Seigneurs de lumière
de Roger Zelazny
aux éditions Denoël ,
collection Lunes d’Encre
Genre : SF
Sous-genres :
  • Légendes
  • Mythologie
  • Religion

Auteurs : Roger Zelazny
Couverture : Manchu
Traduction : Mélusine Claudel
Date de parution : février 2009 Réédition
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Recueil
Nombre de pages : 832
Titre en vo :
Première parution : février 2009

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Trois romans mythologiques signés Zelazny

Roger Zelazny est un des plus grands auteurs de SFFF américains, si bien que le présenter est un peu dérisoire. Pour rappeler son immense talent, il suffit en effet de citer quelques-uns de ses romans : ceux du Cycle des Prince d’Ambre, L’Île des morts, Toi l’immortel, Le Maître des ombres, et caetera.
Né en 1937, il commence à écrire dans les années cinquante. Il a donc été un écrivain de la génération de Philip K. Dick, avec qui il écrivit Deus Irae, Alfred Bester (ils réalisèrent ensemble Le Troqueur d’âmes) ou Robert Sheckley (Le Démon de la farce, À Faust, Faust et demi). L’œuvre de Zelazny est marqué par une réécriture des mythologies de toutes civilisations et l’affrontement entre des forces supérieures et manichéennes.
Roger Zelazny est décédé en 1995.
Avec Seigneurs de lumière, les éditions Denoël rééditent trois romans de ce maître de la science-fiction : Seigneur de lumière (prix Hugo 1968), Royaumes d’ombre et de lumière et L’Œil de Chat.

Trois romans où Zelazny joue avec les légendes.

Dans Seigneur de lumière, Zelazny place l’action loin dans le futur, sur une planète où des immortels détenant technologie, et donc pouvoir, se font passer pour des dieux. Mais Sam, un des premiers hommes à être arrivé sur la planète, il y a cela des siècles, protagoniste de nombreuses légendes populaires, est lui-même doté de grands pouvoirs. Or, il s’oppose à l’hégémonie des Maîtres et compte bien mettre fin à leur règne...

Anubis et Osiris sont deux divinités qui se vouent une haine farouche. Ils sont en lutte depuis toujours. Zelazny raconte un épisode de leur combat éternel dans Royaume d’ombre et de lumière, entraînant le lecteur dans un univers où les dieux sont une réalité indéniable.

Enfin, L’Œil du Chat est le récit d’une traque entre un Indien Navajo et une créature extraterrestre métamorphe et télépathe. Pour protéger le secrétaire des Nations Unies des griffes d’un tueur extrêmement puissant, William Blackhorse Singer libère Chat. Mais il perd rapidement le contrôle de la créature. Pour s’en débarrasser, il devra redevenir le Navajo qu’il a cessé d’être.

Incursions dans les univers complexes de Zelazny.

Zelazny n’est pas un auteur facile à aborder, dont l’imaginaire est vaste, complexe et inimitable. Les romans de cet immense auteur américain ne sont jamais de simples récits de divertissement. Il faut se plonger pleinement dans l’histoire, forcer avec son esprit les lourds battants des mondes imaginaires de l’auteur pour en puiser toute la quintessence.
C’est une caractéristique de l’œuvre de Zelazny : elle propulse le lecteur dans un univers littéraire qui secoue la monotonie de ses soirées de lecture, fait trembler son imagination, bouscule sa perception de la littérature de science fiction. À tel point que l’auteur lui-même ne réussit pas toujours à extirper une vision claire de ses idées bouillonnantes. L’œuvre de Zelazny est donc jonchée de chef-d’œuvre comme de romans et de nouvelles de piètre qualité. La bibliographie qui accompagne Seigneurs de lumière, signée Alain Sprauel, montre d’ailleurs la profusion de récits imaginés par l’auteur américain.

Les trois romans réunis dans le dernier omnibus de la collection Lunes d’Encre ne font pas exception. Zelazny y entraîne le lecteur dans des futurs lointains, sur des mondes très éloignés de la Terre – à l’exception de L’Œil de Chat qui se déroule sur la Planète Bleue –, dans des univers qui n’ont rien à voir avec le nôtre. On y croise des dieux, ou des êtres qui se font passer pour tels mais on effectivement une incroyable puissance tirée d’un très haut niveau technologique.
C’est particulièrement vrai dans Seigneur de lumière. L’action se déroule dans un avenir si lointain que tout est possible : l’existence d’hommes surpuissants, immortels parce qu’ils peuvent changer de corps, qui font ce qu’ils veulent sur un monde dont ils ont la possession car ils en furent les premiers colons.
De même, dans Royaumes d’ombre et de lumière, Anubis, Osiris et les autres dieux qui apparaissent peuvent très bien n’être que des créatures anciennement humaines – ou simplement extraterrestres – qui ont acquis un statut divin de par la crainte qu’ils inspirent, les pouvoirs qu’ils détiennent. Toutefois, dans ce deuxième roman du recueil, la frontière entre science et fantastique est moins claire, l’auteur donnant moins de précisions techniques sur les attributs divins, l’origine des pouvoirs des dieux.
Dans L’Œil de Chat, où aucun personnage n’est un dieu, on plonge toutefois beaucoup plus dans l’irréel. En tout cas est-il plus dur de définir la nature des expériences vécues par le personnage principal, ce qui est du domaine du vrai et ce qui est du domaine de l’hallucination. L’auteur explore une toute autre facette du rapport au divin, plus ambiguë, plus viscérale.

Des récits assez difficiles à aborder, mais qui regorgent de qualités.

On passe donc, en même temps que d’un roman à l’autre, d’un rapport concret au divin – dans Seigneur de lumière, les dieux existent – à une relation de moins en moins physique – il n’y a pas de personnages divins dans L’Œil de Chat.
Zelazny a pour habitude d’introduire le lecteur dans ses univers sans lui fournir d’informations pour les comprendre. C’est au fil des pages que se constitue une image claire du contexte du récit, de la nature des protagonistes, de l’environnement dans lequel ils évoluent. Il faudrait parfois se documenter préalablement avant d’entamer les romans de Roger Zelazny, tant on peut être perdu par les références mythologiques qu’ils empruntent.
Ainsi, Seigneur de lumière est une réécriture de la quête de Siddharta – Bouddha – et décrit sa lutte contre une partie du panthéon hindou. On se perd facilement au milieu des nombreux personnages décrits ; leurs multiples surnoms peuvent confondre le lecteur. Ce premier roman n’est pas des plus aisés à appréhender, mais on prend un réel plaisir à être dépaysé par l’aventure de Sam. Les efforts du lecteur face aux difficultés qu’il peut rencontrer pour entrer dans l’histoire sont grandement récompensés par la qualité du roman.
Royaumes d’ombre et de lumière est plus accessible. Roger Zelazny y met en scène des éléments de la mythologie égyptienne, utilisant les dieux Anubis et Osiris comme personnages principaux. Mais comme il ne réutilise pas des légendes plus ou moins méconnues – scénario original, ayant pour fil conducteur la simple animosité entre les deux divinités – et que le panthéon égyptien est plus familier au lecteur français, Zelazny risque moins de l’y perdre. Le récit, qui se base donc sur la lutte entre le dieu des Morts et celui de la Vie, n’est pas sans suspense. On sait presque dès le début du roman que le dieu à tête de chacal a monté un plan subtil. On s’accroche pour en connaître les secrets. Ce n’est qu’après avoir été apprivoisé, avec joie, par l’univers futuriste et mystique de Royaumes d’ombre et de lumière qu’on les découvre, avec encore plus de bonheur.
Enfin, L’Œil de Chat est un roman dans lequel le lecteur n’a aucun mal à entrer. Il se déroule sur Terre, met en scène des personnages décrits en profondeur et auxquels on s’adapte facilement (un indien Navajo et un extraterrestre certes étrange, mais psychologiquement assez humain). L’histoire, une traque qui prend la forme d’une course-poursuite à coup de téléportations aux quatre coins de la planète, met en jeu action, suspense et découverte des croyances indiennes. Toutefois, ce roman n’est pas que cela. C’est aussi la description d’un cheminement mystique sur la voie du retour aux origines. Le personnage principal y fait l’expérience d’une transformation intérieure accompagnée d’hallucinations cosmiques. Le résultat est assez irréel, si bien que le lecteur pourrait être bien plus perdu en lisant ce roman qu’à la découverte des deux précédents.

Toutefois, ces trois romans, quel que soit le niveau de difficulté de leurs lectures, ont tous les mêmes qualités d’un récit signé Zelazny : belle écriture, style inimitable, construction toujours innovante, incroyable dépaysement d’un lecteur expédié dans des univers fascinants.
Les romans de Roger Zelazny sont particuliers. Les mondes, les civilisations qu’il décrits, les histoires qu’il conte ne peuvent pas plaire à tous, et toutes, mais on ne peut nier l’immense talent d’un écrivain qui donne à chaque fois l’impression de réinventer l’univers tout entier, en décrivant un futur peuplé de dieux, de demi-dieux, d’extraterrestres fantastiques, voire fantasmagoriques. Lire un Zelazny, c’est faire à chaque fois une nouvelle expérience littéraire et science-fictive.

Un omnibus destiné tant aux fans qu’aux néophytes.

Seigneurs de lumière est un ouvrage de qualité qui rassemble deux romans majeurs de l’auteur (dont un prix Hugo) et un autre méconnu (à tort). C’est donc un omnibus parfaitement indiqué pour découvrir Zelazny. Les néophytes y trouveront tout ce qui fait sa grandeur et de quoi donner envie, à coup sûr, d’explorer plus avant son œuvre.
Mais avec ses traductions révisées, Seigneurs de lumière est surtout destiné aux fans de Zelazny. Seigneur de lumière a de plus fait l’objet d’une augmentation, avec des passages inédits. Les admirateurs de l’auteur américain seront comblés.

Stéphane Gourjault