Un mois de lecture, Anne Besson - Juin 2017
de Estelle Faye et Lionel Davoust
aux éditions
Genre : Fantasy

Auteurs : Estelle Faye , Lionel Davoust
Date de parution : juin 2017 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Divers
Titre en vo :

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Anne Besson est professeur de Littérature Générale et Comparée à l’Université d’Artois (Arras). Elle est l’auteur de trois essais, D’Asimov à Tolkien, cycles et séries dans la littérature de genre (CNRD Edition), La Fantasy (Klincksieck) et Constellations. Des mondes fictionnels dans l’imaginaire contemporain (CNRS Edition). Chaque mois, elle nous présente ses lectures de fantasy.

 Les trois romans de ce mois ont été publiés chez Critic et Naos...
 
Estelle Faye, Les Seigneurs de Bohen, éditions Critic : 
 
Déjà lauréate de plusieurs prix (Elbakin, Imaginales), Estelle Faye s’est imposée depuis 2012-2013 comme un des nouveaux talents les plus prometteurs de l’imaginaire français, avec Porcelaine et Un éclat de givre (Les Moutons électriques) ou encore sa trilogie young adult La Voie des oracles (Scrinéo). Elle aborde ici avec le même talent singulier une figure imposée du domaine dans laquelle on ne l’attendait pas forcément, en proposant avec Les Seigneurs de Bohen un gros roman de fantasy épique de facture plutôt classique, avec carte inaugurale, monde secondaire riche, intrigue au long cours et multiples personnages. C’est de la chute d’un empire qu’il va être question, nous prévient d’emblée la première voix à prendre la parole, celle de Ioulia la Perdrix, métamorphe qui a assisté depuis les premières loges au spectacle de cet écroulement.
Les personnages constituent à coup sûr le point fort de la fresque – la narration s’attache tour à tour aux pas de nombre d’entre eux, et la trajectoire de chacun est passionnante : celle de Maëve, Morguenne des Havres qui, faute d’un plus grand pouvoir (elle maîtrise le sel…), entreprend un dangereux voyage pour sauver son peuple des Vaisseaux Noirs qui menacent les côtes ; celle de Wens, jeune clerc de notaire brutalement condamné à une vie de bagnard, et qui va se réinventer un destin exceptionnel ; celle de Sainte-Etoile (et de Morde, le monstre dans sa tête), qui fuit un passé dévasté et accepte bien vite la mission de surveiller Sorenz, un mystérieux chien de guerre… D’une grande sensualité – l’autrice excelle à faire ressentir le désir entre les personnages, la tension érotique –, le récit est aussi d’une grande liberté, empruntant fréquemment des chemins que l’on n’attendait pas. C’est un peu ce qui fait sa limite : si je me suis laissée porter avec beaucoup de plaisir pendant la grande majorité de l’ouvrage, j’ai parfois été décontenancée par son rythme (les segments consacrés à un personnage peuvent ainsi varier considérablement en longueur, de quelques pages à plusieurs chapitres, ou bien des personnages importants, comme Sigalit, n’apparaitre que tardivement). Notamment, son accélération finale m’a laissée en partie sur ma faim. Même si toutes les quêtes sont menées à leur terme, certaines lignes d’intrigue soigneusement tissées se voient coupées un peu brutalement. En même temps, le propos portant sur l’absurdité des destinées humaines et du devenir collectif, sur le grand cycle de l’impermanence qui toujours recommence, un tel choix d’écriture est bien au service de ce message : la roue tourne, parfois vous montez, mais parfois elle vous écrase au passage…
 
 
Lionel Davoust, Les Dieux sauvages 1. La Messagère du ciel, éditions Critic :
 
Hasard ou coïncidence, au même moment que sa consœur Estelle Faye et dans la même maison d’édition (des éditions Critic décidément bien inspirées pour cette moisson de talent !), Lionel Davoust se lance lui aussi dans (je me répète…) un gros roman de fantasy épique de facture plutôt classique, avec carte inaugurale, monde secondaire riche, intrigue au long cours et multiples personnages… Je ne peux que saluer, dans les deux cas, ce choix de la part de romanciers français de se confronter aux codes de la fantasy anglophone – tendance G.R.R. Martin – pour faire jeu égal avec les plus grands. Dans le cas de Lionel Davoust, c’est même une série (une trilogie) qui s’annonce ; et elle prend place dans l’univers d’Evanégyre, planète dont on a pu déjà explorer différents paysages et différentes époques depuis La Volonté du dragon, puis dans les textes recueillis dans La Route de la conquête (cf. chronique de décembre 2014) et enfin dans le gros roman Port d’âmes, bien plus tardif dans la chronologie d’ensemble (cf. chronique de février 2016 ). C’est durant cette même période « rhovellienne » que se déroule La Messagère du ciel. Le « world building », qui s’enrichit encore de cette nouvelle pièce-maîtresse, est d’ores et déjà franchement remarquable alors même que de vastes pans d’espace-temps d’Evanégyre n’ont pas même été abordés ! 
Dans ce volume, le contexte, celui d’une fantasy néo-médiévale, est en fait le fruit d’une régression post-apocalyptique – Rhovell se remet doucement d’un désastre qui a détruit l’Empire, dont la technologie hyper-évoluée est devenue une magie chaotique, qui perdure sous la forme de « zones instables » ou Anomalies, sources de mutations brutales. La nation et son peuple deviennent alors l’enjeu d’une lutte entre deux frères rivaux, les Dieux Wer et Aska, qui s’affrontent par l’intermédiaire de leurs Hérauts respectifs. Entre chacun des cinq actes du roman, on suit leurs dialogues – et dans chacun des actes, l’intrigue s’organise selon la technique des personnages-points de vue. Si les suivre successivement offre au lecteur une très vaste perspective d’ensemble, reste qu’un personnage se détache indubitablement : celui de Mériane, jeune femme qui a choisi de quitter la société misogyne et bigote de son village pour vivre parmi les parias de la forêt, la liberté compensant le danger et la solitude. Et c’est elle, la rebelle, qui va se trouver investie de la Voix de Wer, improbable messagère d’une volonté qui n’est pas la sienne. Cette excellente variante de Jeanne d’Arc, on voudrait ne pas la lâcher, et elle écrase un peu les autres personnages à mon sens (j’adore aussi Chunsène et Nehry – les filles en fait !). Tout ce qui relève du « Jeu des Trônes », même si c’est assurément très utile pour la bonne compréhension de ce qui se joue, m’a en revanche moins passionnée. Girl power donc !
 
Jean-Luc Bizien, L’Appel du dragon, Naos :
 
De Jean-Luc Bizien, j’avais beaucoup apprécié il y a quelques mois le dyptique Katana (Folio SF), - voir chronique de décembre 2016 – sur fond de Japon médiéval. Et, peut-être abusée par le « dragon » commun des titres, je m’attendais à quelque chose d’un peu similaire en abordant cette publication du nouveau label Naos, qui vise un public d’ados-jeunes adultes. Rien à voir en fait… Il s’agit ici de la réédition en un seul volume de deux courts romans parus en 2000 chez Bayard, où l’on retrouve le même trio de personnages : le guerrier Kaylan, la magicienne Sheelba et le voleur Shaar-Lun. On dirait un casting de Donjons et Dragons ? C’est un peu ça ! Il ne faut pas oublier que Jean-Luc Bizien est aussi un des spécialistes des livres-jeux Vivez l’aventure (La Cité aux 100 mystères, La Forêt aux 100 sortilèges…), et c’est plutôt ce savoir-faire-là, très estimable, qu’on retrouve dans ce volume. 
Dans la première partie, Le Souffle du dragon, une « élection » qui doit désigner le successeur de l’actuel Empereur-Mage consiste en une terrible épreuve pour les jeunes candidats sélectionnés : traverser un monde souterrain plein de monstres et d’obstacles, pour être le dernier à survivre… Dans la seconde moitié, L’Eveil du dragon, qui se déroule plusieurs années plus tard, une terrible menace vient brutalement mettre un terme au statu quo antérieur, et relance l’action dans le royaume des ténèbres. Dans les deux cas, l’aventure, menée tambour battant et multipliant les combats parfois assez violents, met l’accent sur l’importance de l’entraide et l’aspect délétère de la jalousie, de la méfiance, des rivalités. On reconnait un peu l’esprit qui anime les romans de Pierre Grimbert et son cycle de Ji.
On peut toutefois regretter que le format d’origine, très court, des deux romans ne laisse que peu de place à l’approche psychologique des trois personnages récurrents, qui se réduisent souvent à des silhouettes peu incarnées. Par exemple, Kaylan quitte la ferme parentale au début, en une scène de tension familiale – mais il n’en sera plus jamais question. Ou bien encore, certes, une partie du suspense tient aux mystères qui entourent les intentions de Shaar-Lun ou les sentiments de Sheelba ; mais on n’a tout simplement aucun élément sur lequel s’appuyer pour essayer de deviner quoi que ce soit. Alors, place à l’action !
 
 
Anne Besson

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