Les coups de coeur de Jean-Luc Rivera - Novembre 2016
de Olivier Gay et Paolo Bacigalupi
aux éditions
Genre : Fantasy
Sous-genres :
  • SF

Auteurs : Olivier Gay , Paolo Bacigalupi , Romain d’Huissier , Ann Leckie
Date de parution : novembre 2016 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Titre en vo :

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Jean-Luc Rivera est un passionné et un érudit de tous les genres de l’Imaginaire. Organisateur du Festival de Sèvres, conférencier et membre du jury du Grand Prix de l’Imaginaire, il nous fait partager régulièrement ses coups de cœur sur Actusf.

Il y a un an(coup de coeur d’octobre 2015), je partageais avec vous mon enthousiasme pour le tome 1 des "Chroniques de l’Etrange" de Romain d’Huissier. Le tome 2, "La Résurrection du Dragon" (toujours aux Editions Critic, toujours dans une belle édition cartonnée à la couverture très réussie), vient de sortir et il est aussi réussi, prenant et dépaysant que le premier. Nous retrouvons le jeune Johnny Kwan, le "fat si" (exorciste taoïste) qui avait déjoué les menées des sinistres 81 frères, se remettant de ses aventures précédentes en travaillant comme protecteur, au niveau surnaturel, d’un jeune acteur hong-kongais prometteur sur lequel plane un malheur. En outre, il travaille maintenant pour le milliardaire collectionneur Anthony Chau, une sorte de sinécure, pour identifier les objets magiques ; mais lorsque Pui Gan, un "zyuzing" (esprit-cochon, l’animal bien entendu...) dirigeant un petit empire du jeu et de la prostitution, l’appelle pour lui confier l’élucidation des meurtres de femmes-serpents qui viennent d’être commis de matière étrange dans l’un de ses bordels, "La Douceur ds Pruniers", et qu’Eddie Wong, le très puissant et redouté parrain de la Triade du Dragon florissant, lui confie l’expertise d’un oeuf de jade qui devrait faire éclore un dragon, Johnny va se retrouver au coeur d’un lacis de complots et d’intrigues qu’il va essaye de démêler avec l’aide de son ami, l’inspecteur de police Daniel Sung, la nonne combattante Ann Lung et l’apparemment falot guérisseur Mike Lyu. Entre les innombrables créatures surnaturelles maléfiques qui vont se mettre sur son chemin - nous permettant ainsi de faire connaissance avec des déités comme les Cinq Venins ou les "jiugwaai",la variété chinoise des golems -, les trahisons de toutes sortes et les soutiens plus ou moins inattendus, sans parler des blessures sans nombre, Johnny va réaliser qu’il est, sans le vouloir, sur la trace et impliqué dans une conspiration d’une ampleur insoupçonnée. C’est là tout le talent de Romain d’Huissier, dans ce deuxième volume, que de nous faire découvrir avec Johnny combien les faits les plus établis peuvent être trompeurs : s’ensuivront un certain nombre de coups de théâtre parfaitement amenés qui vous empêcheront, comme moi, de reposer le livre avant sa fin. De plus, le roman contient nombre de remarques et de réflexions intéressantes sur la mythologie et les rapports "hiérarchiques" entre les diverses croyances incarnées selon leurs origines et leur ancienneté, ce qui nous donne des combats entre divinités tout à fait extraordinaires. Il faudra en outre que Johnny apprenne à vivre une relation mature avec son amour d’enfance, Kara, et à établir ses priorités... Les enjeux du combat de Johnny deviennent si énormes qu’il a même nettement moins le temps de déguster de bons repas (mais nous aurons quand même quelques occasions d’avoir l’eau à la bouche...) ; nous sommes happés dans cette Hong-Kong si traditionnelle sous sa modernité apparente, où l’appel mythique de la Chine ancienne des Royaumes combattants et du premier empereur n’est jamais loin, cette ville si différente dans sa psychologie et son approche par rapport à nous, ce qui représente l’un des attraits majeurs de cette urban fantasy chinoise. Je terminerai en vous disant, comme je le concluais dans mon coup de coeur précédent), de vous précipiter pour acheter le livre puis : "Installez-vous confortablement dans un bon fauteuil, de l’eau de cuisson de riz et une épée de saule à portée de la main pour vous protéger au cas où..., plus une bonne Tsing Tao, et laissez-vous initier par Romain d’Huissier et Johnny Kwan aux "Chroniques de l’Etrange" de cette Hong-Kong du XXIème siècle solidement ancrée dans la tradition."
 
Dans un coup de coeur de janvier de cette année, je vous signalais la réédition en un volume, sous le titre "Les Epées de glace" (Bragelonne), du dyptique d’Olivier Gay "Le Boucher" et "La Servante", qui sont pour moi parmi les meilleurs romans de fantasy français écrits ces dernières années. Paraît maintenant une préquelle à ces deux romans, les débuts de Rekk, dit le Boucher, qui permet à Olivier Gay de nous faire découvrir, grâce à "La Main de l’Empereur" (Bragelonne), comment se sont forgées la réputation et la légende autour du grand général, le conquérant sanglant de Koush. Comme dans les romans précédents, ce qui fait toute la force et l’intérêt de l’histoire, outre une intrigue passionnante, c’est la psychologie fouillée des personnages dont, bien entendu et surtout, Rekk. Nous découvrons son enfance à la fois misérable et heureuse dans le bordel où travaille sa mère, dans les arènes où son père est le plus grand des gladiateurs (sans que Rekk ne sache qu’il est son père), père qui lui apprendra le maniement des armes et fera de lui le combattant redoutable qu’il deviendra par la suite. Nous le suivrons sur les chemins torturés de son adolescence, où ses plus grands bonheurs sont toujours immédiatement suivis des événements personnels les plus terribles, où sa position de plus grand champion des arènes ayant jamais vécu (trois Cimeterres d’Or d’affilée) entraîne sa chute mais aussi la plus grande chance de sa vie (mais en est-ce vraiment une ?) puisque l’Empereur lui-même, Bel 1er, qui l’a remarqué lors de ses combats, lui offre une commission de lieutenant dans l’armée qu’il a réuni pour tenter à nouveau de conquérir les étendues sauvages de Koush, qui lui résistent depuis trop longtemps. Ce sera là que Rekk fera la preuve de son talent, sauvant une partie de ses hommes plus son capitaine et son légat lors de la défaite du général Abaddon, et qu’il gagnera son surnom de Boucher en massacrant impitoyablement hommes, femmes et enfants koushites, ces barbares cannibales sans foi ni loi. Ce sera lui qui brisera la puissance koushite et sauvera son Empereur car c’est là son devoir : c’est aussi ce qui rend la lecture de "La Main de l’Empereur" addictive car nous voyons la psychologie de Rekk se développer et, surtout, ce qui nous le rend presque sympathique (beau tour de force de l’auteur), nous le comprenons dans ses réactions tout en l’admirant. En effet, à travers ses épreuves, ses pertes et ses deuils, Rekk conserve une rectitude morale et une droiture qui font de lui une personne foncièrement honnête (ce dont d’autres profitent) et qui, lorsqu’il agit par vengeance, le fait toujours dans un esprit de rétablissement de la justice (ce qui, parfois, n’a rien à voir avec la loi). Cela donnera d’ailleurs une belle scène avec son Empereur lorsqu’il réalisera que les Koushites qu’il a férocement exterminés ne sont pas ce qu’il croyait qu’ils étaient et qu’il porte le poids d’atrocités qu’il a commises à tort : le roi M’bao est le seul de ses adversaires qui soit parfaitement honorable à sa manière, défendant son pays et ses tribus dans le respect de ses traditions et de sa culture. Olivier Gay a tout aussi bien réussi le personnage de l’Empereur, Bel 1er, conquérant arrogant et machiavélique, à l’intelligence acérée, un homme qui fait passer la raison d’état et ses intérêts (qui se confondent avec les siens) avant ses sentiments, manipulateur aussi retors que brillant, qui forgera le destin de Rekk et sa gloire en assurant les siens, avec des convictions qui forcent l’admiration. Bien entendu, le roman est rempli de bruit, de fureur, de souffrances tant physiques que psychologiques et de sang ; comme le remarque Rekk : "La guerre ne ressemblait pas aux chants des bardes. L’héroïsme, ça sentait la terreur, la pisse et la mort". Le roman est plus qu’héroïque, la sensibilité du lecteur n’est guère épargnée mais celui-ci se laisse emporter avec passion par le destin de Rekk tel que raconté par Olivier Gay qui est non son barde mais son aède.
 
J’ajouterai que "La Main de l’Empereur" peut se lire sans avoir lu "Les Epées de glace" : vous découvrirez alors Rekk et son univers, ce qui vous donnera envie de lire ensuite le dyptique. Et si vous avez déjà lu celui-ci, vous comprendrez mieux comment Rekk est devenu ce baron craint de tous et exilé dans un Nord lointain après avoir vaincu les jungles étouffantes du Sud. Vivement le tome 2 car Olivier Gay continue de jouer avec les nerfs de ses lecteurs en concluant ce premier tome sur un rebondissement sensationnel auquel, personnellement, je ne m’attendais pas !
 
Et, au rayon nostalgie, pour tous les inconditionnels (dont je suis) - et les autres - de la série la plus kitsch et la plus drôle des années 1960, à savoir "Batman" avec Adam West, vient de sortir un livre grand format absolument magnifique par Bob Garcia et Joe Desris, "Batman, Célébration d’une série culte" (Huginn & Muninn) pour les 50 ans de celle-ci. En plus de 250 pages bourrées d’illustrations (souvent pleine page), les auteurs retracent toute l’histoire de la série, de sa production, de son tournage : on y trouve un maximum d’anecdotes et de détails sur la conception des épisodes et des décors, on se régale à regarder les plans des gadgets et des véhicules de Batman, la manière dont été dessinés les costumes. En outre, le livre est rempli d’interviews des acteurs - au premier chef les commentaires d’Adam West - et des réalisateurs et autres intervenants de la production. J’avais oublié le nombre de très grands acteurs qui ont joué au moins une fois dans la série, me souvenant surtout du plus grand Pingouin de tous (Burger Meredith) et du meilleur des Joker (Cesar Romero). Si l’on y ajoute la très précieuse liste des jurons/exclamations de Robin (plus de 400 !) et le guide de tous les épisodes des trois saisons, voilà qui fait de cet ouvrage un cadeau incontournable à offrir ou à s’offrir, pour encore mieux apprécier ce chef d’oeuvre télévisuel.
 
Beaucoup d’entre nous sont, je suppose, des amateurs de Star Trek, que ce soit la série originale - la meilleure ! -, les séries suivantes ou les films. Pour fêter les 50 ans de ce classique de la SF, les Editions Bragelonne viennent de sortir un superbe ouvrage très grand format intitulé "Star Trek 50 artistes 50 ans". Comme son titre l’indique, il s’agit de la vision et de l’interprétation par une grande variété de dessinateurs mais aussi de sculpteurs et d’artistes divers de la série, de ses personnages, de ses décors, de ses objets. Il y en a pour tous les goûts, certains étonnent, mais j’avoue que l’hommage de Dusty Abell à la série originale me plaît bien (p. 9), que la sculpture de Sue Beatrice est fort belle (p. 17) et que la maquette "Spock’s Ride"(p. 65) irait fort bien sur l’une de mes étagères. Il est fascinant de voir comment Star Trek parle à tous, quelle que soit la culture dans laquelle il a grandi. Voilà un bien joli livre à déposer au pied du sapin de tout amateur !
 
Je vous avais parlé avec enthousiasme des deux premiers tomes des "Chroniques du Radch" d’Ann Leckie (décembre 2015 pour "La Justice de l’Ancillaire" et avril 2016 pour "L’Epée de l’Ancillaire") et voici que vient sortir il y a quelques semaines le dernier tome, "La Miséricorde de l’Ancillaire" (Nouveaux Millénaires), une conclusion très attendue. Nous y retrouvons notre personnage principal, Justice de Toren/Breq, capitaine de flotte nommée par l’un des fragments de la personnalité d’Anaander Mianaaï, la Maître du Radch, qui se retrouve aux prises avec les différentes factions politiques, ethniques et religieuses de la station Athoek, avec celles qui soutiennent, parmi les vaisseaux et leurs capitaines, les deux personnalités principales d’Anaander, sans compter l’arrivée inopinée d’une nouvelle traducteur envoyée par/représentant (?) les énigmatiques et invincibles Presgers, ces non-humains aussi dangereux qu’incompréhensibles, dont la passion est de démanteler vaisseaux et humains, de préférence vivants, mais qui respectent le Traité de paix signé entre elles et les humains. Entre gérer les problèmes politiques et militaires, les personnes humaines - les lieutenants Seivarden et Tisarwat - et les IA de la station et des différents vaisseaux, dont celui sur lequel elle se trouve, le "Miséricorde de Kalr", plus la fantasque traducteur Zéiat et un ancillaire du vaisseau "Sphène", disparu depuis des milliers d’années et qui ne veut que se venger - lui aussi - d’Anaander, sans compter ses buts propres, Breq va avoir fort à faire. Elle découvrira entre autres pourquoi la station Athoek occupe une place aussi importante et inattendue dans les plans des différentes Anaander.
 
Il est difficile d’en dire beaucoup plus sans spoiler gravement ce magnifique roman mais je peux ajouter que l’un des grands intérêts de celui-ci est la manière dont Ann Leckie traite de la socialisation dans cette société hautement hiérarchisée, aux rituels extrêmement complexes et signifiants - la cérémonie du thé ! - et aux tabous étonnants - toujours porter des gants, ne jamais avoir les mains nues -, ce qui entraîne des rapports humains où le non-dit est aussi important, sinon plus, que la manière dont le dit est exprimé. Tout aussi passionnant que l’évolution de Breq/Justice de Toren qui, ne l’oublions pas, est une IA de vaisseau incarnée dans un seul corps et apprenant à s’humaniser, il y a celle des rapports entre vaisseaux et entre les différentes IA - une psychologie là aussi très étrangère -, chez lesquelles nous découvrons une hiérarchie tout aussi complexe que celle du Radch, et où, là aussi, Breq va introduire des rapports nouveaux et révolutionnaires pour cette société figée, grâce à la lieutenant Tisarwat : l’auteur, avec beaucoup de subtilité, va utiliser les questions apparemment décousues et naïves de Zéiat pour, à travers l’approche des Presgers de ce que sont les Etres Significatifs - les seuls dignes d’intérêt et de considération pour elles -, poser la question de ce qui fait d’un être conscient et intelligent une personne, en fait la clé de l’approche par Breq des problèmes et de ses succès dans leur résolution. Ann Leckie nous a livré avec "Les Chroniques du Radch" une grande trilogie de belle SF humaniste, celle qui nous oblige à réfléchir, mais sans oublier beaucoup d’action, dans un environnement totalement déroutant et étranger, fort bien rendu par la traduction de Patrick Marcel. Un futur classique à découvrir sans tarder !
 
Depuis quelques années, Paolo Bacigalupi, auteur de SF très concerné par l’environnement, attire inlassablement notre attention, à travers une série de romans et de recueils de nouvelles (récompensés chez nous par deux GPI !), sur le futur sans avenir (hommage à l’un des plus beaux titres de Jacques Sternberg) que nous nous préparons, entre catastrophes écologiques et climatiques. Avec "Water Knife" (Au Diable vauvert), il s’attaque au devenir d’une ressource que nous tenons pour acquise : l’eau. Il nous emmène, dans un futur proche, dans des Etats-Unis (si peu à cette époque-là) où un soleil implacable et une sécheresse qui l’est tout autant ont réduit le Texas à un gigantesque désert et sa population à des hordes de misérables réfugiés, méprisés et repoussés de partout, les différents états, comtés et villes l’entourant protégeant farouchement et violemment leurs dernières ressources aquifères. Et dans ce quart sud-ouest de l’Union, l’incontestée Reine de l’eau est Catherine Case, la toute-puissante directrice, à l’intelligence acérée et au manque de scrupules total, de la Southern Nevada Water Authority, la femme qui a fait de Las Vegas une oasis de prospérité grâce à ses hôtels de luxe (jeu et autres services en tous genres) et à ses arcologies (des ensembles fermés, vivant en quasi autarcie grâce à un recyclage très sophistiqué de l’eau, où riches et puissants se pressent pour vivre dans un milieu luxueux, verdoyant et frais). Si elle réussit aussi bien, c’est, outre ses plans à long terme, grâce au groupe de "water knives" qu’elle a recruté dans les prisons, son bras armé occulte pour toutes les basses besognes qui ne doivent en aucun cas jamais remonter jusqu’à elle. Elle va envoyer le plus malin - et celui en qui elle a le plus confiance -, Angel, Mexicain immigré ramassé dans une cellule, à son service depuis nombre d’années, récupérer des droits sur l’eau du fleuve Colorado très anciens dans la ville de Phoenix (Arizona), ville en ruines, moribonde, mourant de soif et de violence, celle des bandes de "Merry Perry" (Texans au bout du rouleau, qui ne survivent plus que grâce aux sacs de recyclage de l’urine, aux prières collectives et à leurs armes) et des gangs divers (prostitution, chantage et drogues), celle des policiers corrompus et des politiciens qui le sont tout autant et celle des dernières forces armées fédérales qui essayent de maintenir la fiction de l’Union et d’empêcher, avec leurs drones et leurs missiles, la paix armée apparente entre états voisins de dégénérer en conflits ouverts. Au cours de ses recherches, Angel rencontrera Lucy, journaliste de talent originaire de la Côte Est, qui était venue couvrir l’agonie la ville et s’est retrouvée happée par celle-ci, essayant d’attirer l’attention du monde sur les horreurs qui s’y déroulent afin d’essayer de la sauver de l’extinction. L’auteur nous fait aussi découvrir Maria, petite réfugiée texane coincée à Phoenix, qui essaye de survivre, en une lente descente aux enfers, par tous les moyens, tout en conservant un minimum de self-estime. Avec beaucoup de finesse et de rouerie, Catherine Case, mais aussi les avocats de la Californie du Sud ou ceux de l’Arizona, s’appuient sur le formalisme légaliste qui fonde le droit fédéral, pour justifier leurs actions, même violentes, par la défense de leurs "droits" et de l’exercice de ceux-ci (il y a une scène hallucinante par son cynisme illustrant cette position extrême au tout début du roman). Mais la force la plus considérable de Paolo Bacigalupi, et ce qui rend absolument passionnante la lecture de "Water Knife", est la fantastique galerie de portraits, à la psychologie fouillée et réaliste, qu’il nous présente : les lâches, les couards prêts à toutes les compromissions pour un verre d’eau et leur tranquillité personnelle, les profiteurs charognards qui réussissent à prospérer en pressurant sans merci les miséreux qui croupissent en ville, les techniciens et les cadres des grandes corporations qui profitent de la faiblesse des autorités de cette même ville, les politiciens qui ne pensent qu’à sauver leur peau et leur avenir ailleurs, les avocats sans principes qui grouillent, sans compter les Chinois à la technologie avancée et à la richesse industrieuse qui sont en train de racheter ou d’exploiter tout ce qui peut en valoir la peine. Et l’auteur réussit brillamment la performance de ne jamais porter de jugement de valeur sur qui que soit : ce sont les circonstances qui façonnent le comportement et l’égoïsme (ou la primauté des intérêts personnels ou ceux des proches) à tous les niveaux - Angel, exécuteur (dans tous les sens du mot) des missions les plus moralement répugnantes, aurait sans doute été un type "bien" que nous aurions apprécié de fréquenter ; quant à Lucy, avec tous ses abandons d’un principe après l’autre dans toutes les valeurs qu’elle se targuait de défendre sans faillir, nous comprenons bien pourquoi elle le fait, sa déchéance personnelle étant le reflet de celle de Phoenix - et nous ne sommes pas en position d’affirmer que nous ne réagirions pas de la même manière dans les mêmes conditions, c’est aussi le cas avec Maria. Tout cela nous donne un thriller d’anticipation d’une noirceur absolue mais qui est aussi, paradoxalement, un roman optimiste quant à la force et à la résilience des êtres humains, même face à la pire des adversités. Certes le roman n’est pas fait pour les estomacs sensibles : il est empli de sueur, de sang, de crasse, d’urine et de m...., de viols et de tortures, de morts sans nombre, mais il dresse, sans concession, l’image d’un futur auquel nous devrions réfléchir maintenant car c’est en ce moment qu’il se fait - entre politiciens sans vision à moyen terme, grandes entreprises sans code de conduite autre que le profit maximum et masses amorphes sans conscience écologique - et pour lequel, Marc Reisner l’écrivait il y a déjà quelques années dans "Cadillac Desert" (cité dans le roman), nous n’avons aucune excuse car nous savons ce qui nous attend avec la gestion de l’eau. De la grande et belle SF, donc, de celle qui devrait nous inciter à réfléchir et à agir, de la SF politique au sens noble du terme, à lire, à relire et à méditer. Merci Paolo Bacigalupi !
 
Jean-Luc Rivera
 
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