The City & the City
de China Miéville
aux éditions Fleuve noir
Genre : SF
Sous-genres :
  • Anticipation

Auteurs : China Miéville
Traduction : Nathalie Mège
Date de parution : octobre 2011 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 391
Titre en vo : The City & the City
Parution en vo : 2009

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Une ville peut en cacher (au moins) une autre

Dès son premier roman, Le Roi des Rats, l’écrivain britannique China Miéville se fait repérer par les jurys des prix littéraires : il apparaît en effet dans les premières sélections de l’International Horror Guild et du prix Bram Stoker. En 2001, Perdido Street Station lui vaut le prix Arthur C. Clarke.
Depuis, chaque publication lui vaut une moisson de prix croissante, des Scarifiés
 au Concile de Fer, en passant par le roman jeunesse Lombres.
The City & The City a explosé tous les records puisqu’il a raflé pas moins de 5 prix prestigieux en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.
Cet écrivain atypique développe dans ce roman une idée ancienne. Il avait d’abord envisagé pour un récit de fantasy deux espèces vivant dans le même espace mais sans se percevoir, car différant trop les uns des autres, une sorte de transposition exagérée de la cohabitation à Londres des rats et des humains. Puis il s’est résolu à décrire deux peuples humains contraints à l’ignorance mutuelle.
Il s’est éloigné de la capitale anglaise explorée et réinventée dans Lombres et Kraken et s’est rapproché de l’atmosphère de l’Europe centrale et de l’Europe de l’Est mais sans circonscrire une zone. Quelques indications disséminées dans le roman aident à localiser la zone mais ne désignent (et c’était là une intention de l’auteur) jamais un point particulier.
 
 
Il est avisé d’éviser
 
L’intuition de l’inspecteur Tyador Borlu lui fait pressentir des complications en cascade quand le cadavre d’une jeune femme est retrouvé sur un terrain vague de Besźel. Maquillée à première vue comme une prostituée, la victime arbore une chevelure étonnamment soignée
Son flair avait vu l’affaire se corse rapidement. La jeune fille est une chercheuse américaine qui travaillait sur un chantier de fouilles à UI Qoma, la ville qui co-existe sur le même territoire que Besźel. De plus cette jeune chercheuse avait provoqué des remous idéologiques et politiques en évoquant lors d’un congrès son intérêt pour d’Orciny. La 3e ville, ville mythique ou peut-être ville secrète qui survit dans les interstices laissés libres par les deux autres.
Comment Borlù parviendra-t-il à mener l’enquête dans les 2 villes sans commettre une Rupture, le délit sanctionnant le non respect des frontières ténues qui séparent Besźel et UI Qoma ?
 
Une oeuvre, plusieurs registres
 
A l’instar de Feu Pâle de Nabokov, ce roman imbrique plusieurs registres littéraires, le roman policier se double d’une intrigue science-fictionnesque à l’intérieur de laquelle s’invitent des éléments de campus novel.
 
Le polar, principal univers de cette fiction, inspiré à Miéville par ses lectures et les conseils de sa mère, explore toutes les ressources du genre. Le duo du flic expérimenté et de la jeune flic qui en veut, la coopération forcée qui finit par être fructueuse des deux vieux briscards, les complots financiers et politiques se succèdent et tissent un motif narratif aussi complexe que brillant.
Les élèments relevant de conspirationnisme gagnent en opacité et en subtilité au contact d’une angoisse métaphysique, incarnée en partie par la Rupture.
Cette instance suprême que certains voient partisane a des accents kafkaiens, tant dans son fonctionnement d’administration arbitraire et aléatoire que dans ses interventions et incarnations.
 
Une symphonie magistrale
 
Virtuose de l’imbrication des récits, Miéville a composé une symphonie harmonieuse qui communique au lecteur par les ressorts et les rouages de son intrigue ce sentiment d’étrangeté que peuvent susciter dans une ville étrangère des gestes aussi banals qu’appeler un taxi. Cette impression d’impuissance de se sentir incapable et/ou perdu est proportionnelle à la maîtrise ou non-maîtrise des codes (vestimentaires, linguistiques, comportementaux, etc.) qui régulent les interactions d’une société.
Perdez-vous sans attendre dans les méandres de son roman et savourez la rencontre sur sa table de dissection de Chandler et Kafka.
 
 
 

Nathalie Ruas