Spring Heeled Jack
( La Légende du Changeling 3 )
de Xavier Fourquemin et Pierre Dubois
aux éditions Le Lombard
Genre : Fantastique
Sous-genres :
  • Policier

Scénariste : Pierre Dubois
Dessinateur : Xavier Fourquemin
Couleurs : Scarlett Smulkowski
Date de parution : mars 2010 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Album
Nombre de pages : 56
Titre en vo :

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Le changeling bat le pavé londonien

Au rythme d’une production par an, Pierre Dubois, elfologue, expert en lutinerie et féérie, et Xavier Fourquemin (dessinateur d’Albin, d’Outlaw et de Miss Endicott) nous gratifient du troisième album de La Légende du Changeling. Une belle série qui oscille entre merveilleux celtique et naturalisme social à l’ère industrielle. Quand les univers de Dubois (les grandes encyclopédies des elfes, des fées et des lutins) et Fourquemin (la ville de Londres victorienne déjà entrevue avec Miss Endicott) se rencontrent, cela donne une série originale, très britannique, éthérée et sombre, entre James Matthew Barrie, Charles Dickens et Robert Louis Stevenson.

Le premier tome se situait dans un contexte d’exode rural à l’ère industrielle. Le petit échevelé Scrubby (« rabougri » et « broussailleux », en anglais), le « mal-venu », était le substitut d’un nouveau-né enlevé par les fées (un changelin ou changeling, en anglais). Cet enfant qui ne grandit pas vit dans une communion secrète avec la nature, il est étroitement surveillé par des mages qui lui envoient des alliés par delà le temps.

Dans le deuxième tome, le jeune changeling, définitivement ancré dans un univers urbain, perdait ses parents et, seul avec sa sœur, découvrait la mine, la lutte des classes, la solidarité dans la misère et la puissance destructrice de la Terre, invoquée par le Croquemitaine.

Désormais, il erre au cœur de Londres.

Le fils de Jack l’Éventreur

Après l’effondrement de la mine, Scrubby sort, à peine conscient, des décombres. Il revient un instant dans la forêt de son enfance avec Merlin, qui l’invite à rejoindre la réalité minière. Secouru par un knocker, il aide les autres victimes à se hisser à l’air libre. Ses amis et sa sœur Sheela ont survécu.

Quelque temps après, Scrubby gagne sa vie en cherchant des objets égarés parmi les fouilleurs de vase de Wapping. Il vend une montre contre une pièce de soie qu’il offre à Laura, sa muse qui doit vendre ses charmes pour vivre. Maltraitée par Jenks, son proxénète, elle est défendue par Scrubby, qui la suit la nuit dans la rue, et ne peut empêcher son assassinat par un héritier métallique de Jack l’Éventreur. Dès lors, l’enquête commence.

Du merveilleux face au sordide

La réalité sordide des bas-fonds de Londres est atténuée par le regard ingénu de Scrubby. Son incapacité à grandir, son aptitude à percevoir le merveilleux qui se cache derrière un réel souvent cruel préservent son regard d’enfant. De la misère à la mine, de la prostitution au crime, le jeune changeling ne perd pas son contact avec les esprits de la nature. D’un fleuve nauséabond, qui hante la scène d’un crime et qui rappelle le suicide de sa mère, il voit surgir une nymphe (scène annoncée par la couverture). Il investit son salaire dans une pièce de soie qu’il offre à une amie adulée, qui doit vivre de ses charmes après la fermeture de la mine. Elle sera massacrée par un éventreur d’un nouveau genre.

Cette réalité sordide est également atténuée par la visite respectueuse des auteurs au mythe londonien du crime et de la brume au temps de Holmes et de Watson. Des clins d’œil à Conan Doyle, à Dickens et un hommage à un Londres pouilleux et romantique tempèrent la violence sociale. Le décor, l’atmosphère y sont plus allusifs que réels et en appellent à la complicité du lecteur. S’il a perdu ses parents, Scrubby est entouré de quelques êtres qui le protègent, les knockers, Rob le costaud, un vieillard rusé, sa sœur qui chante et danse dans un cabaret. Rien à craindre pour le personnage principal qui, en dépit de sa taille, vole au secours du beau et du fragile.

L’univers féérique de Pierre Dubois, dont on se demande jusqu’où il guidera l’avenir du changeling, nous offre également une porte de sortie de la réalité. Le lien avec les forces magiques du premier tome sont quelque peu distendus, mais qu’il s’agisse des knockers, de l’apparition du spectre à la surface du fleuve ou des amis providentiels, la magie continue d’opérer. Scrubby est noyé dans une intrigue policière, mais on sait que des puissances spirituelles lui préparent un destin. Un destin de légende, comme l’indique le nom de la série. Il faudra sans doute attendre le prochain tome pour rehausser la part du fantastique et l’importance du changeling dans le cours de l’histoire. Dans cet album, les auteurs ont trop cédé au pouvoir évocateur du Londres de l’Éventreur, en laissant leur lutin s’y perdre un peu.

La beauté du dessin de Fourquemin, mi-réaliste, mi-caricatural, sa finesse, sa justesse, sa légèreté tempèrent tout autant la dureté des temps. Les couleurs sont sombres, à peine éclairées par la tignasse rousse de Scrubby. Les scènes se déroulent sous terre, la nuit ou dans le matin gris. Seule une escapade aux Kensington Gardens donne une tonalité plus rafraichissante à l’album. Les couleurs sont brunes, grises, mais le trait reste optimiste, réconfortant, reposant. En dehors de Laura, son amie, et de Sheela, sa sœur, les personnages ne sont pas gâtés par la nature. Ils ne sont pas beaux, Scrubby ne l’est pas non plus malgré ses gros yeux ronds de nounours, mais ils paraissent humains et familiers. Les amis sont gentils, les méchants sont très méchants, mais heureusement, ils sont moins nombreux...  

Le texte et les dialogues ne sont pas bavards. L’action est guidée par les images. Tel un enfant, Scrubby s’exprime peu. Il observe, il scrute et il agit avec l’énergie d’un lutin ingénu et malin. En attendant que l’histoire se déroule et qu’on en apprenne plus sur Spring Heeled Jack, ce serial killer aux pieds en ressorts.

Marc Alotton