Rétro SF : Charles Renouvier et la première Uchronie...

aux éditions
Genre : Actes de colloque
Date de parution : septembre 2011 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
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Philippe Ethuin nous présente chaque mois des textes essentiels dans la genèse et l’essor de la science fiction en France.

Certains auteurs sont éternellement attachés à un personnage (comme Arthur Conan Doyle et Sherlock Holmes), d’autres à une image (la madeleine de Proust), Charles Renouvier est de ceux qui sont liés à un mot. En lançant le néologisme « uchronie », Renouvier est passé à la postérité. Si son travail philosophique est en grande partie oublié, le principe de l’ouvrage Uchronie (l’utopie dans l’histoire) : esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être... a suscité de nombreuses oeuvres (romans, nouvelles, films, séries télévisées, jeux de rôle, bandes dessinées, œuvres picturales,...) qui ont en commun une divergence historique d’avec notre histoire. Pourtant, l’uchronie telle que nous l’entendons se résume le plus souvent à ce procédé de la divergence. Il s’agit d’une forme de postulat que l’on nomme point de divergence, c’est à dire le moment où l’histoire fictive s’éloigne de notre histoire, qui peut être le sort différent d’une bataille (Waterloo) ou d’une guerre (la Seconde Guerre Mondiale), la mort d’un grand personnage à une date différente (plus tôt ou plus tard), une invention (l’arme atomique) ou une découverte (l’Amérique) qui diffère, une catastrophe de grande ampleur (la Peste noire).
 
En 1857, dans La Revue Philosophique, Charles Renouvier part quant à lui de la décision de Marc-Aurèle de mener une politique contre le christianisme plus marquée. Par une suite logique de causes et de conséquences, l’implantation du christianisme n’a pas les mêmes effets et le XVIIe siècle, époque fictive de la rédaction du texte par un hérétique, est plus pacifique que le nôtre.
 
Pendant près de vingt ans Charles Renouvier travaille à son projet de roman philosophique. Il écrit ainsi ces mots à Charles Secrétan en 1871 :
 « Je perds bien du temps en ce moment à terminer une drôle de composition commencée il y a quinze ans et restée interrompue. C’est une espèce de roman historico-philosophique dont une partie a paru dans certaine revue aujourd’hui morte de MM. C. Lemonnier et Fauvety1 ; cela est intitulé Uchronie »2
 
En 1876, Uchronie (l’utopie dans l’histoire) : esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être... paraît aux éditions La critique philosophique.
 
Le plus souvent, les auteurs contemporains n’ont conservé qu’une partie du projet d’écriture sur lequel repose l’ouvrage de Charles Renouvier. Il s’agit d’une « u-chronie », c’est à dire d’un non-temps, d’un temps qui n’a pas existé. Régis Messac en avait parfaitement saisi le sens en donnant cette définition : «  Terre inconnue, située à côté ou en dehors du temps, découverte par le philosophe Renouvier, et où sont relégués, comme des vieilles lunes, les événements qui auraient pu arriver, mais ne sont pas arrivés3 ». Car dans l’esprit de Charles Renouvier, c’est aussi une « u-topie » qui ne se développe pas géographiquement mais dans l’histoire. L’Uchronie est donc fondamentalement pessimiste car l’histoire que nous conte l’auteur est de loin meilleure que celle que nous connaissons. Nombre d’uchronies qui ont suivi sont au contraire optimistes, nous montrant un point de divergence conduisant à un monde pire que le nôtre4. Le dernier terme important est le caractère apocryphe assumé dans le titre de l’œuvre. Il s’agit bien d’un texte dont on pourrait dire que son « authenticité n’est pas établie5 » mais plus encore devons-nous y voir le sens étymologique du terme : « tenu secret, non lu dans les églises » ce qui renvoie au contenu du roman.
 
Au XIXe siècle, cette dimension utopique reste essentielle à l’uchronie. Quand Castello Holford écrit la première uchronie en langue anglaise, Aristopia, c’est pour décrire le développement d’une société utopique en Amérique du Nord par des colons en Virginie grâce à la découverte d’une montagne d’or.
 
Le sens a quelque peu dévié même si l’idée qu’une autre histoire (des autres histoires) étai(en)t possible(s) entraîne le lecteur vers des questions philosophiques comme l’importance de l’événement, l’« absurdité » de l’histoire – avec le poids du hasard – ou de la finalité et de la transcendance – si l’histoire se remet finalement sur les rails de notre trame temporelle.
 
Le texte de Charles Renouvier est sérieux. Très sérieux. Trop sérieux même par certains égards pour emporter l’adhésion d’un lecteur du XXIe siècle qui serait avide d’aventure et d’imaginaire. Il n’en reste pas moins fondateur d’un genre qui a connu un développement extrêmement important depuis les années 1980 et est devenu un courant majeur de la science-fiction.
 
Une uchronie pessimiste :
Il s’agit de l’histoire d’un certain moyen âge occidental que l’auteur fait commencer vers le premier siècle de notre ère et finir dès le quatrième, puis d’une certaine histoire moderne occidentale qui s’étend du cinquième au neuvième. Mais cette histoire, mêlée de faits réels et d’événements imaginaires, est en somme de pure fantaisie, et la conclusion de ce livre singulier s’éloigne on ne peut plus de la triste vérité. L’écrivain compose une uchronie, utopie des temps passés. Il écrit l’histoire, non telle qu’elle fut, mais telle qu’elle aurait pu être, à ce qu’il croit, et il ne nous avertit ni de ses erreurs volontaires, ni de son but. Arrivé au terme seulement, il pose la liberté morale de l’homme, en guise de fondement et de réalité sérieuse de son œuvre, mais sans quitter la fiction ; car, supposant alors que certains personnages eussent pris d’autres résolutions qu’ils n’ont fait il y a quinze cents ans, et ces résolutions-là sont celles qu’ils ont véritablement prises, il montre en peu de mots les conséquences de leurs actes, il fait pressentir toute la suite des calamités possibles, interminables, qui en seraient sorties ; et ces calamités sont celles qu’ont éprouvées nos pères et qui pèsent sur nous encore.
 
 
Bannissement des chrétiens par Marc-Aurèle :
Vous le bannirez alors, en lui permettant de s’établir dans certaines régions de l’Orient, déjà sacrifiées, ou dont la préservation est impossible ; car de penser à condamner au supplice cet homme obstiné dans sa foi, et qui n’a pas commis d’autre crime, je n’en ai pas le courage. Quand son fanatisme le ramènera parmi vous, vous songerez à vous défendre. Contre le retour de cet étranger, à qui vous aurez interdit le territoire, la peine de mort sera sans doute la sanction légale. Vous serez dans la plénitude du droit, vous appliquerez avec persévérance et rigueur un système de persécution devenu nécessaire. Je ne prévois que trop qu’il en faudra venir à cette extrémité. Les sectaires bannis, dont la prétention avouée n’est que d’obtenir la liberté de prier en paix, sont, au fond, dévoies par un prosélytisme ardent qui ne leur permet pas de souffrir d’autres religions au monde que la leur. A les entendre, ils acceptent tous les pouvoirs du monde, les républiques et les Césars. C’est le langage des faibles, sincère chez quelques-uns. Mais qu’ils aient la force, ils voudront que la terre entière soit régentée par leurs Surveillants, qui disposent déjà d’une grande autorité parmi eux, et qui, électifs maintenant, se recruteront bientôt d’eux-mêmes et prétendront relever de Dieu seul, comme les sacerdoces l’ont toujours fait chez les barbares.
 
L’imprimerie... bien avant Gutenberg :
Mais le plus grand des bienfaits que l’on dût à la connaissance de l’extrême Orient, au commencement du XVIe siècle [de l’ère romaine, soit le VIIIe siècle de notre ligne temporelle], un bienfait incomparable, absolument sans prix, c’est une découverte de l’ordre matériel qui devait avoir dans l’ordre moral une influence extraordinaire et un retentissement sans fin. L’imprimerie doubla la valeur, si même c’est assez dire, de tout ce qui s’était fait en Occident, depuis cinq ou six siècles, pour répandre l’instruction élémentaire dans toutes les classes de la société, et faciliter l’accession des lettres savantes à tous les esprits doués d’aptitude. Les livres étaient chers et rares, ils devinrent communs ; l’étude put se poursuivre dans la solitude, au lieu qu’auparavant tout étudiant était nécessairement suspendu aux lèvres d’un professeur. La liberté et la variété des leçons que peut .donner tout homme qui pense ou enseigne, en s’adressant à la fois a des milliers de disciples inconnus ; et que tout homme désireux de connaître et d’approfondir peut recevoir de tous côtes, en entrant dans une bibliothèque ; la multiplication de ces bibliothèques, mises à la portée des particuliers, la réimpression des livres anciens et, par suite, une communication plus assidue avec les grands esprits du passé, et par-dessus tout cela la facilité que les hommes d’une même nation et d’une même langue trouvent & répandre leur parole, comme du haut de la tribune d’un forum où des multitudes s’assemblent sans se gêner et sans se voir, voilà ce qui eût toujours fait de l’introduction de la presse typographique en Europe un événement digne de marquer le vrai commencement de l’ère moderne, alors même qu’il ne coïnciderait pas avec la réforme religieuse des Germains, et ne serait pas suivi de près par une période d’inventions et de travaux dont on ne retrouve la pareille qu’en remontant aux premiers siècles de l’ère des olympiades.
 
Manuel d’uchronie :
L’auteur qui apporterait à l’exécution de son plan beaucoup d’érudition et de science, avec une pénétration à l’égal, commencerait par fixer un point de scission, au nœud de l’histoire le mieux choisi entre tant d’autres pour rendre un grand changement historique concevable et probable sous la simple condition d’un changement supposé de quelques volontés. Ensuite il aurait à prendre parti sur ceux des faits futurs, à dater de ce point, qu’on doit juger avoir été dès lors déterminés et inévitables, à raison des événements acquis, des causes données et des tendances invincibles. Il devrait combiner ces faits avec ceux qu’il introduirait par hypothèse, et disposer enfin les séries de faits subséquents de manière à obtenir une sorte de minimum des déviations de la réalité, parmi tous les arrangements imaginables qui peuvent le conduire pareillement au but proposé. L’auteur qui n’a pour lui ni la pénétration exigée ni la science, mais seulement le principe et l’idée, commettra beaucoup de fautes eu modifiant les faits plus arbitrairement qu’il ne faudrait, combinant maladroitement les réels et les supposés, et manquant, sans utilité pour son œuvre, à telles ou telles grandes vraisemblances et c’est ce qui a dû nous arriver. Mais il aura forcé l’esprit à s’arrêter un moment à la pensée des possibles qui ne se sont pas réalisés, et à s’élever ainsi plus résolument à celle des possibles encore en suspens dans le monde, Il aura combattu et, qui sait ? peut-être ébranlé les préjugés dont le fatalisme ouvert ou déguisé est la racine. Il aura fait, même en un livre chimérique et défectueux dans l’exécution, un livre utile.
 
A lire :
Charles Renouvier, Uchronie (l’utopie dans l’histoire) : esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être... collection Uchronie, Editions Pyrémonde, 2007
 
 
ActuSf propose une liste de dix uchronies incontournables
 
Les sites http://uchronies.com/ (en français) et http://www.uchronia.net/ (en anglais) dressent des listes visant à l’exhaustivité.
 
Divergences 001, anthologie sous la direction d’Alain Grousset, collection Ukronie, éditions Flammarion jeunesse, 2008 est une bonne introduction au genre uchronique
 
Robert Silverberg, Roma Æterna, collection Science-fiction, Le Livre de poche, 2009 reprend le thème d’un empire romain éternel dans lequel le christianisme ne s’est pas développé.
 
Eric B. Henriet, L’Histoire revisitée, collection Interfaces n°3, éditions Encrage, 2005 est l’ouvrage de référence sur l’uchronie.
 
Et bien sûr l’on pourra se reporter au prix ActuSF de l’uchronie
 
Philippe Ethuin

1 - Il s’agit de la Revue philosophique fondée par Charles Fauvety et Charles Lemonnier qui parut de mai 1855 à janvier 1858.
2 - Lettre n° XXX, datée du 18/11 [18]72 à La Verdette, recueillie dans Charles Renouvier et Charles Secrétan, Correspondance de Renouvier et Secrétan, Armand Colin, 1911
3 - Régis Messac, « Voyage en Uchronie, propos d’un Utopien », Les Primaires, n° 83, novembre 1936.
4 - C’est par exemple le cas de l’immense majorité des uchronies, nombreuses, qui mettent en scène un Hitler victorieux.
5 - Dictionnaire Littré, article « apocryphe ».