Paiement accepté
de Ugo Bienvenu
aux éditions Denoël ,
collection Denoël Graphic
Genre : Anticipation

Auteurs : Ugo Bienvenu
Date de parution : mai 2017 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Album
Titre en vo :

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L’excellente collection Denoël graphic est de retour avec la deuxième bande dessinée d’Ugo Bienvenu. Récit trouble au package léché, Paiement Accepté interroge notre obsession du contrôle, notre obsession du réel.

Derrière la continuité grise...
 
France, 2058, dans un futur alternatif. Charles Bernet est un metteur en scène pour qui tout réussi. Son dernier film, La Continuité Grise, n’est que la suite d’une brillante filmographie qui semble faire l’exploit de réunir succès public et critique. Charles pense toutefois au film suivant. Peut-être le dernier. L’aboutissement d’une carrière. Le projet qui saura conclure une œuvre, une vie entièrement consacrée au cinéma. Des années que ce projet l’obsède sans parvenir à le financer malgré les efforts de son producteur et ami, Junior, descendant de Donald Trump. Au cours d’un déjeuner, Charles insiste une nouvelle fois. Il veut faire ce film. Les compromis, les tours de force feront le reste. Le film se fera. Avec ou sans lui. En plein tournage, Charles est victime d’un accident qui le laisse paralysé.
 
Sublimant et dépravé.
 
Si l’on ne peut afficher clairement que le personnage de Charles soit caricatural, la figure du metteur en scène dur, égoïste et autocentré y est amplifiée. Sa démarche semble sincère, face au cynisme. Caricaturaux, les producteurs le sont véritablement : Donald Trump, Gérard Depardieu, des ogres à la tête du business. Ce sont eux les faiseurs de films qui échappent à tout contrôle. Vulgaire, offensif, accro au sexe, pas très honnête même avec Charles, Junior représente à lui seul tous les travers du milieu. Les planches d’Ugo Bienvenu expriment également une certaine idée du monde dans lequel Charles évolue.
 
Il faut le dire, c’est de bon gout. Inspiré du design et de l’architecture des années 70, il y a quelque chose d’artificiel au travers des planches de Paiement accepté. Ces routes bordant les falaises, ces piscines, ces villas, et les baies vitrées. Il y a une plastique. Les traits réalistes des personnages contrastant avec la colorisation très pop. On pense un peu aux toiles de Tom Wesselmann, et à la période californienne de David Hockney pour les couleurs, l’atmosphère. On sent aussi que quelque chose pue. Deux séquences dénotent particulièrement de cette vitrine permanente : la randonnée en campagne, et la courte sortie de Charles en ville. Deux instants où le protagoniste principal se sent en danger, où l’insécurité prédomine. Deux moments où Charles n’est plus dans sa tour d’ivoire, où il est confronté à la réalité du monde qui l’entoure.
 
Au cinéma, personne n’a le contrôle.
 
Le monde du cinéma, ou plutôt le processus d’élaboration d’un film, n’est que le contexte de cet album. De toutes ces forces, cette tension entre différentes entités pour ce qui aboutira à un film. Le cinéma a cette caractéristique qu’il est tout sauf un art solitaire. C’est une chaîne d’intervenants. Et Charles n’est que le premier maillon de plusieurs entités nécessaires à son élaboration. D’autant que ce film, très coûteux, le renvoie à des interlocuteurs (le fameux Algociné) pour lesquels les enjeux dépassent la création. Pour eux, ce film ne sera qu’un investissement supplémentaire, qui devra rapporter. Face à ça, Charles n’accepte pas les compromis, ou très difficilement, juxtaposant à toute rationalisation budgétaire la force de la création, la sienne. Le créateur n’a finalement jamais tout à fait le contrôle.
 
Ce qui s’impose à nous, ce qui est hors de contrôle.
 
Paiement accepté est une réflexion globale, dense sur la vie : ce qu’on investit en elle, sur le sens qu’on lui donne, sur ce qu’elle nous accorde, ou nous reprend. Face à cela, nous continuons à vivre. Et le contrôle est illusoire. Charles a dédié sa vie à son travail. Avec réussite. Mais on voit bien qu’il s’agit d’un être incomplet. C’est un personnage dans sa bulle. L’ailleurs lui est inconnu, on a d’ailleurs l’impression que cet ailleurs lui est hostile : la rue et l’attentat, cette randonnée avec sa femme. C’est une proie du réel. Celui à qui il souhaite redonner du sens au travers de son œuvre. Cette ambition qu’il exprime sur un plateau de télévision, au point culminant de carrière. Ce même réel auquel, sur la table d’opération, au moment le plus difficile de sa vie, il désespère qu’il faille se soumettre à lui. Où est la vérité ? Probablement entre les deux. Ce rapport au contrôle l’habitait d’ailleurs déjà durant l’écriture de son fameux projet, à l’image des quelques dialogues dont nous sommes témoins : « Parfois nous nous débattons, nous nous usons contre des problèmes qui plus tard paraissent futiles. »
 
Accepter les choses. Pour se réaliser.
 
Charles a voué sa vie au travail, à son travail, à ses obsessions, ses vérités. Il y consacre tout, et qu’est-ce qu’il lui reste à part cela ? Vivre pour écrire, pour créer, sans jamais vivre réellement. Sa manière d’avoir le contrôle. En perdant le contrôle de son œuvre phare, il perd le contrôle de sa vie. Accepter les choses, qu’elles vous échappent. C’est la rencontre avec un chanteur d’opéra désormais incapable d’exercer son métier, cristallisant en somme ce que Charles refuse d’accepter, qu’il lui permettra de repartir. Par le biais de parties de Scrabble, où, à l’image de la vie, « on ne voit très rarement ce qui est présent tant qu’il n’est pas extrait. » Finalement cette œuvre « qu’il a écrite pour lui et qu’il est le seul à avoir vu, compris » Cette œuvre, qui devait exprimer la finalité de son être, n’existera pas. Car elle n’est plus lui. Et Charles partira dans une direction tout autre. Loin de la Continuité grise. Un virage essentiel. 
 
L’équilibre face au réel.
 
Lorsqu’il est à l’hôpital, vulnérable et sensible à l’autre, Charles croise la route de personnes aux considérations essentielles. Son voisin de table : « J’ai une profonde pitié pour les gens du passé, les vieux, et les morts. Tous ces gens qui ne verront jamais où tout ce qu’ils ont fait nous mène. » / « Je me déteste d’avance pour tout ce que j’ai fait. Et pour tout ce que je ferai. Pour l’effet que ça aura… L’impact. » Cet abandon fait miroir à la situation psychologique de Charles. Il y a quelque chose du temps qui passe, et de l’empreinte qu’on laisse, une chose importante pour un artiste, car à travers ses œuvres, c’est l’accès à l’immortalité. Alors il y a l’artiste, mais il y a l’homme également, les mots exprimés face à sa femme ; c’est l’heure du bilan.
 
Charles qui aime être devant, qui ne prend pas le temps. Il ne faut pas perdre de temps. La vie le rattrape au réel. Et ce réel, faut-il s’y soumettre ou lui redonner du sens ? La réponse se trouve probablement dans cette variable d’ajustement que l’on élabore tous pour parvenir à une certaine forme d’équilibre : « Tout le monde se crée une image de soi, et cette image doit nécessairement être supérieure à ce qu’on est réellement. Je pense que c’est une condition importante du bonheur. Qu’importe la justesse de l’image que l’on se crée si elle nous apporte un minimum d’espoir. La force suffisante de rester. » Pleine d’optimisme, cette dernière intervention du docteur l’est, mais on ne peut s’empêcher de penser aux « mensonges qu’on se raconte pour continuer d’avancer. Toute une série de mensonges pour justifier nos actions. » Il y a un entre deux. C’est probablement ça avoir les doigts qui puent un peu. 

Guillaume Roger

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