Les souterrains de l’histoire
de François Coupry
aux éditions du Rocher
Genre : Anticipation

Auteurs : François Coupry
Date de parution : mars 2008 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 900
Titre en vo :

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Une utopie camarguaise

François Coupry est né en 1947 sous le double signe de l’histoire (son père était professeur d’histoire ancienne) et de la Camargue (sa mère était proche de la culture des gardians). Il était donc naturel que ce mandarin de la littérature (ex-rédacteur en chef de la revue Roman, ex-directeur de la Maison des écrivains, ex-président de la Société des Gens De Lettre de France, ex-président de la Société Française des Intérêts des Auteurs de l’écrit) consacre un cycle romanesque à la Camargue en traversant les souterrains de l’histoire, de l’Egypte au XXème siècle. Les Editions du Rocher publient l’intégrale du cycle paru dans les années 80 chez Robert Laffont. Pour se limiter à 900 pages, l’auteur a dû resserrer et recomposer les cinq ouvrages d’origine : La Vie ordinaire des angesLe Rire du pharaon (1984), La Récréation du monde (1985, primé par l’Académie française), Avec David Bloom dans le rôle de David Bloom (1987), L’Énorme tragédie du rêve (1991, Grand prix du roman de la Société des Gens de Lettres).

François Coupry mêle régulièrement histoire, réalité et contes. Il est l’auteur d’excellentes fables humoristiques et philosophiques. Partisan de la « Nouvelle Fiction », mouvement idéaliste qui conçoit l’imaginaire comme le filtre et le vrai bâtisseur du réel, il qualifie volontiers ses récits extraordinaires de « contes paradoxaux ». Ces contes où les personnages et leur univers obéissent à d’autres logiques le rapprochent donc à l’évidence de la fantasy (du fantastique anglophone) et de la science-fiction historique. Mais s’il s’agit assurément d’une littérature de l’imaginaire, elle ne se rattache pas directement à l’univers SF ou Fantasy. Avis aux amateurs donc : les lecteurs de SF traditionnelle devront faire preuve d’une certaine abnégation pour tenir jusqu’à la neuf centième page.

Une saga baroque, locale et universelle

Une certaine Sarah Starova, historienne russe de son état, nous présente la saga des Bloom en cinq actes. De façon théâtrale, elle lève le rideau sur l’émergence de la Camargue comme civilisation indépendante et havre de paix au vingtième siècle.
 
Dans la saga familiale des Bloom, une certaine Jeanne Holbach, devenue Jeanne de Valençay après un mariage et un veuvage rapides, entend l’appel de la Camargue. Elle s’y rend avec deux amants transis, Frédéric, un dandy rêveur, et le trouble Philippe, son beau-fils. En dépit de la montée du nazisme et de la guerre, elle y vit dans l’insouciance d’une reine camarguaise et c’est sa fille adoptive, Anne, qui lui apprend que la Camargue, paradis perdu, s’est isolée du reste du monde.

En Camargue, Frédéric écrit un roman, La vie ordinaire des dieux, une fable délirante où Je, Toi et Nabucco, personnages de contes, enlèvent et élèvent des bébés dans une fusée qui les mène vers un monde meilleur. Le temps y suit sa propre logique. Les enfants y vivent des expériences surprenantes jusqu’à rejoindre la Camargue en compagnie de Néfertiti.

Sarah Starova nous entraîne ensuite en Egypte et en Amérique, pour vivre la folle épopée d’Akhénaton orchestrée par les enfants Bloom, William, Zelda et John-John. Ils veulent ramener au XXème siècle la momie d’Akhénaton pour le ressusciter et pour entendre la parole du Pharaon-Enfant, dans un monde qui, avec le nazisme et la guerre froide, a perdu son innocence. Malheureusement, le Roi-Soleil est un peu dérangé et l’un des enfants va tomber amoureux de la cantatrice Tchitchikov.

David Bloom, le fils d’Anne, écrit son autobiographie avant de passer les frontières de la Camargue. Directeur d’entreprise, éternel adolescent, menteur invétéré, ce caméléon emprunte les souterrains du temps pour devenir tour à tour fille ravissante, terroriste, comte allemand. Mais David Bloom, qui voudrait modifier le passé pour parfaire l’avenir, se perd dans ses multiples « moi » qui sont autant de témoignages autonomes du vingtième siècle finissant.

Synthèse du cycle, la Camargue est devenue la terre de toutes les utopies. En présence de l’espion François Coupry, lui-même, les enfants Bloom rencontrent Je, Toi et Nabucco et, en pleine apocalypse finale, David Bloom fonde une nouvelle religion.

Grandeur et misère du labyrinthe imaginaire

Cinq volumes en un, c’est une vraie somme. Fort heureusement, François Coupry a élagué ça et là et ajouté du liant dans ses textes ou entre ses textes (notes de l’historienne des religions Sarah Starova, notamment). Amateur de théâtre, un prologue grandiloquent défend, au nom de l’histoire universelle et du chaos shakespearien, l’homogénéité des récits hétérogènes. C’est osé, car les récits sont réellement disparates. Dans le roman d’ouverture (La Récréation du monde), le moins bon des cinq, le merveilleux se juxtapose ou se plaque sur un réel qui conserve ses lois. L’héroïne est censée jouer un rôle central, mais on se demande vraiment pourquoi. Elle n’a pas grand-chose pour plaire et l’intervention en forme de chœur antique des animaux qui l’invitent à régner sur la Camargue paraît très saugrenue. Ce qui arrive au pays des manades (non urbaines) est vécu de l’extérieur sans implication des personnages. Nous sommes sur le registre du conte allégorique et non sur celui de l’exploration d’une hypothèse (que se passerait-il si la Camargue…). Le reste du roman d’ouverture est d’un format très classique, ce qui arrive aux personnages relève soit de la banalité quotidienne, soit des faits divers.

Dans le second roman, le parti pris est radicalement différent. François Coupry verse dans le délire onirique. Une fusée embarque des bébés soumis à de nouvelles lois de la nature. Tout devient possible, le meilleur (la tutrice qui rajeunit tandis que les bébés grandissent) comme le pire (l’accomplissement des souhaits, les relations douteuses entre les bébés, puis les enfants). Les liens ténus avec le cycle étant principalement constitués par le retour en Camargue et le fait que l’histoire ait été écrite par l’un des personnages.

Les troisième et quatrième romans sont d’une facture plus classique, mais bien meilleurs. Le rire du pharaon relève à la fois du roman historique et de la rencontre de mondes parallèles. Il s’adresse à un public plus jeune (ambiance Tintin et la Castafiore), mais le propos est plus intéressant et plus édifiant. La Camargue est un peu oubliée. C’est sans doute le David Bloom, plus brillant, qui est le plus proche de l’esprit SF décalé d’un Dick ou de l’esprit multivers si prisé dans l’imaginaire d’aujourd’hui. Victime du syndrome schizophrénique de la multi-personnalité, David Bloom (non sans lien avec celui de James Joyce) traverse le temps et multiplie les rencontres dans le passé (y compris Sarah Starova avec laquelle il aura une aventure).

Le cinquième roman tente de recoller les morceaux et retourne aux utopies annoncées en ouverture. Une belle apocalypse en perspective.

François Coupry puise matière à labyrinthe dans son histoire personnelle et ses connaissances historiques, archéologiques, égyptologiques. Un réseau de passages entre le passé, le présent et le futur. Entre ses lieux de prédilection : l’Egypte, la Camargue, l’Imaginaire débridé. Les personnages, les méta-personnages (Sarah, François Coupry lui-même) passent d’un ouvrage à l’autre à travers le dédale imaginaire et personnel de l’auteur. La cohérence globale de l’œuvre est dans le labyrinthe, mais c’est un entrelacement de voies subjectives, construit en plusieurs strates sur plusieurs années, qui reste souvent énigmatique pour le lecteur.

François Coupry ne manque pas d’empathie pour ses personnages, mais ne les étudie pas toujours en profondeur. Le personnage le mieux cerné est sans doute David Bloom, mais c’est justement celui qui souffre du plus profond trouble de la personnalité. L’écriture est très soignée. Le verbe est précis. La phrase est fluide. C’est le point fort du recueil, tous volumes compris. L’humour est moins présent dans les propos ou dans les situations (en dehors de quelques quiproquos dignes du boulevard), mais plutôt dans les extravagances de l’histoire. François Coupry ne se prend pas au sérieux. Il s’amuse, se moque de lui-même et de ses personnages.

Au total, une œuvre qui déborde d’idées, qui part un peu dans tous les sens (de Shakespeare à Carroll en passant par le polar et le roman historique), parfois peu intéressante, parfois passionnante, mais toujours bien enlevée et qui a l’ambition de relier cosmos, histoire universelle, mises, remises en abyme et utopie locale. Ambition rare en littérature. C’est déjà beaucoup.
(1983), 

Marc Alotton

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