ITW Ray Bradbury
de Ray Bradbury
aux éditions
Genre : SF

Auteurs : Ray Bradbury
Traduction : Annaïg Houesnard
Date de parution : septembre 2011 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Lorsque l’on parle de science fiction et de fantastique, comment ne pas évoquer Ray Bradbury ? Tous ceux qui aiment ce genre ont eu entre les mains un jour "Farenheit 451", "Chroniques martiennes" ou "L’Homme Illustré"... Actusf vous propose une interview publiée en 1996 par Locus...

Ray Bradbury : Pensées d’un grand maître

Ray Bradbury : Il y a quarante ans, quand j’écrivais Fahrenheit 451, je ne savais pas que je prédisais certaines choses qui se sont produites depuis, comme les émissions d’informations locales (qui sont toutes bonnes à jeter) ; MTV ; les publicités, avec cent vingt images contenues dans soixante secondes – c’est la centrifugeuse qui lance des idées et des pensées. Il n’y a là aucune réflexion ; c’est un bombardement. On utilise la réalité virtuelle pour donner l’impression de la réflexion, mais elle n’en contient pas. Elle est dépourvue d’intelligence. Quand j’écrivais ce livre, j’essayais d’éviter un futur, et bon sang, il a eu lieu ; nous devons donc réveiller nos enseignants, afin de changer notre présent pour que le futur soit meilleur. Ils doivent réapprendre à lire aux jeunes.
 
Ce dont je suis le plus fier, c’est que tous les astronautes que j’ai rencontrés ont lu mes livres au lycée. Bon sang, voilà qui est absolument incroyable ! Pardonnez-moi cet accès d’amour-propre, mais il existe un cratère sur la lune qui fut baptisé d’après Le Vin de l’été(1), et j’en suis très fier.
 
Nous ne serions pas allés sur la lune s’il n’y avait pas eu Jules Verne et Edgar Rice Burroughs, ainsi que tous les magasines de science-fiction de mon enfance. Et nous autres, écrivains modernes de science-fiction des quarante dernières années, avons là des idées de grande valeur. Et il y a notre futur dans l’espace – on écrit de très bonnes histoires qui parlent de sortir de notre système solaire et d’aller vers Alpha Centauri : cela arrivera, mais quelqu’un doit d’abord concevoir le projet. Après, les gamins se ramènent et disent : « Dis-donc, c’est une super idée. Je crois que je vais inventer ce vaisseau spatial.  » Des gens comme Willy Ley dans Astounding, il y a cinquante ans, préparaient le terrain. Ce qui est terriblement dommage, c’est qu’il est mort quelques mois avant que nous ne posions le pied sur la lune.
 
Je ne pense pas que ma science-fiction d’aujourd’hui soit en rien différente de ce que je faisais dans les années quarante et cinquante. Nous sommes encerclés par les empires galactiques, n’est-ce pas ? Il y a trop d’empires galactiques, des douzaines chaque mois ; soit cela, soit des Donjons & Dragons, et je ne veux pas imiter les gens qui écrivent ce genre de livres. Je faisais ça quand j’avais douze ans ! Je veux donc essayer de rendre visite à mes auteurs préférés. Dans l’un des récits qui se trouvent dans … mais à part ça, tout va très bien, j’invente une machine à voyager dans le temps et je retourne dans le passé pour rendre visite à Edgar Allan Poe sur son lit de mort, pour lui dire qu’il est toujours apprécié – car il est mort en pensant que tout le monde s’en fichait. Même chose pour Melville et Oscar Wilde. Donc je leur rends visite à tous les trois avec ma machine à voyager dans le temps, je leur apporte leurs livres depuis le futur et je les pose sur leur lit de mort, pour qu’ils puissent mourir heureux. Je suis très fier de cette histoire. Je pense que beaucoup de gens l’aimeront.
 
J’ai commencé par l’écriture de nouvelles quand j’avais douze ans
 
…mais à part ça, tout va très bien est un recueil de nouvelles, vingt-deux en tout, que j’ai écrites au cours de l’année passée. J’ai pris deux années de congé, et j’ai fait soixante-cinq scénarios pour ma série télé, plus deux autres pour le cinéma, mais je voulais revenir à mon système de base ; j’ai commencé par l’écriture de nouvelles quand j’avais douze ans. J’avais mis beaucoup d’idées de côté : juste de vieilles notes gribouillées que j’ai commencé à parcourir. Ce recueil est un mélange de science-fiction, fantasy, réalisme magique, nostalgie, et j’en passe. Un peu de tout.
 
Je suis aussi en train de terminer mon travail sur un scénario de Leviathan ’99 : c’est du Herman Melville dans quatre cents ans, avec une Grande Comète Blanche à la place du Grand Cachalot Blanc. Je veux transporter les thèmes de la science-fiction hors de la scène, sur l’écran ; des thèmes qui sont enfermés dans notre tradition littéraire. «  Usher Two » en est un bon exemple ; celui d’un homme qui croit en Edgar Allan Poe et part tuer les intellectuels, comme ce psychiatre qui a détruit les comics il y a trente ans. Des gens comme ça, qui ne croient pas en l’imaginaire et veulent le détruire ; avec mes récits, je suis capable de les fourrer dans la cheminée, comme dans Double assassinat dans la Rue Morgue  !
 
Je me sens vraiment chanceux
 
Je me sens vraiment chanceux, car, et c’est triste à dire, il y a tant d’écrivains qui publient un livre, et qui six mois plus tard le voient disparaître pour toujours. Je me suis trouvé dans une situation peu commune ; j’ai fréquenté les librairies d’occasion pendant des années, et je n’y ai jamais vu un de mes livres, mais c’est pour une raison différente. Les gens ne les revendent pas. J’en ai de la chance, non ? Avec les nouvelles éditions reliées de mes anciens romans, je ne m’attendais à rien de spécial. On lance des idées en l’air et on attend de voir si quelqu’un s’y intéresse. Par chance, il y a eu suffisamment de gens à les acheter pour que cela vaille le coup.
 
Je ne peux plus lire de science-fiction, car j’en écris, et il ne faut pas lire le travail des gens que l’on pourrait imiter. Ils travaillent peut-être sur un sujet que vous voulez traiter aussi, donc cela pourrait vous décourager si vous saviez que quelqu’un d’autre le fait. Alors qu’au final quand les deux œuvres sont publiées, elles sont totalement différentes.
 
Mais les écrivains qui imitent mon œuvre sont mes enfants. Je connais Greg Bear depuis ses années de lycée. C’est à cette époque qu’il a commencé sa carrière d’écrivain, et il était aussi artiste – il faisait de magnifiques tableaux à la tempera. Je l’ai encouragé à l’époque, et maintenant, mon dieu, il m’a surpassé moi ! Je crois qu’il a écrit dix ou vingt romans. C’est un chouette type, et un écrivain talentueux.
 
Heinlein était mon professeur et mon ami
Jack Williamson est un vieil ami. Il a lu mes trucs quand ils étaient très mauvais, quand j’avais dix-neuf ans. Il les a supportés. Cela l’a fait horriblement vieillir – il avait trente ans à l’époque, et quand il a terminé de lire mes trucs, il en paraissait trente-cinq. Un homme fantastique ! Heinlein était mon professeur et mon ami. Il a vendu pour moi ma première nouvelle, quand j’avais vingt ans. Il m’arrive encore de revenir en arrière et de relire des bouquins de Clarke, Heinlein, Theodore Sturgeon. Les premiers écrivains, la plupart du temps, ceux qui ont contribué à me former.
 
J’ai connu Asimov. Il avait comme moi la peur de voler, mais j’ai surmonté la mienne, alors que lui jamais. Je vole depuis douze ans maintenant, car j’ai découvert que j’avais peur de moi, et non de voler ; une fois que j’ai découvert ça, j’ai commencé à m’y mettre. Parce que je suis un type sympa !
 
Nous formons une famille. Je crois que, parmi tous les types d’écrivains dans le monde – thrillers, polars, romans sentimentaux, etc – les écrivains de science-fiction forment un clan plus soudé. Nous sommes moins envieux. Il y a de l’envie ici ou là, forcément, mais nous ne nous battons pas, la plupart du temps. Nous nous aidons les uns les autres. Henry Kuttner fut mon professeur, Leigh Brackett fut mon professeur, Heinlein fut mon professeur. Ils ont tous pris sur leur temps pour lire mes trucs épouvantables quand j’avais vingt ans, puis vingt-cinq ans, et grâce à eux, j’ai été capable de progresser. Mais nous sommes tous prêts à aider, et je ne vois pas ça dans la plupart des autres domaines. On encourage les jeunes écrivains de toutes nos forces. Je reçois des trucs par la poste. Je ne peux en lire qu’un nombre restreint, mais je les parcours rapidement, et si cela me semble ne serait-ce qu’à moitié correct, je réponds : « Continuez. Finissez-le. Sortez-le. » C’est la meilleure chose que vous puissiez faire pour les gens : les encourager, tout simplement, même si leur travail est médiocre – ce qui signifie moyen, pas pauvre. S’ils continuent à écrire, ils s’améliorent.
 
George Bernard Shaw (...), un écrivain fabuleux.

 
Je reviens aussi à George Bernard Shaw. Il a écrit d’excellents récits de science-fiction, et il croyait dans l’avenir. Il croyait en l’attitude optimale. Il croyait en notre destinée, déménager à travers l’espace. Il croyait que les femmes sont le centre de tout – ce qui est le cas. Il a écrit à propos de tout cela, il y a quatre-vingt ou quatre-vingt dix ans. Un écrivain fabuleux.
 
Chacun d’entre nous fait partie de la machinerie des choses que nous voulons vraiment ; ceci, opposé aux choses que nous haïssons. Ce qu’il est important de dire aux gens, c’est : vous n’avez pas besoin de vous montrer optimistes en ce qui concerne le futur, mais vous devez avoir une attitude optimale. En d’autres termes, je ne suis pas un optimiste, mais je me comporte chaque jour aux maximum de mes possibilités ! Je crée. C’est cela, l’attitude optimale. Et grâce à cela, on parvient à achever des choses, et à la fin de l’année vous obtenez un sentiment d’optimisme, parce que vous n’avez pas chômé. Le sentiment de pessimisme provient des gens qui se complaisent dans le possible et ne font rien. Pas étonnant qu’ils se sentent aussi mal ! Les gens tombent tout autour de moi ; à mon âge je vois trois ou quatre personnes mourir par semaine. Merde alors, je refuse d’accepter ça, et je créerai en leur nom.

1 - NdT : Le nom du cratère est Dandelion, d’après le titre VO de son roman, Dandelion Wine.