Un jeu à somme nulle
de Eduardo Rabasa
aux éditions Piranha Editions
Genre : Anticipation
Sous-genres :
  • Dystopie
  • Humour noir
  • Politique
  • Politique fiction

Auteurs : Eduardo Rabasa
Traduction : Chloé Samaniego
Date de parution : janvier 2016 Inédit
Langue d'origine : Espagnol
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 400
Titre en vo : La suma de los ceros
Parution en vo : mai 2015


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Dans un jeu à somme nulle, la somme des gains de tous les participants est égale à zéro. Autrement dit, ce que gagne l’un, l’autre doit le perdre.

Un jeu à somme nulle est le premier roman d’Eduado Rabaso, fondateur de Sexto Piso, éditeur mexicain indépendant. Cette fable politique grinçante et drôle rappelle bien sûr Orwell mais se révèle beaucoup plus riche qu’une simple dystopie.
 
De la ruche bruissante...

 

La bien nommée Villa Miserias est une « unité habitationnelle  », un groupement d’immeubles autogérés où le promoteur Selon Perdumes place habilement ses billes pour tout contrôler. Sous des apparences de démocratie, les habitants sont piégés par le fabuleux concept du « quiétisme en mouvement » qui ne leur offre en réalité aucune liberté, et surtout aucune possibilité de changer le système. Un beau jour, le jeune Max Michels décide de faire entendre sa voix et se présenter comme candidat à la présidence de Villa Miserias...

 

Un jeu à somme nulle ne donne jamais aucun indice qui permettrait de situer cette Villa dans l’espace ou dans le temps. Vu les dérives évoquées, on pense à certains régimes sud-américains. Cependant, la force de l’histoire réside dans certaines comparaisons que l’on peut faire avec nos propres fonctionnements socio-économiques. Cela pourrait nous arriver. Ainsi, cette fiction politique est intemporelle, et évidemment, on pense à Orwell – l’auteur a d’ailleurs écrit une thèse sur le pouvoir dans son œuvre. Pour ma part, tous ces habitants fonctionnant en vase clos m’ont rappelé le microcosme que dépeint Ballard dans La face cachée du soleil.

Les cent premières pages peuvent s’avérer ardues à lire tant Eduardo Rabasa s’attarde sur toutes les répercussions que le « quiétisme en mouvement » a sur les nombreux personnages de la Villa. Et l’auteur n’est pas tendre avec eux, il s’amuse même à dépeindre avec cynisme leurs destins brisés. Un homme, dont le seul plaisir est de photographier un arbre chaque matin, à la même heure, continue à mitrailler un tronc mutilé après qu’on ait donné l’ordre de le couper... L’humour noir est encore présent lorsque l’on découvre comment fonctionne le centre culturel Léonard dans la cité. Sous prétexte de rendre l’art accessible à tous, des « facilitateurs  » proposent de fournir des résumés de livres, de films et de spectacles et d’aider les artistes à produire des œuvres sans peine.

Mais ce n’est pas parce qu’il y a pléthore de personnages qu’il va y avoir une pluie de rebondissements. La première partie de l’ouvrage est descriptive, comme si elle aussi était victime du « quiétisme en mouvement ». Mais cela vaut le coup de s’accrocher : nous allons enfin découvrir qui est Max et comment il s’est retrouvé candidat à la présidence d’une telle cité.

 

à l’intérieur de la tête de Max 

 

Le roman s’ouvre sur Max, mais, chose étrange, il faudra attendre un long moment avant de le retrouver. La quatrième de couverture est trompeuse : les voix de Max, qu’elle met en avant, n’apparaissent que dans la toute dernière partie de l’ouvrage.

 

Bien avant ça, on découvre l’identité de Max Michels ainsi que les éléments traumatisants de sa jeunesse. Notre héros a été élevé par un père tyrannique obsédé par la pensée nietzschéenne que « La mesure de tout homme est la dose de vérité qu’il peut supporter » et qui le forçait, entre autres, à se teindre le nez en violet à chaque désobéissance... On se laisse guider dans les méandres de sa vie avec plaisir surtout que son portrait entraîne d’autres digressions, tout aussi savoureuses. On fait connaissance avec Nelly Lopez, une journaliste, « aux yeux plus noirs que la mélancolie la plus profonde » avec qui il va vivre une véritable passion – excepté que chacun de leur rapport sexuel entraîne chez lui une cécité momentanée ! La jeune femme va le contrôler complètement jusqu’à ce que les « Nombreux  », les voix dans sa tête, prennent le relais et le poussent à faire n’importe quoi...

 

Les descriptions de ces personnages perturbés et loufoques sont un véritable plaisir de lecture et on adore voler de digression en digression. Eduardo Rabaso a également réalisé une autre prouesse. Il réussit à imbriquer différents récits et formes littéraires sans jamais perdre le fil de l’intrigue. La fable d’un souffleur de verre donne une version imagée de ce fameux « quiétisme en mouvement  » mais il y a également la fable d’une princesse... impénétrable – oui, oui, vous avez bien lu –, ainsi que la présence d’une mini-pièce de théâtre absurde, entre autres. On ne s’ennuie jamais et comme au début de l’histoire on continue à rire – jaune... surtout lorsqu’on apprend ce qui arrive à Max lors de sa campagne.

 

Ce roman est multiple. On peut le qualifier de délirant, cruel mais aussi de réaliste car, mine de rien, il entraîne chez nous une réflexion sur l’état de nos sociétés actuelles. Il y a autant de manières de lire Un jeu à somme nulle qu’il n’y a de voix dans la tête de Max... à vous de trouver la vôtre !

Anne-Sophie Rouveloux