Le Bréviaire des robots
de Stanislas Lem
aux éditions Denoël ,
collection Présence du Futur
Genre : SF

Auteurs : Stanislas Lem
Traduction : Halina Sadowska
Date de parution : janvier 1967 Réédition
Langue d'origine : Polonais
Type d'ouvrage : Recueil
Nombre de pages : 240
Titre en vo : Inwazja Z
Parution en vo : 1961

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L’Univers est devenu bizarre, quelqu’un a dû mettre quelque chose dans l’eau du robinet...

Lorsqu’on pense robots ce sont souvent les nouvelles d’Isaac Asimov qui viennent à l’esprit. Ce n’est qu’en second lieu que l’on prononce le nom de Stanislas Lem et pourtant, cet auteur Polonais récemment décédé a très largement contribué au genre avec les récits contenus dans La Cybériade ou les Contes inoxydables. Parfois comparé à Robert Sheckley pour sa verve comique et satirique, il écrivit également bon nombre d’essai philosophiques aux titres prometteurs, malheureusement introuvables en français (Summa technologiaeSex war...). Si Stanislas Lem a pu parfois critiquer sévèrement une partie des auteurs de science-fiction, ce fut uniquement parce qu’il respectait le genre au point de le juger indispensable et de déplorer au sein de celui-ci le recyclage de poncifs au lieu d’élever la pensée et la littérature en explorant de nouvelles voies. Dans le déni, d’autres ont fait bien pire... Le Bréviaire des robots est un recueil de nouvelles dans lesquelles nous retrouvons avec plaisir cet auteur un peu oublié, au style original et pétri d’humour.

C’est avec les vieux robots qu’on fait les meilleures soupes
 
La technologie utilisée par Stanislas Lem donne souvent l’impression d’appartenir à un monde parallèle, à moins qu’elle ne soit intemporelle en raison de sa patine vintage. Après tout, si l’on apprécie encore Antonio Vivaldi de nos jours, en dépit du côté rétro de ses compositions, pourquoi ne pas considérer que l’un des intérêts de la science-fiction des années cinquante/soixante réside justement là, dans cette esthétique si particulière, aussi digne de respect et d’attention que la sculpture sur ivoire de morse chez les Inuits ou une bonne collection d’estampes japonaises ? À chacun ses perversions...
 
La science-fiction de Stanislas Lem envisage donc fréquemment le Robot comme un concurrent direct de l’Homme dans ses velléités mégalomanes de maîtrise de l’Univers. L’avènement de l’Intelligence Artificielle, loin d’être seulement un progrès, représente également un péril trouble et clandestin qui menace d’un moment à l’autre de dévoiler son véritable visage et d’exploser en réclamant une suprématie dont l’Homme pense qu’elle lui revient de droit. Finalement, ce qui semblait idéal se révèle souvent pervers en raison de la loi d’entropie générale, comme nous le démontrent les pérégrinations du personnage récurrent d’Ijon Tichy le Silencieux (Les voyages électriques d’Ijon Tichy, Les mémoires d’Ijon Tichy, Le congrès de futurologie...) dans la novella qui donne son titre au recueil.
 
Une écriture au rythme hallucinogène.
 
Il y a souvent dans les récits de Stanislas Lem un aspect lysergique, dans la minutie avec laquelle sont décrites les différentes phases de l’histoire, les brusques changements de régime, l’attention pathologique portée aux plus infimes détails dont la signification semble grossir au point d’envahir le réel. Dans le délire lysergique, le fragment s’impose comme étant la totalité de la réalité, jusqu’à ce qu’un nouvel évènement se substitue à l’ancien et que l’on glisse ainsi de détail en détail sur la grande mosaïque cosmique. Tout se passe comme si l’auteur tentait de nous transmettre une vision tout en étant conscient de l’impossibilité fondamentale de le faire. Comme la poésie dans un registre à peine différent, la science-fiction véhicule parfois cette incommunicabilité de la vision d’un auteur, transmet à la fois la frustration de ne pouvoir vraiment partager sa subjectivité et envisage cependant la possibilité d’un éclair de compréhension intuitive qui permettra au lecteur, par la grâce des mots, de s’en approcher au plus près.
 
Dans une nouvelle comme L’obscurité et la moisissure, dans laquelle Lem anticipe l’apocalypse provoquée par une version archaïque du Grey Goo, nous retrouvons ce contraste entre l’extraordinaire, l’incroyable, l’improbable en toute petite quantité, et la profusion de détails très ordinaires. Tout le récit, et c’est là une particularité du style de Stanislas Lem, se situe dans l’interstice entre ces deux extrêmes. L’auteur procède par induction, en partant des détails dont l’accumulation et la découverte des articulations qui les relient finissent par donner au lecteur un aspect global de la situation. Excellente introduction à l’univers de cet écrivain majeur, Le bréviaire des robots donne un aperçu représentatif et très agréable de l’ensemble des récits de science-fiction de celui qui fut également l’auteur du génial et très kafkaien Mémoires trouvées dans une baignoire.

Fred Combo