Traduction : Le début de leur carrière
de Jean-Pierre Pugi et Aude Carlier
aux éditions
Genre : SF

Auteurs : Jean-Pierre Pugi , Aude Carlier , Luc Carissimo , Mélanie Fazi , Patrick Couton , Arnaud Mousnier-Lompré , Nathalie Mège , Jean-Daniel Brèque , Lionel Davoust , Sylvie Miller
Date de parution : avril 2009 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Actusf : Comment avez-vous trouvé votre premier job de traducteur ? Est-ce vous qui avez démarché les éditeurs ? C’était tout de suite un roman ?
Sylvie Miller : Mon premier job de traducteur a été le fruit de circonstances fortuites. J’avais fait la connaissance, sur un forum internet, de Philippe Ward qui avait quelques relations dans le milieu littéraire. Il savait que j’avais fait de la traduction technique. Un jour, les gens de la revue Ténèbres ont fait savoir qu’une traductrice venait de les laisser tomber et qu’ils cherchaient quelqu’un pour traduire une nouvelle de toute urgence. Philippe leur a parlé de moi. Ils m’ont contactée. J’ai fait un essai de traduction sur les deux premières pages. Mon travail leur a plu et ils m’ont confié la totalité de la nouvelle à traduire. Ensuite, les travaux se sont enchaînés. J’ai essentiellement traduit des nouvelles pour différentes revues ou anthologies, tout d’abord en anglais, puis en espagnol (je proposais les textes à ces différentes revues ou anthologies).

Aude Carlier : Pendant le master, j’ai fait un stage chez un éditeur qui m’a ensuite confié des boulots de rewriting, puis ma première traduction : un roman de littérature générale.

Luc Carissimo : Un ami d’amie, récemment rentré d’Angleterre où il avait vécu une dizaine d’années, venait de se voir confier la traduction d’un roman de SF... Comme il n’y connaissait rien en SF et qu’il se rendait en plus compte qu’il avait pas mal perdu le contact avec sa langue maternelle, il m’a demandé de le relire et de lui faire des suggestions. C’est là que j’ai eu le sentiment que j’étais sans doute capable d’en faire autant que lui ! J’ai donc choisi dans Analog une nouvelle d’Orson Scott Card qui m’avait plu, je l’ai traduite et envoyée à tous les éditeurs qui publiaient plus ou moins de la SF. Et j’ai reçu quelques temps après deux réponses positives d’éditeurs qui m’ont (chacun et successivement) confié un roman à traduire.

Mélanie Fazi : À la sortie du DESS, j’ai eu un moment de flottement. J’avais adoré cette formation mais on nous avait un peu découragés en nous disant qu’on aurait sans doute du mal à trouver du travail. Je ne savais pas trop où chercher et je n’étais même plus très sûre de vouloir devenir traductrice. J’ai fait plusieurs petits boulots en attendant. Et puis je suis entrée en contact avec Daniel Conrad et Benoît Domis, qui étaient alors rédacteurs en chef de la revue Ténèbres. Je leur avais soumis plusieurs de mes nouvelles, qu’ils avaient acceptées. Je leur ai demandé un peu plus tard s’ils cherchaient des traducteurs, et ils m’ont confié plusieurs textes. Pendant trois ans, j’ai enchaîné les traductions de nouvelles pour Ténèbres, pour l’Oxymore, pour Fleuve Noir... En 2002, de fil en aiguille et de contact en contact, Bragelonne m’a confié ma première traduction de roman, Le Fléau de Chalion de Lois McMaster Bujold. J’ai aussitôt démissionné du poste de standardiste que j’occupais à l’époque.

Patrick Couton : J’ai trouvé mon premier boulot de traducteur au début des années 80 par Pierre Michaut, de l’Atalante, avec qui j’étais devenu copain (car j’étais amateur de SF et encore davantage de polar), et qui ne trouvant personne pour traduire les mémoires de Jim Thompson, m’a demandé si je ne voulais pas essayer.

Arnaud Mousnier-Lompré : J’ai commencé à 28 ans grâce à un ami traducteur qui m’a mis le pied à l’étrier chez Presses Pocket ; on m’a d’abord confié un livre par an, puis un peu plus. En 1995, je suis entré chez L’Atalante sans jamais en sortir depuis, sauf pour travailler pour Pygmalion sur les textes de Robin Hobb. C’est une passion que j’ai mis du temps à découvrir, et le hasard y a joué une part, puisque, à 28 ans, j’ai découvert qu’un traducteur dont je voyais souvent le nom sur les livres que je lisais, George W. Barlow, habitait comme moi Grenoble. Je l’ai contacté, nous avons sympathisé et tout est parti de là.

Nathalie Mège : J’ai débuté grâce à Francis Valéry, en traduisant un article de Stanislas Lem sur la SF et le kitsch, et à Nathalie Duport Serval, qui était déjà à l’époque une excellente traductrice, mais aussi ma condisciple en licence d’anglais. (J’avais traduit pour mon plaisir une nouvelle de James Tiptree Jr, dont j’adorais les textes, et qui venait de se suicider avec son mari, ce qui m’avait sacrément ébranlée. Nathalie traduisait pour Opta, elle m’a poussée à envoyer ma VF à Fiction, qui l’a acceptée malgré ses défauts. Par la suite, j’ai traduit pas mal de nouvelles pour Fiction, notamment de Kim Stanley Robinson, un auteur que j’adore. Ma première traduction de roman de SF, Perdido Street Station, est intervenue bien des années après. J’avais déjà de la bouteille en traduction littéraire, mais pas en SF, car la SF littéraire connaissait un creux de la vague à l’époque où je me suis lancée à plein temps.

Jean-Daniel Brèque : Au début, ce sont les éditeurs qui sont venus me voir. La collection de Nolane s’est très vite arrêtée, pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec son succès, et sa seconde collection – du fantastique moderne, un programme du feu de Dieu ! – est restée à l’état de projet (j’avais traduit pour elle deux romans de Ramsey Campbell qui sont restés inédits en français, plus Le Scarabée de Richard Marsh qui a été « récupéré » par NéO). Je commençais à envisager de retourner à Dunkerque lorsque Albin Michel m’a contacté pour que je les conseille en matière de terreur moderne… et pour que je traduise pour eux. J’ai commencé par du Clive Barker, et j’étais plus ou moins lancé. Par la suite, j’ai un peu démarché à droite et à gauche – mieux vaut ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

Lionel Davoust : J’ai commencé par des nouvelles pour des revues. À l’époque, Jean-Daniel Brèque supervisait les fictions anglophones de Galaxies  ; je lui ai glissé que j’aimerais m’essayer à l’exercice et il a accepté de me faire passer un test. J’ai effectué mes premières traductions sous sa supervision et j’ai énormément appris à son contact – je crois que je ne le remercierai jamais assez de m’avoir donné ma chance ! J’ai ensuite démarché d’autres supports, au gré des rencontres et des occasions qui se créaient, jusqu’à passer au roman.

Actusf :
En gros, il vous a fallu combien de temps pour en vivre correctement ?
Sylvie Miller : Je traduis trop peu pour pouvoir en vivre. Mais c’est dû au fait que, compte tenu de mon métier principal, je ne peux consacrer que peu de temps à la traduction.

Aude Carlier : Deux ans entre mes débuts et le moment où la traduction est devenue ma seule activité.

Luc Carissimo : Disons, une dizaine d’années !

Mélanie Fazi : À peu près trois ans, pendant lesquels je traduisais des nouvelles tout en travaillant comme standardiste dans un hôtel. Dès que j’ai signé pour ma première traduction de roman chez Bragelonne, j’ai pu tout de suite en vivre à temps plein.

Patrick Couton : Comme je ne vis pas que de ça, je suis bien en peine de répondre.

Nathalie Mège : Cinq ans après que j’ai décidé de m’y mettre à plein temps en 1997.

Jean-Daniel Brèque : Comme ma compagne travaille, on s’en est tirés dès que j’ai sauté le pas, la régularité de son salaire compensant l’irrégularité de mes rentrées. J’ai dit que j’avais demandé une mise en disponibilité. À l’époque (c’était en 1986, j’ignore si cela a changé depuis), sa durée ne pouvait pas dépasser six ans. Au bout de six ans de traduction, j’ai constaté que je gagnais nettement plus que lorsque j’étais contrôleur du Cadastre. Donc, j’ai démissionné, et sans regrets.

Lionel Davoust : Quelques années… ? Pour vraiment en vivre correctement, de façon stable, sans compter les cahots, disons cinq ans.

Actusf : Quels sont selon vous les pièges à éviter pour de jeunes traducteurs ? Un conseil à ceux qui aimeraient se lancer ?
Jean-Pierre Pugi : Je leur conseillerais de s’armer de beaucoup de patience et de courage et, surtout, de se contenter de traduire le texte qui leur a été confié en respectant au mieux l’esprit de son auteur sans jamais lâcher la bride à leurs talents d’auteurs.

Sylvie Miller : Faire une bonne traduction est très difficile. Cela demande du travail et du métier. Si j’avais un conseil : rester modeste face à son travail. On est toujours perfectible…

Aude Carlier : Ne pas croire qu’il suffit de lire dans la langue source, d’avoir séjourné à l’étranger pour être capable de traduire. C’est un vrai métier et je conseille à ceux qui désirent se lancer de préparer d’abord un master pro. Si le diplôme n’est pas un sésame, le stage en maison d’édition compris dans le cursus permet de nouer les premiers contacts qui pourront être cruciaux par la suite (je parle en connaissance de cause).

Luc Carissimo : Le plus gros piège à éviter : croire qu’il suffit de (bien) connaître la langue de départ. Au contraire, c’est la langue d’arrivée qui compte. Donc travailler son français en priorité. Pour la langue de départ, il y a des dictionnaires, et maintenant Internet ! Ceux qui aimeraient se lancer ? Surtout pas, il y a déjà assez de concurrence ;-) !

Mélanie Fazi : Honnêtement, je me sens encore trop débutante pour avoir des conseils à donner. J’ai l’impression de n’en être qu’au début de mon apprentissage. Je trouve qu’on progresse beaucoup moins rapidement en traduction qu’en écriture.

Patrick Couton : Ces deux questions se rapportent-elles à la technique de la traduction ou aux relations avec les éditeurs ? Je ne peux répondre que sur le plan de la technique, car je n’ai jamais travaillé qu’avec un seul éditeur (à l’exception d’une seule infidélité avec Gallimard). Donc : piège à éviter : rester trop près du texte source. Conseil : rester très près du texte source. Je sais, ça paraît paradoxal, mais une bonne traduction doit être aussi libre et aussi littérale que possible. D’où la difficulté.

Arnaud Mousnier-Lompré : D’avoir un job alimentaire pour assurer ses arrières. Pour avoir bouffé pas mal de vache enragée à mes débuts, je sais que, parfois, souvent peut-être, la traduction ne nourrit pas son homme, et encore moins sa famille, au départ...

Nathalie Mège : Accepter de traduire un livre ou un auteur qu’on n’aime pas. Faire ce métier dans le déplaisir, c’est le faire mal tout en souffrant inutilement. Oublier qu’un texte est un univers à part entière, avec ses règles propres, qui obligent parfois à regarder dans le dictionnaire un terme qu’on était certain de connaître mais qui a pourtant une acception ou des sens collatéraux qu’on ignore.

Ne pas vérifier qu’une tournure de la VO qui nous paraît originale parce qu’on ne l’a jamais vue n’est pas une image brillante issue du cerveau de l’auteur, mais une expression consacrée. (C’est ainsi, par exemple, qu’on trouve dans certain roman d’innombrables « bars à ciel ouvert » à Los Angeles… des
« topless bars », évidemment.)

Par ailleurs, il faut à tout prix éviter de se brader auprès des éditeurs car moins vous vous faites respecter, plus on considère que vous et votre travail ne valez rien, ce qui nuit au bouquin traduit. Certes, on ne fait pas ce métier pour l’argent puisque, comme partout dans l’édition, à compétences égales, on est pratiquement deux fois moins bien payé que dans les autres secteurs de l’économie. Mais, sans un minimum de revenus, pas moyen d’avoir de bons outils de travail, d’acheter et de lire de bons romans pour alimenter la flamme littéraire en vous. Les bibliothèques, c’est bien, mais on a besoin d’être entouré de livres.

Et ne le faire que si vous êtes fou de livres et de littérature en général, et que si le mode de vie actuel basé sur la consommation et le métro-boulot-dodo n’est vraiment pas pour vous.

Jean-Daniel Brèque : Martine Leconte, qui dirigeait naguère le service traduction chez J’ai lu, avait l’habitude d’intervenir en fin d’année à la fac pour remettre les idées en place aux futurs traducteurs, qui se voyaient déjà retraduisant les classiques du haut de leurs vingt ans. Un traducteur qui débute ne doit pas se décourager, parce qu’on ne lui confiera que rarement des ouvrages « importants ». Il devra ramer sur de la littérature commerciale pour faire ses preuves. Donc, patience et ténacité. Deuxième conseil : avoir une bonne conscience de ses capacités et de sa puissance de travail. La traduction est un contrat, et il y a intérêt à ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre, par exemple. On connaît des traducteurs qui ont accepté trop de contrats et n’ont pas été capables de les honorer tous. Dans le cas d’un éditeur de poche, retarder la parution d’un ouvrage peut être catastrophique, et le traducteur défaillant ne sera pas pardonné de sitôt. Ça, c’est l’aspect « business ». Pour l’aspect « littéraire », l’expérience prouve que le défaut numéro un du débutant, c’est qu’il ne prend pas assez de recul par rapport au texte. Seule l’expérience permet de s’améliorer, mais il faut apprendre dès le début à se relire. Le produit fini doit être en français, pas en « traduit ».

Lionel Davoust : Faire attention aux contrats qu’on signe : ne pas accepter de conditions léonines simplement parce qu’on débute et exiger du commanditaire la même rigueur sur les paiements qu’on applique à son propre travail… Le plus simple serait probablement de se renseigner sur les usages de la profession et son code de déontologie (car il y en a un !), par exemple auprès des associations professionnelles telles que l’ATLF. Mais il faut surtout conserver de l’humilité face au texte et aux corrections : on ne cesse jamais d’apprendre ce métier, on n’est jamais « arrivé ». Il faut sans cesse nourrir sa curiosité sur les langues et les civilisations qu’on traduit et toujours chercher le perfectionnement, l’apprentissage, la minutie.

Jérôme Vincent