Les coups de coeur de Jean-Luc Rivera - juillet 2016
de Estelle Faye et Poul Anderson
aux éditions
Genre : Fantasy
Sous-genres :
  • SF

Auteurs : Estelle Faye , Poul Anderson
Date de parution : juillet 2016 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Titre en vo :

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Jean-Luc Rivera est un passionné et un érudit de tous les genres de l’Imaginaire. Organisateur du Festival de Sèvres, conférencier et membre du jury du Grand Prix de l’Imaginaire, il nous fait partager régulièrement ses coups de cœur sur Actusf.

La Patrouille du temps - L’intégrale et La Hanse galactique tome 1Le Prince Marchand de Poul Anderson au Bélial 
 
Cet été sera placé, pour les lecteurs amateurs de belle SF, sous le signe de Poul Anderson. Grâce aux efforts inlassables de Jean-Daniel Brèque et Pierre-Paul Durastanti et au soutien sans faille d’Olivier Girard et des Editions du Bélial, nous avons droit à deux des plus grands cycles de Poul Anderson, sans conteste l’un des plus grands auteurs américains, jusqu’à maintenant injustement peu et mal traduit en France.
 
Tout d’abord une édition en deux volumes magnifiques - les couvertures de Caza sont, à mon avis, parmi les meilleures qu’il ait jamais faites, et ce n’est pas peu dire ! - de l’intégrale de cette saga aussi mythique que classique qu’est "La Patrouille du temps". Je pense inutile de présenter les aventures de Manse Everard et des autres gardiens du temps au sein de cette Patrouille créée par les énigmatiques Daneeliens, sans doute nos descendants d’un futur tellement lointain qu’il en devient inimaginable. Dans le premier volume, outre les grandes aventures classiques ("La Patrouille du temps", "Le Grand Roi" - l’une des plus réussies pour moi -, "Echec aux Mongols" qui trahissait l’intérêt de Poul Anderson pour les explorations possibles de l’Amérique avant Colomb, "Les Chutes de Gibraltar" ou "L’Autre univers"), on y trouve aussi trois nouvelles inédites dont la très belle "D’ivoire, de singes et de paons" et un excellent avant-propos de Jean-Daniel Brèque sur Poul Anderson. Le second tome nous permet de lire deux romans inédits (le court "L’Année de la rançon" et l’excellent "Le Bouclier du temps") et une nouvelle tout aussi inédite, "La Mort et le Chevalier". Certains d’entre vous m’objecteront, à juste titre, qu’ayant déjà acheté l’édition du Bélial en quatre volumes il y a quelques années, où étaient traduits pour la première tous les inédits, ils ne vont pas racheter cette édition. Mis à part que l’on pourrait ne les acheter que pour avoir les couvertures de Caza..., cette nouvelle édition contient deux longs articles passionnants de Poul Anderson, tous deux inédits en français, qui éclairent son écriture de ce cycle, et une belle postface de Xavier Mauméjean qui analyse de manière fort pertinente, à travers Manse Everard, les positions de Poul Anderson sur la destinée et ce que doit être un homme. A ne pas manquer,donc, lecture indispensable de l’été !
 
Tout aussi indispensable, toujours au Bélial, le premier tome de "La Hanse galactique", intitulé "Le Prince Marchand". Voilà un autre cycle majeur de Poul Anderson qui n’avait connu qu’une publication partielle et désordonnée en France et je suis ravi, pour l’avoir lu en anglais, que cette lacune lamentable soit comblée. Nous sommes au XXIVème siècle, alors que l’humanité a conquis l’espace et rencontré d’autres espèces pensantes : d’énormes conglomérats commerçants se sont créés, affrontés et, finalement, organisés en une Ligue polesotechnique afin de limiter la concurrence trop ouverte et diminuer ainsi les bénéfices, tout en tenant la dragée haute aux différents gouvernement stellaires, une sorte de consortium de Compagnies des Indes... Parmi elles, se dissimulant sous le nom anodin de Compagnie solaire des épices et liqueurs, l’une des plus puissantes et influentes est dirigée par Nicholas van Rijn, un personnage falstaffien, vieil homme issu des bas-fonds de Djakarta, buveur, baffreur épicurien, coureur de jupons, qui s’est construit à la force du poignet. Il est une sorte de grand requin blanc au milieu des innombrables requins du commerce interstellaire et un manipulateur hors pair. Nous découvrirons tout d’abord ses talents dans la nouvelle "Marge bénéficiaire" où il mettra en oeuvre son intelligence hors pair pour préserver une route commerciale interstellaire menacée par un gouvernement pirate et expansionniste, alors que les autorités stellaires ne peuvent pas intervenir. Puis nous le verrons dans toute la grandeur de sa personnalité hors pair dans le roman "Un homme qui compte" (excellent titre !) qui avait été traduit assez mal précédemment en français. Van Rijn se trouve naufragé, avec deux compagnons, sur une planète gigantesque, Diomède, recouverte d’eau, où tout est poison pour les humains, avec des indigènes sauvages et primitifs. Comment va-t-il s’en sortir alors que le temps leur est compté, leurs provisions et leur eau étant limitées, et que le seul comptoir humain de la planète, sa factorerie, est inaccessible dans les temps car éloigné de dix mille kilomètres ? Vous le découvrirez dans ce roman picaresque, où Van Rijn développe tous ses talents ; le roman est, en plus, fort drôle, car nous voyons aussi ses actions jugées par Wace, son collaborateur survivant, qui ne voit en lui qu’un exploiteur-profiteur de première classe et par ceux de Dame Sandra Tamarin, héritière du grand-duché d’Hermès (l’un des plus puissants de la galaxie), qui, elle, a été formée aux arts du gouvernement. Ajoutez-y des indigènes ailés dont deux grandes nations sont en guerre et dont les dirigeants n’ont jamais été confrontés à des Terriens et vous avez un grand roman de SF, tout en finesse car le talent de Poul Anderson pour décrire les actions de van Rijn réside dans les implications de celles-ci alors qu’elles donnent une impression d’improvisation et de désordre. Bref, un ouvrage à lire en attendant impatiemment la suite de la Hanse galactique.
 
La Voie des Oracles d’Estelle Faye aux éditions Scrinéo
 
Estelle Faye appartient à ces auteurs qui réussissent à toujours nous surprendre d’agréable manière, quelque soit le type de roman qu’ils entreprennent, souvenez-vous de "Porcelaine", de "La Dernière lame" ou d’"Eclat de givre" (chroniqués ici-même) : c’est encore le cas avec la superbe trilogie "La Voie des Oracles" (T. 1 "Thya", T. 2 "Enoch", T. 3 "Aylus", tous trois chez Scrinéo). Afin d’éviter la frustration de l’attente entre chaque volume, j’ai préféré réfréner mon impatience de lecteur et attendre de pouvoir lire les trois volumes à la suite - ce qui, intrinsèquement, n’est pas bien vis-à-vis de l’auteur et de l’éditeur... - mais ensuite, quel bonheur ! 
 
Estelle Faye nous transporte au Vème siècle, où le roman débute dans une villa romaine appartenant au général Gnaeus Sertor, vieux soldat ancré dans l’ancienne tradition romaine, qui a glorieusement servi l’Empire contre les Vandales, et c’est là, au fin fond de la Gaule aquitaine, qu’il cache sa fille, Thya, car celle-ci a le don de divination. Elle est un oracle, la dernière de son espèce car les voyants et autres haruspices sont impitoyablement traqués par les prêtres chrétiens depuis la conversion de l’Empire au christianisme. Lorsque son père est assassiné par des mercenaires pictes aux ordres d’Aedon, le propre (à rien) fils du général, un viveur ambitieux, Thya va s’enfuir sur les routes et, au hasard (mais il n’y a pas de hasard) de ses rencontres, elle va s’enfoncer dans la Gaule pour essayer, poussée par ses visions, de rejoindre la forteresse de Brog, là où son père accomplit son plus haut fait d’armes. Mais, bien sûr, les événements tels que rapportés par l’histoire ne sont pas forcément les faits réels, et Thya, aidée d’Enoch, un jeune maquilleur mi-romain mi-barbare donc rejeté des deux civilisations, découvrira l’histoire véritable, ses propres origines du côté de sa mère et rejettera son destin programmé. Récit magnifique où les dieux affaiblis par l’abandon de leurs fidèles assistent impuissants à leur fin programmée ou, au contraire, s’y opposent, où les créatures "mythologiques" s’étiolent face à un christianisme conquérant et triomphant, "La Voie des Oracles" nous permet de parcourir l’empire romain mais aussi son rival byzantin et son ennemi sassanide, la quête de Thya et sa poursuite par Aedon et ses alliés surnaturels nous emmenant jusque dans les déserts des confins de la Chine. Et là, tout sera remis en cause dans un troisième volume époustouflant, qui nous fait découvrir que les meilleures intentions et la connaissance du passé ne sont pas forcément les clés d’un avenir plus radieux. 
 
L’auteur a su mettre en scène des personnages remarquables comme Thya, son frère Aedon, le général Gnaeus et son opposé Aylus, Enoch bien entendu, et les placer dans des lieux dont la description est fort réussie : que ce soit la Byzance du Vème siècle, les déserts perses ou les temples perdus, sans compter les lieux enchantés, tout est là pour nous faire rêver, avec un sens du détail qui nous donne une idée des recherches historiques auxquelles a dû se livrer Estelle Faye.
 
A la fois réflexion sur le pouvoir, la connaissance, l’histoire et l’usage que l’on peut en faire, "La Voie des Oracles" est aussi et surtout un superbe roman d’aventures fantastiques.
 
Jean-Luc Rivera 
 
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