Un mois de lecture, Anne Besson - Mars 2017

aux éditions
Genre : Biographie
Date de parution : mars 2017 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
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Anne Besson est professeur de Littérature Générale et Comparée à l’Université d’Artois (Arras). Elle est l’auteur de trois essais, D’Asimov à Tolkien, cycles et séries dans la littérature de genre (CNRD Edition), La Fantasy (Klincksieck) et Constellations. Des mondes fictionnels dans l’imaginaire contemporain (CNRS Edition). Chaque mois, elle nous présente ses lectures de fantasy.

Ekaterina Sedia, L’Alchimie de la Pierre, trad. Pierre-Paul Durastanti, Le Bélial’
 
Très beau roman d’une autrice russe écrivant en anglais, L’Alchimie de la Pierre se rattache au steampunk : l’héroïne, Mattie, en est une automate, merveilleusement sophistiquée et autonome, à qui son concepteur a accordé une forme d’émancipation. D’autres machines à rivets et vapeur font leur apparition, mises en valeur dans le volume du Bélial’ par les illustrations de Nicolas Fructus. Mais c’est aussi et surtout un roman indissociablement poétique et politique, sur les difficiles luttes des marginaux pour la reconnaissance et la liberté. Mattie, produit des Mécaniciens mais qui a choisi la profession d’Alchimiste, se retrouve à l’intersection des deux camps ennemis lorsque des attentats commencent à s’en prendre à la faction du Duc, qui préservait jusqu’alors un équilibre des forces. Dans la grande ville qui constitue, plus qu’un décor, l’enjeu même du récit, l’automate va nous servir de guide et faire le lien entre de beaux personnages isolés, déglingués : le Fumeur d’Âmes, aveugle opiomane habité de fantômes, Niobé, alchimiste, femme et orientale en exil, ou encore et surtout les gargouilles, espèce en voie de disparition, faites de la pierre même de la ville et indéfectiblement liées à son destin. Décidée à les aider, Mattie, dont la relation à son créateur est très finement présentée, doit aussi assurer sa propre liberté, matérialisée par la clé qui seule permet à son cœur mécanique d’être périodiquement remonté. Si le propos politique, volontairement nuancé, finit par ne plus être très clair, la poésie sombre du parcours s’impose, et enchante.
 
Léo Henry, La Panse, Folio SF
 
Ce roman inédit, paru directement en poche, me permet de découvrir Léo Henry, auteur français de romans et nouvelles (La Volte, ActuSF, Dystopia) – et c’est une superbe surprise : un écrivain dont le grand talent relève de l’évidence à la lecture de ce texte qui se présente comme un « thriller d’infiltration lovecraftien ». Il nous entraîne en effet au cœur d’une mystérieuse et puissante secte ésotérique, au cœur aussi d’un quartier d’affaire méconnu, ici sillonné dans les moindres recoins de son dédale : La Défense, en banlieue de Paris. Bastien Regnault, musicien en galère, part à la recherche de sa sœur jumelle disparue, Diane, et les maigres indices qu’il glane l’amènent vers une soirée masquée, puis vers une entreprise de catering, puis vers une pratique intensive de la méditation, puis… Remarquablement construit et écrit, le roman réussit à être à la fois très « situé » ‒ l’intrigue complotiste reposant sur la planification architecturale et l’histoire de la Défense, construite sur les bidonvilles ‒, très actuel (Nuit debout, les réseaux sociaux, le marketing de la pleine conscience…), et cependant curieusement atemporel : les mécanismes de l’embrigadement sectaire, décrits de l’intérieur et sans commentaire par le parcours de Bastien dans les cercles successifs de ce qui est à la fois un labyrinthe et un intestin, suscitent ainsi des échos très vastes, en appelant à toutes les tentations ésotériques. Si l’on a accès à quelques récits de ses rêves, à la première personne, un parti-pris fort fait d’ailleurs de Bastien un personnage opaque : on ne sait jamais (mais le sait-il lui-même ?) à quel point il continue à mener l’enquête ou bien s’il a déjà basculé…
 
Alex Evans, Sorcières associées, ActuSF
 
Après ces deux belles découvertes, le roman d’Alex Evans pâtit un peu de la comparaison – il est indéniablement plus « mineur », mais néanmoins tout à fait recommandable ! une lecture sympathique et enlevée, qui fait passer un bon moment. Alex Evans se distingue notamment par un univers original dans le genre urban/steampunk, puisqu’inspiré du sous-continent indien, de ses modes de vie, conflits internes, couleurs et cultes. On est dans la grande ville portuaire de Jarta, où tout est permis (ou presque !) pourvu que ça rapporte, et où se sont retrouvées pour ouvrir cabinet commun deux magiciennes issues d’ethnies rivales et de tempérament opposé, Tanit (orpheline des bas-fonds, ex-espionne, extravertie et libérée) et Padmé (issue d’une famille respectable, elle a tout quitté pour sauver sa fille mais reste attachée à la discrétion et aux bonnes manières). Ensemble ou séparément, des sections leur étant successivement consacrées, elles enquêtent sur le dysfonctionnement de zombies ouvriers d’usine ou pour le compte d’un vampire invoqué contre son gré… Une fois passés quelques segments par trop explicatifs au départ (qui nous « apprennent » à quoi ressemble ce monde au lieu de nous le montrer en action), on prend plaisir à voir s’enchaîner rebondissements et révélations. J’aimerais en savoir plus sur les raisons de la curieuse association des deux héroïnes – leur rencontre, leurs relations – mais peut-être cela viendra-t-il dans un autre volume de ce qui pourrait tout à fait devenir une série.