Watchmen, Les Gardiens
( 1 )
de Dave Gibbons et Alan Moore
aux éditions Delcourt ,
collection Contrebande
Genre : SF

Scénariste : Alan Moore
Dessinateur : Dave Gibbons
Couleurs : John Higgins
Date de parution : novembre 1999 Inédit
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Intégrale
Nombre de pages : 398
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga

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Tragic books !

Autant vous le dire tout de suite. Si vous ne devez lire qu’une seule des BD parue ces vingt dernières années, c’est sans l’ombre d’un doute cette Intégrale Watchmen.

Nous sommes en 1986 et la DC Comics, la plus ancienne officine de héros poutre apparente américaine, est en sérieuse perte de vitesse. Difficile pour ses poulains de contenir l’assaut de la Marvel. Superman, Green Lantern et autres Flash et Wonder Woman, font un rien croulants auprès des tellement plus sexy X-Men, Dardevil, Hulk, ou Avengers.

Comme si la concurrence locale n’y suffisait pas, la DC subit aussi un blitz anglais ravageur. Avec des scenarii plus radicaux, plus engagés, et disons-le, foutrement plus rock n’roll, les comics britanniques on ouvert, avec des héros comme Judge Dredd ou Slaine, une brèche inattendue sur un marché US pourtant très sécurisé.

C’est donc logiquement vers la Grande-Bretagne que DC décide de se tourner pour trouver l’arme secrète qui lui permettra de mener sa contre-offensive.

Pendant ce temps là, à Londres…

Tout d’abord dessinateur, Alan Moore, assez peu satisfait de son coup de crayon, a décidé de ne plus se consacrer qu’à l’écriture. Si la qualité très littéraire de ses scenarii lui permet de se faire très vite remarquer, il n’officie guère que dans des publications exclusivement britanniques, telles Warrior ou Doctor Who Weekly.

Son travail lui vaut toutefois de se faire débaucher par la DC, qui lui adjoint le coup de patte de Dave Gibbons. Mission est alors confiée aux deux hommes d’insuffler au genre du comics une énergie nouvelle. Rien que ça.

Mission accomplie avec brio, puisque Watchmen, remportera même le prestigieux Prix Hugo. Une première, mais une première amplement méritée, tant il est vrai que cette série échappe à toute classification.

Tout commence par un smiley tâché de sang. Un soleil tout jaune et rigolard, marqué du sang de son propriétaire, qui vient de mourir défenestré. Ce disciple involontaire d’Icare, n’est autre que le Comédien, le dernier super-héros agréé employé par le gouvernement américain.

Son assassinat va faire resurgir un passé qu’on croyait définitivement éteint. Un passé d’hommes et de femmes désabusés, de coquilles d’existences vidées, remplies seulement par un pathétique besoin de reconnaissance qui les a poussé, un temps, à enfiler nuits après nuits, des costumes ridicules pour faire justice eux-mêmes.

Convalescents d’une vie où le sordide le disputait au risible, la mort de leur ancien partenaire, par-delà la haine farouche qu’ils lui vouaient tous, va les réunir une dernière fois pour affronter le péril ultime : la fin du monde.

Tout est dit. Le décor est planté pour un drame baroque, farouchement humain et ciselé à la perfection par le duo Moore / Gibbons. La précision d’orfèvre du découpage, la justesse du ton du scénario ont poussé un peu tout le monde à dire un peu n’importe quoi sur la saga de ses super-anti-héros. Les théories les plus fumeuses y ont été associées, comme par exemple le concept de "la fin de l’histoire" – point central des thèses de Francis Fukuyama. Le simple fait d’associer ainsi un tenant de la nouvelle droite américaine au joyeusement libertaire et très européen Alan Moore illustre bien le fait que l’on dépasse ici, et de très loin, le cadre réducteur de la BD (sans mauvais jeu de mot).

Si j’osais une formule à la Manœuvre, je dirais que c’est un peu le lot de toute œuvre séminale. Car les Watchmen touchent, non pas au sublime, mais à l’essentiel. On arpente les vicissitudes de la nature humaine tout au long de ses pages.

La puissance des textes, la mæstria des dessins et la profonde humanité des personnages font de cette intégrale une référence incontournable, un Guerre et Paix, un Seigneur des Anneaux. Quelque chose qu’il faut avoir lu, pour en ressortir grandi, peut-être, changé un peu certainement, mais en tout cas heureux de notre bonne fortune.

Eric Holstein