture nerveuse qui sert parfaitement le récit. J’ai été scotché à nouveau alors qu’il n’y a aucun élément de SF ou de fantastique, c’est dire... A l’approche de l’été deux romans qui s’imposent dans les bagages !
 
Le Simulacre tome 2, L’ombre du Cardinal de Jean-Luc Marcastel
 
En novembre dernier je partageais avec vous le plaisir que j’avais eu à lire le tome 1 de la nouvelle série de Jean-Luc Marcastel, Simulacre, sous-titré La seconde vie de d’Artagnan (Editions du Matagot), qui a d’ailleurs été distingué par le Grand Prix de l’Imaginaire. Inutile de vous dire que j’attendais avec impatience la suite qui vient de sortir : le tome 2 s’intitule L’Ombre du Cardinal (toujours aux Editions du Matagot), ombre du Cardinal de Richelieu, bien entendu, homme de l’ombre dont le pouvoir immense dans tout le royaume fait de l’ombre au Roi lui-même, mais aussi ombre portée sur Paris par l’extraordinaire Bastille volante conçue par les "archanges", repaire inviolable dont nul ne peut s’échapper. Nous retrouvons donc, dans ce royaume de France profondément modifié par l’intervention des archanges extraterrestres et de leur technologie, le simulacre (entendez le clone) de d’Artagnan, toujours à la recherche de sa mémoire - enfin, celle de son original -, accompagnée de la belle Estella, chevauchant son fier destrier mécanique volant, dans une course épique pour atteindre le château aérien d’Athos, poursuivi par des bandits qui n’hésitent pas à utiliser leurs pistolets à rayon et autres rapières-laser. Et, à partir de là, s’enchaînent, dans la plus pure tradition du roman de cape et d’épée telle que Jean-Luc Marcastel et nous l’affectionnons, les rebondissements et les énigmes : comment sauver le fidèle Planchet, emprisonné au coeur de la Bastille ? Aramis, devenu général des jésuites - donc l’un des hommes les plus riches et les plus puissants de la planète puisqu’il est l’intermédiaire obligé des archanges et le distributeur exclusif de leurs biens -, est-il toujours l’ami fidèle du capitaine des mousquetaires ? Quel but poursuit la vénéneuse et mortelle Milady de Winter ? Comment, d’ailleurs, a-t-elle réussi à survivre à son exécution devant témoins ? Que cachent les archanges dans leurs "cathédrales" implantées sur la Terre et dans celle, interdite aux hommes, de la Lune ? Et surtout, pourquoi le Cardinal de Richelieu mène-t-il cette politique en opposition frontale mais feutrée avec celle du Roi, Louis XIV, qui ne vit que pour les fêtes fastueuses données en son palais, la Versailles céleste ? Avec l’aide d’Athos et du brave Porthos, retrouvé dans les tavernes parisiennes, titillé en permanence par Estella, entre gasconnades et combats épiques, trahisons et amitiés, d’Artagnan va pourchasser sa mémoire et les ennemis du Roi. Marcastel nous livre un deuxième volume aussi réussi que le premier : il réussit à mettre en scène des personnages à la psychologie bien étudiée (comment supporte-t-on de savoir que l’on est un clone ou d’être condamné à une vie de pur esprit, sans aucun des plaisirs de la vie, lorsque l’on se retrouve dans un corps entièrement mécanique ?) et le Cardinal qu’il nous présente a l’esprit tortueux, machiavélique et, paradoxalement, très droit car dévoué entièrement au bien de la France (du moins sa conception de ce bien commun), un homme complexe et fascinant, d’autant que son physique parfaitement adapté en surprendra plus d’un. Quant aux descriptions de la cathédrale volante des jésuites ou de la Bastille, elles sont particulièrement graphiques et superbes (avec pour la Bastille, un clin d’oeil à un film de 1997, bien connu des amateurs, à savoir Cube). Jean-Luc Marcastel éprouve aussi, manifestement, une sympathie particulière pour Rochefort, l’éternel ennemi de d’Artagnan, : ce sont des ennemis dont la rivalité n’efface jamais le respect mutuel. Comme le dit Planchet (cf p. 243) "... ils sont les derniers de leur espèce... Les derniers feux de la chevalerie. Avec eux, c’est tout un monde qui disparaît." C’est l’une des grandes forces de ce roman,et de son auteur, que de nous faire ressentir cette disparition et la nécessité de s’adapter à un nouvel environnement, ce qui éveille en nous des échos très contemporains. Avec ce Simulacre tome 2, Marcastel réaffirme sa place de meilleur auteur de littérature populaire - et pour moi c’est un compliment - de sa génération, un roman qui nous fait nous évader de la réalité pendant quelques heures. Mon seul bémol, et l’auteur n’est pas en cause, il en est la victime, c’est le bug de composition du texte qui a modifié la ponctuation des dialogues de manière incongrue, dérangeant uniquement pour les maniaques comme moi, petit problème qui ne gêne aucunement la lecture et ne dénature pas le sens des phrases. Mais, comme dans le volume précédent, nous bénéficions à l’intérieur du livre de nombre de beaux crayonnés de Jean-Mathias Xavier qui rajoutent un plaisir visuel supplémentaire à celui de la lecture. Et maintenant, il ne nous reste plus qu’à attendre de découvrir les merveilles et les mystères de la Versailles céleste dans le dernier volume de cette trilogie.
 
Jean-Luc Rivera