Un mois de lecture, Anne Besson - Octobre 2016
de Chris D’Lacey et Isabelle Bauthian
aux éditions
Genre : Fantasy
Sous-genres :
  • Jeunesse

Auteurs : Chris D’Lacey , Isabelle Bauthian , Anne Besson , Christophe Arleston
Date de parution : octobre 2016 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Titre en vo :

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Anne Besson est professeur de Littérature Générale et Comparée à l’Université d’Artois (Arras). Elle est l’auteur de trois essais, D’Asimov à Tolkien, cycles et séries dans la littérature de genre (CNRD Edition), La Fantasy (Klincksieck) et Constellations. Des mondes fictionnels dans l’imaginaire contemporain (CNRS Edition). Chaque mois, elle nous présente ses lectures de fantasy.

 Au programme du nouveau label « Bad Wolf » chez ActuSF, deux romans français fort différents. J’ai cru comprendre qu’un jeu de pistes était censé les relier, mais je n’ai pas idée du fin mot de l’énigme !
 
Isabelle Bauthian, Anasterry, ActuSF
 
Je découvre avec ce roman de « fantasy politique » le travail d’Isabelle Bauthian, qui s’est essentiellement illustrée en tant que scénariste de BD jusqu’ici. Une carte liminaire nous fait prendre connaissance d’un monde de high fantasy aux contours familiers, faits de baronnies voisines qu’un mur sépare, au Sud, d’une « Outre-Civilisation » inexplorée. Le récit nous entraîne ensuite sur les traces de Renaldo, fils cadet du baron de Montès, la province guerrière, celle qui défend les portes de Civilisation, alors qu’il se rend, mi-émissaire, mi-espion, chez les prestigieux voisins d’Anasterry, riches et éclairés, portant haut des idéaux d’ouverture intellectuelle et de tolérance : les femmes peuvent s’y accomplir comme elles le souhaitent, comme le prouve Constance, membre de la garde du baron Cal, les demi-hommes ou « dilués », lointains héritiers d’un peuple magique éradiqué, y sont les bienvenus. L’égalitarisme et le débat démocratique semblent régner. Pour Renaldo, rejeton d’un monde féodal violent, c’est trop beau pour être vrai, et il ne peut résister à la tentation d’aller creuser sous cette lumineuse apparence, au risque de menacer l’utopie. 
 
Le roman commence formidablement bien : quelques scènes fortes (l’ouverture notamment), un magnifique personnage, celui de Thelban, meilleur ami du héros et héritier d’un encombrante famille, génial commerçant, manipulateur aussi ambigu que séduisant, et une construction narrative maligne qui fait alterner le présent de la visite à Anasterry avec le passé de Renaldo et Thelban, nous permettant de progressivement mieux les connaitre tout en suivant leur enquête dans les dessous de ce modèle politique en apparence idéal – en l’occurrence, le secret qui se cache dans les marais interdits où le frère de Cal, l’héroïque Lendry, a trouvé la mort. Problème, l’intrigue s’enlise ensuite un peu, la faute aux marais sans doute, ou à cette même structure qui oblige à toujours attendre la progression de la ligne principale et finit par donner un sentiment de surplace. Les enjeux politiques, manifestement centraux pour l’auteur – sur la part de l’idéal et celle du mensonge, en gros : ce qu’il faut taire pour préserver l’idéal – se brouillent aussi en route. Restent une plume au talent indéniable, à découvrir, et surtout une subtilité dans le dessin psychologique des personnages qu’on rencontre trop rarement en fantasy.
 
Le Souper des maléfices de Christophe Arleston, ActuSF
 
Ambiance radicalement différente, quoique très plaisante également, avec Le Souper des Maléfices de Christophe Arleston, le fameux scénariste des séries de BD à succès situées dans le monde de Troy. Il passe ici au roman avec son humour habituel (on aime ou pas, j’aime bien), son art de croquer des silhouettes et ici un message, sur la magie d’une gastronomie à préserver. 
 
L’héroïne en est la jeune Zéphirelle, orpheline d’un héros de guerre légendaire autrement plus fine que feu son papa, qu’une hécatombe subite dans les rangs des espions du Dynarque met en position de mener, seule ou presque, une dangereuse mission : identifier l’origine du blé malsain qui a envahi les marchés de Slarance, rendant pain et bière addictifs, peu nourrissants et peut-être même à l’origine de décès suspects. Il lui semble tenir une piste en la personne de Fanalpe, un charmant cuisinier surdoué au service du duc de Plucharmoy, lui-même gourmet réputé et politicien douteux. 
Pour le coup le message est clair, peut-être un peu trop d’ailleurs : contre la monoculture, les semences stérilisées ruinant les paysans et les appétits, contre un certain « On’shanto »… et pour les délices de la diversité écologique et alimentaire, les plaisirs du palais, ici littéralement magiques – bonne idée qui m’a rappelé une tentative un peu similaire, autour du tour d’hexagone d’une naine cuisinière, dans Le Festin d’Ohmelle d’Audrey Françaix (éditions Octobre). De la même façon, si j’ai vu venir d’assez loin l’identité du coupable, l’intrigue m’a tout de même réservé quelques bonnes surprises, et surtout de vrais rires et sourires, grâce aux déguisements futés de Zéphirelle et à la ténacité bourrue de son maître d’armes, Gunfron, un sacré personnage.
 
Les Dragons de Ter. 1. La Horde de Chris D’Lacey, trad. Blandine Longre (Hachette Jeunesse)
 
Chris D’Lacey est l’auteur d’une série de low fantasy pour adolescents et jeunes adultes, The Last Dragons Chronicles, non traduite en France. Ce premier volume d’un nouvel ensemble est son premier roman à nous parvenir, et je dois m’avouer malheureusement un peu déçue par cette lecture, en dépit de son thème prometteur – les incontournables dragons, représentés dans toute leur gloire sur la belle couverture. Sur Ter, une première expédition des dragons de Kim:eria (ça s’écrit comme ça) a été portée disparue ; une seconde horde est venue se rendre compte et exploiter à son tour les gisements d’un minerai qui décuple leur puissance de feu. Ces dragons vont donc devoir coexister avec un peuple indigène, les Homs, et l’organisation de la narration suit cette subdivision : chaque chapitre est pris en charge par un point de vue différent, hommes ou dragons, même si ces derniers sont majoritaires, ce qui nous permet de découvrir un peu leur organisation sociale complexe. L’intrigue les concerne au premier chef – il s’agit en effet de découvrir le responsable d’un éboulement qui a causé la mort d’une reine-dragon et de ses nouveaux nés, alors que Gavrial, un jeune dragon bleu, est accusé à tort de l’accident et exilé. Un garçon humain, Ren, fasciné par les « écailleux » a assisté au drame après avoir échappé à toute surveillance. 
 
Le roman, assez court, avance vite, tout en multipliant les énigmes et en posant les bases de ce qu’il y a à savoir sur les deux sociétés, humaine et « dragonesque ». Du coup, tout cela est un peu rapide, schématique, et donne une impression de survol, alors qu’on s’attendrait à en apprendre davantage sur un certain nombre d’éléments, qui disparaissent à peine apparus. Certes, d’autres volumes sont à venir, mais ils promettent plutôt d’explorer encore de nouvelles directions. Ce bon petit roman « standard » peut donc servir de porte d’entrée à un jeune lecteur découvrant la fantasy (même si dans le genre, les dragons de Tui T. Sutherland, chez Gallimard Jeunesse, sont plus recommandables), mais il apparaîtra vite trop standardisé pour un public un peu plus connaisseur ou exigent.