RÍve de Fer
( 1 )
de Norman Spinrad
aux éditions Folio SF
Genre : SF

Auteurs : Norman Spinrad
Couverture : Eric Scala
Traduction : Jean-Michel Boissier
Date de parution : mai 2006 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 382
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : janvier 1972

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RÍve de fan

Norman Spinrad s’est un peu assagi avec les années (encore que…) mais il a toujours su pratiquer avec un talent envié l’art consommé de la provocation. En 1972, avec Rêve de fer il était tout de même parvenu à se faire interdire en Allemagne jusqu’en 1987. Les Allemands étant toutefois des gens raisonnables, c’est finalement chez un éditeur munichois que la traduction avait vu le jour. Comme quoi…

La dernière avanie en date est d’ailleurs ridiculement révélatrice, puisqu’à cause des pudeurs de rosières des commerciaux de Gallimard, qui jugeaient la quatrième de couverture par trop tendancieuse, plusieurs milliers d’exemplaires de la présente réédition furent envoyés au pilon, et la sortie différée de trois bons mois.

L’occasion – rare – de voir des diplômés d’écoles de commerce avoir des scrupules. Dommage qu’ils ne choisissent pas avec plus de discernement les domaines où exercer ce qui leur reste d’éthique.

Mais c’est sur ce genre d’anecdote que se construit une réputation de livre culte. Là-dessus et sur une rareté certaine. Car longtemps Rêve de fer fût l’une des grandes arlésiennes de la SF en France, et moi qui vous parle je n’étais pas peu fier de mon exemplaire déniché dans une vente paroissiale au fin fond de l’Aveyron. Mais aujourd’hui que Folio SF réédite ce classique perdu, et pendant que nous - les chineurs - bougonneront dans notre coin en pestant que tout fout le camp, tout le monde va enfin pouvoir juger sur pièce.

Car Rêve de fer est un singulier objet littéraire. Le titre n’est que l’enveloppe d’un autre roman Le Seigneur de la Svastika, le meilleur paraît-il, d’Adolf Hitler. C’est du moins ce qu’on nous explique dans la préface de cette édition commémorative qui présente à nouveau au lecteur quel genre d’auteur fût Hitler.

Né en Autriche en 1889, il émigre aux Etats-Unis en 1919 après avoir fugitivement fricoté avec un groupuscule d’extrême droite. Arrivé à New York, avec en poche un modeste viatique et son diplôme de l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, il va survivre à Greenwich Village en étant artiste de trottoir et occasionnellement traducteur. Les choses vont changer pour Adolf Hitler, lorsque s’offre à lui une carrière d’illustrateur de pulps. Des couvertures aux pages des magazines il n’y a finalement qu’un pas qu’il va franchir en 1935, s’estimant enfin assez maître de son anglais pour se risquer à l’écriture. Et bien lui en prend puisqu’en 1955 la Convention Mondiale de Science Fiction lui décernera un Prix Hugo international pour l’ensemble de son œuvre.

Un Hugo mérité, s’il on en juge par ce Seigneur de la Svastika, immortel chef d’œuvre de l’Âge d’Or qui, logiquement, suit cette préface. Il s’agit là de l’histoire de Feric Jaggar, fils d’un Purhomme exilé en Borgravie selon les termes du Traité de Karak, et qui rêve de regagner sa Patrie, de fuir cette terre de honte peuplée par des mutants et des métis qui se sont autoproclamés "Dominateurs". Une fois rentré chez lui, il se retrouve à prendre la tête du Parti de la Renaissance Humaine, et, de fil en aiguille, mais toujours au prix d’un héroïsme et d’un dévouement sans faille à la race des Purhommes, il reprendra le pouvoir des mains des Doms, pour assurer enfin aux siens - aux hommes génétiquement purs – la félicité d’un empire de mille ans.

La présente édition s’achève sur une post-face (très) critique qui met en lumière certains des défauts les plus marquants d’Hitler, notamment un style assez pauvre marqué par une rhétorique réactionnaire, une fascination malsaine pour l’image du surhomme et une obsession de la virilité qui se traduit par un réseau d’allusions phalliques tout à fait troublantes, au point même qu’on en vienne à s’interroger sur la sexualité fantasmée de l’auteur.

On le voit bien, Rêve de fer est une grosse farce, mais orchestrée avec tout le talent que l’on connaît à son auteur. Mais ce jeu de poupées russes littéraire, n’est en aucun cas gratuit, même si la cible n’est pas forcément celle qu’on croit.

Si la biographie d’Adolf Hitler ne sert qu’à nous ambiancer, ce n’est guère que dans sa post-face que Norman Spinrad lâche les chiens, détruisant avec toute la rigueur requise l’immonde bouse qui précède. Car oui, comme il est perfectionniste, Le Seigneur de la Svastika est bel et bien un roman exécrable. Bien entendu c’est très bien fait. Très malin aussi. Par exemple Spinrad prend bien garde à ne jamais utiliser la sémantique du Troisième Reich, préférant ainsi rester dans l’évocation tout en défendant son propos sans la moindre ambiguïté. Mais il n’en reste pas moins qu’il vous faudra vous gaufrer une authentique merde. Mal écrit (et mal écrire quand on a du talent est bien plus difficile qu’il n’y paraît), idéologiquement plus que suspect, puisqu’il reprend phase par phase l’histoire de l’accession d’Hitler au pouvoir, Le Seigneur de la Svastika ressemble trait pour trait à certains romans de l’Âge d’Or. Et c’est bien de cela dont il s’agit ici. Un bon gros doigt à cet establishment éditorial de la SF qui regardait un peu trop de haut cette génération de jeunes fouteurs de merde qui montraient alors les crocs. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est un Hugo – et international avec ça - que Spinrad décerne à Adolf Hitler pour l’ensemble de son œuvre. Une rosserie vitriolée qui nous a beaucoup fait rire à la sortie du livre, au point qu’on lui décerne le Prix Apollo. Elle a bien fait marrer aussi les concurrents du Nebula qui l’ont nommé cette année là. Mais cette vacherie, le jury du Hugo ne lui a jamais pardonnée puisque Spinrad ne se l’est plus jamais vu décerner depuis.

En allant chercher dans ce que l’histoire récente nous avait donné de plus abject, en l’incluant avec toute sa symbolique déviante, raciste et eugéniste, bref en mettant dans ce carbone ultra crédible de roman tout droit sorti de l’Âge d’Or toute la boue qu’il pouvait trouver, c’est une vision de la science fiction que Norman Spinrad dénonçait. Celle d’Astounding Story, dont Heinlein, Van Vogt ou Hubbard étaient les émules, et qu’il accusait ici d’imbécillité, de manque de discernement et de malhonnêteté intellectuelle. Lui, le petit merdeux avec sa clique d’écrivaillons anglais, tout ces beatniks là… les Moorcock, Ballard, Priest et compagnie… tout ces communistes… et bien il venait leur en remontrer aux monstres sacrés, aux Grands Anciens. Aux barons du genre qui regardaient cette jeune génération avec autant de condescendance. Et il grattait là ça faisait mal, pointant du doigt ces directeurs littéraires toujours gogos, prêts à ouvrir leurs colonnes à la première élucubration parée d’une ombre scientifique. Car c’est avec ce genre d’attitude qu’on retrouve un John Campbell défendant la dianétique dans les pages d’Astounding. Tout comme les communistes drogués susmentionnés, Norman Spinrad plaide pour une SF engagée, adulte, pleinement consciente des enjeux du monde. Pour lui, la science fiction se doit d’être un vecteur d’idées neuves. Avec Rêve de fer, Spinrad tue le père, mais avec jubilation et humour. Une charge lourde qu’on saura lui faire payer, et qui n’améliorera pas les rapports déjà tendus qu’il avait avec le monde de l’édition américain.

Oui Rêve de fer est bel et bien un classique, et sa place dans l’œuvre de son auteur est tout à fait particulière, puisque finalement elle déterminera en partie l’avenir de sa carrière. Reste pour un lecteur moins averti le plaisir d’un jeu littéraire habile et d’une uchronie guerrière un peu lourdingue sur la fin que viendra relever une post-face hilarante. En plus moi j’ai le plaisir de l’avoir déniché à Tataouine-Les-Bains et d’avoir en plus fait une bonne action en l’achetant, parce que les bénéfices de la vente servait à restaurer le clocher du village, et ça voyez-vous… et bien ça n’a pas de prix.

Eric Holstein

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