Robert Silverberg, une interview SFFWRTCHT
de Robert Silverberg
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Robert Silverberg
Date de parution : avril 2012 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Il y a quelques jours, le site américain SF Signal publiait une interview de Robert Silverberg dans sa rubrique SFFWRTCHT. Nous avons demandé aux responsables du site l’autorisation de la traduire.

Robert Silverberg y parle de ses débuts, de sa manière d’écrire, de Majipoor et de sa non-actualité...

L’interview en anglais est à retrouver sur SF Signal
 

SFFWRTCHT : Commençons par le début. D’où vient votre intérêt pour la science fiction et la fantasy ?
Robert Silverberg : Quand j’étais enfant, j’étais intéressé par toutes sortes de vieilleries idéalisées : l’univers visionnaire des mythes grecs et nordiques, les dinosaures du Musée d’Histoire naturelle de New York, les étoiles la nuit, etc. Vers dix ans, j’ai découvert qu’il existait quelque chose appelée science fiction (même je n’ai pas entendu le terme en lui-même avant deux ou trois ans) qui concrétisait en mots les merveilles et les mystères que j’aspirais à découvrir.

SFFWRTCHT : Quels ont été les auteurs qui vous ont inspiré quand vous avez découvert ce genre ?
Robert Silverberg : Le premier fut H. G. Wells, dont La Machine à explorer le temps a eu un incroyable impact sur moi à 10 ans. Ensuite, il y a eu Lovecraft et sa nouvelle Dans l’Abîme du temps, et John Taine avec Avant l’aube (une grande histoire de voyage dans le temps et de dinosaures). Plus tard, quand j’ai découvert les magazines de science fiction, il y a eu Robert A. Heinlein, Henry Kuttner et ses divers pseudonymes, A. E. Van Vogt, L. Sprague de Camp et la plupart des auteurs de l’Âge d’or dont les écrits se retrouvaient dans les premières anthologies de SF comme Adventures In Time and Space.

SFFWRTCHT : Quand avez-vous commencé à écrire sérieusement et combien de temps cela a pris avant votre première vente ?
Robert Silverberg : J’ai écrit ma première histoire à 13 ans, en collaboration avec l’un de mes camarades de classe. J’ai continué à écrire les années qui ont suivi et j’ai vendu mon premier texte en 1952, à 17 ans. Mais je n’ai commencé à vendre mes textes régulièrement que trois ans plus tard.

SFFWRTCHT : Avez-vous eu des cours d’écriture pendant vos études ? Comment avez-vous appris à écrire ?
Robert Silverberg : Je n’ai jamais eu de cours d’écriture et je ne les recommande pas. De temps en temps j’ai lu un livre sur la question, comme celui de Thomas Uzzell, Narrative Technique, mais j’en ressortais le plus souvent dérouté. J’ai appris à écrire en lisant un nombre incroyable de romans et en essayant de découvrir comment les auteurs construisaient leurs textes. Comment débuter une histoire ? Comment la terminer ? Quelle est la proportion entre description et dialogue ? Je l’ai compris à 16 ans : j’apprends vite. Le problème n’était pas tant d’apprendre à raconter une histoire que d’en apprendre suffisamment sur le monde réel pour avoir des choses à raconter.


SFFWRTCHT : Comment définissez-vous la fantasy épique et quelles sont ses éléments essentiels pour vous ?
Robert Silverberg : Je ne passe que très peu de temps à réfléchir à ces définitions. Le Château de Lord Valentin est une quête – le héros doit d’abord redécouvrir son identité disparue avant de pouvoir la récupérer – et pour ce faire, il doit s’entourer de compagnons, subir plusieurs épreuves, regagner un certain sens de l’autonomie en tant qu’être humain. Mais ce sont les aspects fondamentaux de toute fiction et je n’ai pas eu besoin de faire une liste « d’éléments essentiels » à incorporer pour savoir sur quoi je devrais écrire.

SFFWRTCHT : Quand j’ai lu pour la première fois Le Château de Lord Valentin, j’ai tout de suite pensé à de la fantasy épique, même si beaucoup le classe comme de la science-fiction. Était-ce intentionnel de mélanger les genres ? C’est du space opéra, c’est ce que vous voulez, je l’écris et vous vous débrouillerez avec plus tard ?
Robert Silverberg : Je n’ai jamais pensé au genre quand j’ai écrit le livre. C’est de la science fiction : cela se passe dans un monde très éloigné dans le temps et dans l’espace. Mais c’est aussi de la fantasy : il y a un peu de magie dedans. Mon but premier était d’écrire une histoire vivante, attirante, pas de suivre les règles d’un genre particulier.


SFFWRTCHT : Comment avez-vous fait pour créer les monstres, les aliens ? Les avez-vous construits à partir de cultures humaines ? Un mélange de combinaison ou une improvisation totale ?
Robert Silverberg : Bien évidemment, j’ai commencé avec ce que je savais des créatures de notre monde. Il n’y a pas d’autres moyens. Après, j’ai fait quelques ajustements.

SFFWRTCHT : Avez-vous beaucoup réfléchi à l’univers avant de commencer à écrire ? Ou vous êtes-vous juste lancé sans idée précise ?
Robert Silverberg : J’ai commencé Le Château de Lord Valentin avec en tête l’idée de Majipoor comme une ville de la taille d’une planète, découpée en plusieurs sous-villes. Mais rapidement, j’ai réalisé que tout ne pourrait pas être recouvert par une unique cité, aussi gigantesque soit-elle... Il devait y avoir des zones agricoles, des forêts et des vallées, des montagnes et des déserts, et ainsi de suite. Néanmoins j’ai gardé l’idée d’une planète immense peuplée de milliards d’individus, la majorité d’entre eux vivant dans des villes énormes, magnifiques et fascinantes. Tout part de là. Pour que les humains puissent vivre confortablement sur une si grande planète, la force de gravité devrait être proche de celle de la Terre... ce qui voulait dire une planète au noyau léger, pauvre en métaux lourds. Une planète avec si peu de ces métaux ne pouvait donc pas être très avancée technologiquement. Mais comme elle existe 15 ou 20 000 ans dans notre futur, il est tout à fait imaginable qu’elle puisse tirer parti de vieilles avancées technologiques qui nous apparaissent comme de la magie pure. Ainsi, transports, communication et hygiène sont assez développés pour fournir une existence confortable aux milliards d’habitants. Et ainsi de suite. Chaque étape de la construction de la planète amenait logiquement à un autre niveau de développement. Tout était minutieusement élaboré avant que je ne commence à écrire le roman.

SFFWRTCHT : L’écriture de ce roman est venue après plusieurs années où vous pensiez avoir arrêté d’écrire pour de bon. Qu’est-ce qui vous a fait revenir ? Des rêves sans fin de Majipoor que vous ne pouviez gâcher ? Sérieusement, l’univers est tellement riche et détaillé, je me demande quelle était la part de ce qui était déjà pensé avant que vous n’écriviez le moindre mot ?
Robert Silverberg : Après avoir laissé de côté l’écriture pendant près de cinq ans, j’ai eu envie d’y retourner, mais avec un gros livre, de ceux qui intéressent les gens. Et comme les romans que j’avais écrits avant ma longue période de silence étaient plutôt sombres, je voulais que le nouveau soit plus coloré, joyeux, d’un ton complètement différent. Les premières notes que j’ai prises sur le livre disaient : « L’histoire est joyeuse et immense – aucun signe de dystopie – sous la forme d’un pèlerinage autour de la planète. (Quel est le but ?) Une odyssée colossale à travers d’étranges bazars. Des parcs et des merveilles. » Je me suis arrêté et j’ai ajouté : « Le livre doit être amusant. Personnages picaresques. Des endroits bizarres – mais tous gais, charmants et coquins. Une tournée mystérieuse et magique. » Un moment plus tard, j’avais mon idée de départ : « Un jeune homme voyage pour réclamer un héritage qui lui a été usurpé. Sa propre identité lui a été volée et il habite le corps de quelqu’un d’autre ». Le titre s’est offert de lui-même : Le Château de Lord Valentin. Tout était en place et j’ai commencé à travailler sur les détails après avoir un plan de 18 pages.

SFFWRTCHT : Vous avez écrit deux trilogies, plusieurs nouvelles et un roman indépendant dans le cycle de Majipoor. (Est-ce que j’ai oublié quelque chose ?) Aviez-vous envisagé que la série continue de capter votre intérêt aussi longtemps ? Ou même être réédité 30 ans après ?
Robert Silverberg : Au départ, je pensais que Le Château serait un roman indépendant. Et puis j’ai commencé à réfléchir aux différents aspects de Majipoor qui ne pouvaient pas rentrer dans le premier livre et j’ai commencé à écrire les nouvelles qui sont devenues le recueil Les Chroniques de Majipoor. J’ai finalement compris que Le Château avait besoin d’une suite pour résoudre le problème des rebelles change-formes... ce qui a donné Valentin de Majipoor. Mais j’ai conçu cette série un livre après l’autre. Et bien sûr que je m’attendais à ce qu’ils soient encore imprimés 30 ans plus tard. À cette époque, n’importe quel roman de science fiction tenait son lectorat pendant des décennies.

SFFWRTCHT : Utilisez-vous des esquisses ou des croquis pour vos personnages, des logiciels particuliers (autre qu’un traitement de texte, comme Scrivener par exemple) ou de la musique quand vous écrivez ?
Robert Silverberg : Non. Certainement pas de la musique et aucun logiciel particulier. J’utilise un vieux logiciel de traitement de texte, Arrow, et je commence à taper mon histoire.

SFFWRTCHT : Le deuxième livre, Les Chroniques de Majipoor, est un recueil de nouvelles au cours duquel Hissune apprend l’histoire de Majipoor. Était-ce un moyen d’écrire l’histoire de la planète et de combler les trous, aussi bien pour vous que pour vos lecteurs ?
Robert Silverberg : Comme je l’ai dit précédemment, oui. Majipoor a plusieurs millions d’années d’histoire et j’en avais à peine effleuré la surface dans le premier roman...

SFFWRTCHT : Aviez-vous pensé à l’histoire d’avant Majipoor, par exemple comment les premiers colons sont arrivés de la vieille Terre ?
Robert Silverberg : Rien de tout cela n’était pertinent pour l’histoire que j’avais à raconter, tout comme le labeur des Pères Fondateurs ne le serait pour un roman se déroulant dans l’Amérique contemporaine. Je m’y suis un peu intéressé dans une des dernières nouvelles mais la majorité reste non écrite.

SFFWRTCHT : Le troisième livre est plus spirituel, avec une révolte religieuse. Valentin devient Pontife avec Hissune pressenti pour prendre la place de Coronal. Mais des problèmes surviennent. Le ton est un peu différent et il se déroule plusieurs années après les deux premiers. Pourquoi avoir choisi un tel écart ? Beaucoup auraient apprécié passer plus de temps avec Valentin en tant que Coronal.
Robert Silverberg : Valentin devient Pontife à la fin du livre et Hissune arrive de nulle part pour devenir Coronal. Je crois que j’ai choisi le bon endroit pour débuter le livre – avec Valentin encore sur son trône et les change-formes à l’origine de troubles.

SFFWRTCHT : La trilogie suivante raconte l’histoire de Prestimion, bien avant l’époque de Valentin. Qu’avait cette histoire en plus pour qu’elle mérite d’être traitée dans un roman plutôt que dans une nouvelle ?
Robert Silverberg : Prestimion et son successeur Dekkeret sont souvent mentionnés dans Le Château et Valentin de Majipoor comme de grandes figures historiques. Je voulais revenir mille ans en arrière et montrer ce qui les avait rendus aussi importants... et cela a pris trois gros romans.

  
SFFWRTCHT : Je crois que Les Sorciers de Majipoor est mon livre préféré. Il est tout simplement brillamment exécuté. (J’hésite entre celui-ci et Le Château de Lord Valentin.) Vous avez créé un grand dilemme éthique avec la réponse de Prestimion pour limiter les actions de Korsibar et sa sœur. C’est au cœur des Sorciers de Majipoor et du Roi des rêves, le troisième tome de cette seconde trilogie. Était-ce difficile de faire en sorte que ce ressort narratif fonctionne ? (J’essaye d’éviter les spoilers, n’hésitez pas à sauter la question si vous croyez que la réponse en dévoilera trop.)
Robert Silverberg : Je crois que les lecteurs ont sous-estimé la trilogie de Prestimion, peut-être parce qu’elle est plus dense et complexe que celle de Valentin. Prestimion et Dekkeret sont des personnages intéressants et compliqués. Beaucoup de personnages secondaires sont devenus très vivants pour moi. Ces livres ont été difficiles à écrire, avec des intrigues à grande échelle et étroitement liées. Mais j’ai été ravi quand ils ont été terminés. J’espère qu’ils seront réimprimés d’ici quelques années.

SFFWRTCHT : Les Montagnes de Majipoor relate une expédition menée par le Prince Harpirias, exilé par le Coronal dans une région glaciaire reculée afin de découvrir ce qui est arrivé à un groupe de paléontologistes disparus, parti à la recherche de dragons. D’où vous est venue l’idée ?
Robert Silverberg : L’éditeur de la série Majipoor avait à l’époque commencé une série de novella et voulait que j’en écrive une dans l’univers de Majipoor. Mais je ne trouve pas que Les Montagnes de Majipoor s’insère bien dans le cycle. J’ai laissé le titre s’épuiser sans demander une réimpression.

SFFWRTCHT : Y aura-t-il une autre trilogie ? (S’il vous plaît, dites oui, j’écris cette question à genoux. L’époque de Lord Stamiot avec la conquête des Piurivars semble parfaite pour une trilogie...)
Robert Silverberg : Il n’y aura pas de nouvelles trilogies. Écrire ces longs livres demande énormément d’endurance et j’aurais dépassé les 80 ans quand j’aurais terminé cette trilogie. À mon âge, je préfère prendre mon temps. Pas vous ? Mais je me suis occupé de Lord Stiamot dans la nouvelle « The End of Line » qui fera partie d’un nouveau recueil appelé Tales of Majipoor, un recueil similaire aux Chroniques de Majipoor dans la structure. Il sera publié l’année prochaine. Je suis d’accord qu’il y a une grosse histoire avec Stiamot et je pourrais y revenir un jour. Mais pour le moment, les lecteurs devront se contenter de ces deux histoires, dans les Chroniques et Tales of Majipoor, qui couvre le début et la fin de sa carrière.

SFFWRTCHT : Quelle est votre méthode d’écriture ? Avez-vous des moments prévus pour ? Ou vous écrivez quand vous le pouvez ?
Robert Silverberg : J’ai toujours commencé à travailler juste après le petit-déjeuner jusqu’à que je sois trop fatigué pour continuer. Pendant les années où j’étais le plus prolifique, je pouvais travailler jusqu’à trois heures de l’après-midi. Petit à petit, le temps de travail s’est rétréci jusqu’à s’arrêter un peu avant midi. Mais je travaille méthodiquement, les mêmes heures chaque jour, du lundi au vendredi.

SFFWRTCHT : Est-ce que les béta-lecteurs jouent un rôle pour vous ? Si oui, lequel ?
Robert Silverberg : Ma femme Karen lit et corrige le premier jet, et parfois d’autres personnes jettent un coup d’œil à mon travail mais cela reste occasionnel. Quatre ou cinq personnes ont lu Le Château de Lord Valentin quand je travaillais dessus mais c’est de plus en plus rare.

SFFWRTCHT : Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez auxquels on peut s’attendre ?
Robert Silverberg : Comme je l’ai dit, je vieillis. En ce moment je ne travaille sur aucun projet à part celui de passer en numérique tout mon travail. Cela prend énormément de temps parce qu’il y en a beaucoup et que ce nouveau média implique un bon nombre de décisions importantes. Je ne peux pas prévoir combien de temps je mettrais avant de me remettre à écrire quelque chose de nouveau.

 
 
Propos recueillis par Bryan Thomas Schmidt

 L’interview en anglais est à retrouver sur SF Signal