Les coups de coeur de Jean-Luc Rivera - mars 2016
de Marie Brennan et Paul Beorn
aux éditions
Genre : Fantasy
Sous-genres :
  • SF

Auteurs : Marie Brennan , Paul Beorn , Patrick Eris , Jeff Vandermeer , Jack Vance , Michel Pagel , Ramez Naam , Eric Senabre
Date de parution : mars 2016 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Titre en vo :

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Jean-Luc Rivera est un passionné et un érudit de tous les genres de l’Imaginaire. Organisateur du Festival de Sèvres, conférencier et membre du jury du Grand Prix de l’Imaginaire, il nous fait partager régulièrement ses coups de cœur sur Actusf.

Les Vandales du vide de Jack Vance (Editions du Bélial)
 
Après leur nouvelle collection "Une heure-lumière" dont j’aurais l’occasion de vous reparler, les Editions du Bélial font un autre beau cadeau de début d’année à tous les amateurs de grande SF "classique" - et aux autres - en lançant une autre collection dont le titre veut tout dire : "Pulps", avec le seul roman de l’immense Jack Vance encore inédit en français, Les Vandales du vide, orné d’une belle couverture de Caza. Voilà un beau roman "juvenile" qui nous conte les aventures du jeune Dick Murdock, qui a quitté sa planète natale de Vénus (qui était encore couverte de jungles tropicales) pour rejoindre son père, un scientifique distingué, directeur du grand observatoire astronomique basé sur la Lune. Il y déploiera tous ses talents d’observation et de déduction pour déjouer les manoeuvres des redoutables pirates spatiaux, ces vandales du vide qui écument les lignes régulières interplanétaires et massacrent sans pitié les équipage et les passagers des vaisseaux de transport, et de leur chef, l’infâme Basilic, dont l’identité est inconnue. Voilà un joli roman, plein d’action, qui fait bien ressentir tout l’enthousiasme de l’époque (le roman date de 1950 et a été publié en livre en 1953) pour cette conquête spatiale qui ne faisait que commencer. Il n’est que de lire l’avant-propos de Jack Vance pour rêver de cette période où tout restait possible et mesurer ce que nous avons perdu lorsque les visionnaires ont été remplacés par les comptables... Merci à Olivier Girard et à Pierre-Paul Durastanti de nous permettre de nous replonger dans cette SF heureuse et optimiste où tout était possible, où un jeune garçon pouvait mettre à profit ses connaissances, son éducation scientifique et son absence de présupposés pour explorer la Lune et défaire les méchants, soutenu par son père... A lire de suite en attendant les prochains titres.
 
Ceux qui grattent la terre de Patrick Eris (Editions du Riez)
 
Cela faisait quelque temps que nous n’avions plus lu du Patrick Eris mais l’attente en valait la peine car il revient avec un excellent roman, Ceux qui grattent la terre (Editions du Riez). La pauvre Karin Frémont fait partie de cette immense cohorte de jeunes diplômés français d’aujourd’hui qui galèrent pour essayer de trouver un boulot. Alors qu’elle arrive au bout du rouleau, sa chance va tourner : elle est engagée comme secrétaire particulière d’un auteur allemand au succès international, Harald Schöringen, spécialiste de l’occultisme, qui vit reclus, en fauteuil roulant, dans un immense appartement du côté de Montmartre. Elle peut même s’installer dans un coin de celui-ci - et sans même avoir à coucher !!! -, bref une vie nouvelle, un travail intéressant, avec un patron excentrique et exigeant mais aussi généreux, aux amis aussi étranges qu’intéressants (entre autres un certain "cardinal"). Tout serait parfait si il n’y avait cet homme noir, ce locataire disparu dans l’immeuble, ses rêves étranges et envahissants (mais normaux, n’est-ce pas, vu son immersion permanente dans l’occulte et l’étrange...) et ces grattements étranges la nuit. Et quand son patron, pour fuir la presse, décidera de quitter Paris pour une maison en province choisie selon des critères très spécifiques, elle le suivra sans regrets pour entamer cette nouvelle vie provinciale, s’étant remise de l’attaque de cet homme noir grâce au séjour en clinique payé par Schöringen, au fin fonds du Jura. Tout est donc pour le mieux mais quels sont ces grattements... Je ne vous en dirais pas plus car le roman de Patrick Eris gagne alors en intensité, jusqu’à une chute qui vous surprendra, je pense, autant qu’elle m’a surprise. Voilà de l’horreur parfaite, ancrée dans le monde contemporain, jamais gore mais toujours très fine, un roman qui se déroule comme un morceau de musique (si j’étais amateur de musique italienne je dirais une intrigue dont le cours serait tempo allegro ma non troppo, moderato, crescendo puis forte subito) ce qui n’est pas surprenant puisque l’auteur est aussi musicien. Si vous êtes amateurs de bons romans d’horreur, ou de bons romans tout court, allez vite découvrir Ceux qui grattent la terre
 
Annihilation de Jeff VanderMeer (Au Diable Vauvert)
 
Avec la sortie d’Annihilation (Au Diable Vauvert), Jeff VanderMeer a écrit un grand roman de SF dont la lecture fait comprendre pourquoi la trilogie du Rempart Sud, dont c’est là le premier volume, s’est vue récompenser par le Nebula et le Shirley Jackson Awards. Il nous plonge dans un monde où est apparue depuis une trentaine d’années une Zone X, zone de végétation luxuriante avec quelques ruines, aux limites et aux caractéristiques inconnues, coupée du reste du continent par une frontière à la nature imprécise et indéterminée - les caractéristiques de la Zone X sont d’ailleurs indiquées dans un journal d’expédition comme étant "imprécision et confusion" (p. 108) - et où 11 expéditions ont déjà été envoyées, avec des rapports plus que contradictoires pour celles dont des membres ont réussi à revenir. Nous lisons dans ce livre le journal d’un membre de la 12ème expédition, composée de quatre femmes dont nous ne connaissons que les professions (une biologiste dont nous découvrons le journal, une géomètre, une anthropologue et une psychologue, chef de l’expédition). Cette absence de noms participe de l’atmosphère très particulière et très originale du roman, qui contribue à la rendre particulièrement énigmatique : non seulement aucun personnage n’a de nom propre mais aussi aucun lieu géographique n’a de nom - nous n’avons aucun indice sur où se trouvent la Zone X ou la ville d’où partent les expéditions ni sur le pays ou le continent concernés -, n’apparaissent qu’un Phare (sans autre précision) dans cette zone non cartographiée et un "tunnel" appelé "tour", pour des raisons que je vous laisse découvrir, par la biologiste. Le seul autre nom qui figure dans le roman est celui de l’agence gouvernementale responsable de l’envoi des expéditions, qui se désigne du nom curieux de Rempart Sud, aucune date ne permettant non plus de savoir quand nous sommes et depuis quand exactement existe cette agence.
 
Tout ce premier volume tourne autour du personnage central de la biologiste et de sa/ses découverte/s au cours de cette 12ème expédition. Elle est introvertie, a un relationnel difficile avec les autres y compris son mari ; sa seule véritable passion c’est l’observation en solitaire de la nature et de ses éco-systèmes particuliers(en se focalisant sur les relations internes à ceux-ci) et c’est ce qu’elle fait aussi dans la Zone X où elle vivra ce que l’on pourrait définir comme un processus alchimique dont elle serait le matériau de base (le principe de l’Ars Magna) et qui sera transformé, transmuté, lors de son séjour (les titres des différents chapitres sont d’ailleurs explicites, du premier "Initiation" au dernier "Dissolution").
 
Avec ce premier tome Jeff VanderMeer réussit le tour de force de nous intriguer en permanence - on comprend que Paramount ait acheté les droits pour en faire un film prévu en 2017 -, jouant avec brio des questions qui se posent en permanence et auxquelles les réponses éventuelles soulèvent encore plus de questions, dans un monde où apparences et réalité sont des notions floues dans lesquelles évoluent et se débattent les personnages et le lecteur qui, lui, ne rêve que d’une chose : lire très vite le tome 2 "Authority" pour en savoir plus sur "Rempart Sud".
 
La Stratégie des As de Damien Snyers (Editions ActuSF)
 
Avec La Stratégie des As de Damien Snyers, les Editions Actusf nous font découvrir un nouveau jeune auteur à la plume et aux idées originales. Ce roman inclassable, et c’est ce qui fait sa force, ressort à la fois du polar, de l’urban fantasy, du steampunk et de l’uchronie. L’auteur nous emmène à Nowy-Krakow, la principale ville de Nouvelle-Pologne (quelque part vers le sud de l’Amérique du Nord), où vivent de petites arnaques trois personnages peu recommandables : James Laany, un elfe qui exècre les humains avec lesquels il est obligé de vivre, et ses deux associés, Elise, une métisse elfo-humaine, et Jorg, un troll atypique, tous deux au plus bas de l’échelle sociale, méprisés de tous, en particulier des humains qui tiennent le haut du pavé. Il va se retrouver embauché, sans avoir vraiment le choix et avec la promesse d’une belle récompense, par deux vieillards richissimes (et contrôlant manifestement des opérations peu légales, ils possèdent d’ailleurs la moitié de Paris...), Astur et Nikhto, pour un travail à la fois simple et compliqué : voler le Rein d’Isis, une pierre très précieuse aux pouvoirs magiques réputés, pierre en possession d’un couple vivant en reclus dans leur belle maison, Marion et Nicolas Pellière. Comme s’en doutait Laany, d’autres voleurs ont été mis sur le coup, dont Mila, avec laquelle ils feront, bon gré, mal gré, équipe. Entre la préparation soigneuse du vol, impliquant le cambriolage de la bibliothèque des mages, la reconnaissance des lieux et l’infiltration de la maison par une méthode ingénieuse, puis l’exécution proprement dite du larcin, et ses suites tout à fait inattendues, l’auteur nous fait partager un récit plein de vie et de détails qui rendent ce monde à la fois familier et très étranger - ces nouvelles inventions que sont les calèches à vapeur, l’interaction technologie-magie développée par les mages pour obtenir de meilleurs résultats pratiques, les allusions aux métropoles africaines et à la technologie de pointe ghanéenne -, avec des personnages attachants car très humains (ce qui est le comble pour un elfe plein de mépris pour les hommes), capables à la fois du pire (James a tué et tue sans grand remords) et du meilleur (il se sacrifierait pour ses compagnons qu’il aime sincèrement). Tout cela nous donne un excellent roman, qui se lit passionnément - impossible de le lâcher avant la fin - et ne laisse au lecteur qu’une envie, celle de retrouver très vite James Laany et son univers (malgré ce que déclare Damien Snyers dans son interview en fin de livre, les lecteurs ne pourront se contenter de la frustration d’un "one-shot"...).
 
Un Ogre en Cavale de Paul Béorn (Castelmore)
 
Depuis près d’un an, Paul Beorn s’est détourné de la fantasy adulte, après nous avoir quand même donné "Le Septième Guerrier Mage" (coup de coeur d’août 2015), au profit de l’imaginaire jeunesse. Il vient de sortir "Un Ogre en Cavale" (Castelmore), un amusant conte moderne pour enfants - et même pour grands enfants, les parents pourront le lire avec autant de plaisir que j’en ai eu - qui démarre au quart de tour avec Jeanne, jeune fille de douze ans plutôt solitaire car, à juste titre, elle préfère les romans de fantasy à la télé, qui, alors qu’elle est hospitalisée pour un malaise grave, se fait voler son coeur par un ogre entré dans sa chambre ! Fort heureusement un mousquetaire magicien, accompagné de son chat non botté mais parlant, apparaît à son tour et lui sauve temporairement la vie en lui donnant une poudre de dragon. De même que l’ogre, un criminel évadé de prison et en cavale, ils viennent d’Asmarie, un monde parallèle nettement plus enchanté et fantasque que le nôtre, ce qui procure d’ailleurs à ses habitants un sentiment de supériorité peu agréable pour nous. A partir de là Jeanne, seule à voir le fantôme de la princesse d’Asmarie tuée par le monstre, va imposer sa compagnie aux deux traqueurs d’ogre et se lancer, avec nous, dans une poursuite de plus en plus folle dans un Paris où les gobelins vivent des choses perdues et où gargouilles et autres statues de pierre s’animent, pour se terminer en apothéose dans un lieu aussi emblématique qu’ironique. Le ton est drôle alors que le sujet est grave : non seulement la vie d’une petite fille et en jeu mais aussi la vie de notre société dans son ensemble, menacées par cet ogre de plus en plus gargantuesque qui transforme tout ce qu’il touche et laisse derrière lui une traînée de nourritures gâchées et avariées, belle métaphore pour notre société de consommation et son appétit glouton qui dévaste et même détruit le tissu social et la jeunesse. C’est aussi un beau roman sur la tolérance et le droit à la différence ainsi que sur la manière de grandir, je n’ose dire mûrir car c’est un hymne au rêve, et la transition difficile entre enfance et adolescence, les dernières lignes sont à la fois belles et pathétiques. Mais avant tout, voilà un excellent livre pour les jeunes car c’est d’abord une traversée complètement folle d’un Paris de plus en plus délirant (surtout pour ses habitants rationnels et sa police dépassée), écrite de manière simple, élégante et humoristique par l’auteur avec, en prime, de fort jolies illustrations de Noémie Chevalier, auteure de la couverture, dans le corps du texte.
 
Le Club de Michel Pagel (Les Moutons électriques)
 
Qui d’entre nous n’a pas lu au moins un roman du Club des Cinq d’Enid Blyton dans leur mythique édition de la Bibliothèque rose à couverture cartonnée ? Ces adaptations françaises ont marqué plusieurs générations de lecteurs dont Michel Pagel qui, avec "Le Club" (Les Moutons électriques), nous emmène quelques dizaines d’années plus tard à la villa des Mouettes, à Kernach, en Bretagne, où habite toujours Claude. Celle-ci a décidé d’inviter pour Noël ses cousins que la vie a séparé depuis longtemps, et nous allons découvrir que la vie ne les a guère épargné : Dagobert est mort depuis une trentaine d’années, Claude, François, Mick et Annie et leur ami Pilou ont vécu des vies plus ou moins ratées, avec des problèmes psychologiques que nous allons découvrir, et ce depuis le "cataclysme". Outre la froideur des retrouvailles, reflet de la température extérieure, le Club va se retrouver coincé par la neige dans la villa alors que la vieille maman de Claude est assassinée dans son lit sans qu’il n’y ait de traces à l’extérieur... Qui est l’assassin ? Qui sont ces quatre enfants anglais qui, avec leur chien, apparaissent à Claude et communiquent avec François ? Qu’est-il arrivé lors de ce fameux cataclysme ? Avec beaucoup de finesse et de psychologie, Michel Pagel met sa parfaite connaissance du Club des Cinq et des "Famous Five" au service d’une histoire particulièrement énigmatique, la faisant imperceptiblement glisser de niveau en niveau afin de répondre aux questions que j’ai posé plus haut. Et la résolution finale est à la hauteur des attentes que l’auteur a fait naître ! Avec un humour qu’Enid Blyton et son sens de la bienséance n’auraient sans doute pas apprécié, Michel Pagel fait évoluer ses personnages dans des directions que nous n’aurions pas soupçonné - car nous nous sommes tous obligatoirement posés la question de ce que deviennent nos personnages favoris avec le passage du temps, question qui se pose aux et que se posent les auteurs - dans un roman noir avec une saveur nostalgique douce-amère, dont j’ai trouvé l’atmosphère flirtant avec le fantastique plutôt hitchkockienne. Voilà un court roman noir très réussi, qui signe de belle manière le retour de Michel Pagel à l’écriture après quatre ans d’attente. Précision importante : nul besoin d’être un expert du Club des Cinq pour apprécier les subtilités du roman, que ceux qui, comme moi, n’en avaient lu que peu et il y a très longtemps n’aient aucune crainte, le livre se suffit à lui-même.
 
 
Crux de Ramez Naam (Presses de la Cité)
 
L’un des thèmes qui sont le plus discutés aujourd’hui est celui du post-humanisme, face aux avancées rapides de la science. En décembre 2014 je vous avais parlé des réflexions passionnantes de Ramez Naam, spécialiste des nouvelles technologies et de la programmation, qui, dans son roman "Nexus" (Presses de la Cité), explorait les conséquences pour l’humanité et la société de l’utilisation d’une nouvelle drogue nanotechnologique, le nexus. Avec "Crux" (toujours aux Presses de la Cité) l’auteur poursuit son exploration de l’impact de cette nanodrogue qui, en répandant des nanomachines dans le cerveau, permet l’établissement de nouvelles connexions intérieures et surtout extérieures, mettant les cerveaux en relation les uns avec les autres, une sorte de gestalt. Pour ses inventeurs, Kade (biologise de génie) et ses amis, il s’agit de faire faire un bond en avant à l’humanité, de la faire passer à l’étape suivante de son évolution ; pour d’autres, comme Warren Becker, il s’agit d’une atteinte inacceptable à l’intégrité du corps humain qui est une sorte de sanctuaire intouchable, pour d’autres encore, comme Su-Yong Shu, la grande neurologue chinoise, la piste de l’androïde mécanique ou cloné et du téléchargement de la personnalité est une voie plus intéressante et plus prometteuse pour le post-humain. L’intérêt majeur de "Crux" est de montrer comment les utilisateurs vont s’emparer de cette drogue pour des usages non prévus : la nature humaine étant ce qu’elle est, accéder à un niveau supérieur de conscience n’entraîne pas obligatoirement l’accession à un niveau supérieur de moralité d’où des viols, des vols et des escroqueries de la part des élément criminels réalisant le potentiel du nexus. Mais aussi des usages plus créatifs et utiles font leur apparition comme le traitement de la maladie d’Alzheimer, la communication avec des enfants autistes ou l’atteinte de la béatitude par des moines bouddhistes... Ramez Naam montre très bien l’infinité des attitude possibles face à cette révolution comportementale et à ce qu’il appelle (p. 289) le Dilemme du Néandertalien : réaction (on essaye d’éradiquer la drogue), conservatisme (rien ne doit changer, il y a un passage extraordinaire sur l’attitude de l’abbé d’un monastère bouddhiste), progrès mesuré, adoption enthousiaste, peur panique et, bien entendu, les tentatives de récupération ou de neutralisation par les gouvernements (américain et chinois en particulier) afin de protéger leurs intérêts face une nouveauté qui met en jeu le devenir de notre espèce et la difficulté de la transition. L’auteur pose aussi, à travers tout le roman, en particulier avec le personnage de Shiva, milliardaire indien progressiste, tentateur de Kade, cette question fondamentale : si un homme a la possibilité d’imposer à la planète entière ses choix sans possibilité d’y résister, et que ceux-ci sont les meilleurs pour le futur de l’espèce, a-t-il le devoir de le faire au risque de se substituer à Dieu (ou de le devenir) ou doit-il laisser faire dans la douleur ? La fin du roman nous montre les conséquences des deux choix et nous fait attendre avec impatience le dernier volume de cette trilogie et la réponse à la réflexion de Shu : la guerre entre humains et post-humains est-elle inéluctable ?
 
Pour bien suivre l’intrigue et apprécier au mieux les idées de Ramez Naam, je vous conseillerai de lire dans l’ordre "Nexus" (qui vient de paraître en format poche chez Pocket) puis "Crux", tous deux fort bien traduits par Jean-Daniel Brèque en dépit de la complexité de certains concepts qu’il rend fort bien dans notre langue.

Une histoire naturelle des dragons. Mémoires, par lady Trent de Marie Brennan (L’Atalante)
 
Il arrive, de temps en temps, de découvrir un nouvel auteur et d’être enthousiasmé par son talent. Grâce à L’Atalante, cela a été le cas pour moi en dévorant d’une traite entre le samedi soir et les premières lueurs de l’aube le dimanche matin "Une histoire naturelle des dragons. Mémoires, par lady Trent" de Marie Brennan. Il s’agit là, comme le sous-titre l’indique, du premier volume des mémoires d’une vieille lady non conformiste car devenue naturaliste, spécialisée dans les dragons et abordant même quasi ouvertement des questions délicates comme celles de la reproduction... Inutile de préciser que nous sommes dans un monde légèrement différent du nôtre mais où le Scirland des années 5600, pays où est née dans une famille de la bonne société Isabelle Hendemore, la future lady Trent, ressemble furieusement à l’Angleterre victorienne et où donc une jeune femme ne peut montrer d’intérêt pour autre chose que la broderie puis la chasse au mari et enfin la tenue de son ménage entre deux bals et activités charitables... Isabelle nous raconte son enfance, la passion pour la zoologie qu’elle a développé dès l’âge de sept ans, en particulier pour les dragons (car il vit beaucoup de dragons, de toutes sortes, dans les pays plus ou moins éloignés) à travers l’étude des lucions, ces mini-dragons communs dans les jardins et les champs. Elle nous conte aussi la chance qu’elle a eu d’avoir un père cultivé et ses manoeuvres pour lui faire acheter "Une histoire naturelle des dragons", l’ouvrage de référence écrit par sir Richard Edgeworth. Nous la suivrons dans ses débuts dans la société de la capitale, Falchester, à l’âge tendre de dix-sept ans pour se trouver un mari sans effrayer les candidats possibles par ses intérêts peu féminins et son mariage avec Jacob Camherst puis sa participation à sa première expédition, dans les montagnes sauvages de cette contrée arriérée et hostile qu’est la Vystranie mais qui grouille de dragons. Tout le roman, écrit à la manière des mémoires et des récits de naturalistes du XIXème siècle, est un bijou d’humour pince-sans-rire (rendu fort bien par Sylvie Denis à qui cela a dû rappeler un autre auteur qu’elle a traduite, Gail Carriger) qui démontre la culture de Marie Brennan et sa familiarité, étant elle-même spécialisée en archéologie, anthropologie et folklore, avec le style de l’époque. Isabelle est un personnage attachant par sa révolte contre les usages de sa société et sa manière de les contourner, avec l’aide de son sympathique et amoureux mari et de lord Hilford, spécialiste des dragons, naturaliste de renom mettant le savoir et la passion dragonesques au-dessus de tout. Quant à toute la partie se déroulant à Drustanev, le village perdu au milieu des montagnes où l’expédition va se rendre, outre la manière parfaite dont est décrite l’évolution et le mûrissement d’Isabelle, devenant une vraie femme de tête menant l’enquête face à l’adversité, les réflexions sur le caractère des habitants, les moeurs du pays, l’économie et la politique, donnent un caractère d’authenticité hallucinant au livre (sans compter, m’a-t-il semblé, quelques clins d’oeil à des films d’Universal et de la Hammer...) et nous nous posons avec Isabelle des questions sur les ruines monumentales laissées par cette civilisation draconienne inconnue et disparue à la surface du monde. Vous l’avez compris, voici le roman à lire en ce début d’année, d’autant plus qu’il est servi par une couverture superbe - une planche anatomique de dragon ! - de Todd Lockwood qui a aussi signé les beaux dessins à l’intérieur du livre. L’attente va être longue jusqu’à la sortie prévue à l’automne du tome 2 puis des autres car, Dieu merci, lady Trent a vécu une longue vie
 
Le dernier songe de Lord Scriven d’Eric Senabre (Didier jeunesse)
 
J’appartiens, comme sans doute un certain nombre de ceux qui lisent mes coups de coeur, à l’estimée confrérie des amateurs de détectives de l’étrange et de l’occulte et je tiens à saluer l’apparition d’un nouveau détective du genre, Mr Banerjee, 30 Portobello Road à Londres. C’est grâce aux mémoires de son assistant, Christopher Carandini, portés à notre connaissance par Eric Senabre sous le titre "Le dernier songe de Lord Scriven" (Didier jeunesse), que nous faisons connaissance de l’étonnant Mr Banerjee, gentleman indien réputé pour ses résultats obtenus par des méthodes peu habituelles. En effet, il s’endort pendant 25 minutes (jamais plus sous peine de ne pas revenir) sous la surveillance de son assistant, rêve à haute voix et ce rêve lui fournit la solution car, comme l’explique à Christopher ce "brahmane [... aux] savoirs anciens" il met "en lumière des éléments que mon conscient aurait laissés de côté". Après nous avoir fait découvrir la manière dont ils se sont rencontrés, Christopher va nous raconter leur première enquête : celle sur le meurtre de Lord Scriven, effectuée à la demande de la victime après son assassinat ! (et tout cela s’explique fort bien). Nous sommes en 1906, les tensions internationales sont fortes, Lord Scriven est un riche et puissant fabricant de canons et MM Banerjee et Carandini vont se retrouver entraînés dans une intrigue où s’entre-mêlent éléments surnaturels et bien terrestres. Eric Senabre, grand amateur de littérature populaire, nous donne là un beau roman avec des ressorts qui fonctionnent toujours - complots, méchants avides, amour, vengeance -, à l’écriture simple et efficace, dans la tradition populaire mais revisitée avec l’humour d’aujourd’hui. A ma connaissance il n’y avait guère eu, avant Mr Banerjee, que le détective Morris Klaw, créé par Sax Rohmer en 1920, pour dormir sur les lieux des crimes et rêver ainsi les solutions grâce à des transmissions psycho-oniriques, ce qui est assez différent : il faut donc saluer ce nouveau détective, parent aussi du Sâr Dubnotal dont il partage les connaissances de l’Inde traditionnelle, dont la première enquête officielle est un moment de lecture plaisir et dont la fin laisse présager - je rêve de ne pas me tromper... - de nouvelles enquêtes après le coup d’éclat final de ce volume.
 
Jean-Luc Rivera