Interview de Cornelia Funke sur Reckless
de Cornelia Funke
aux éditions Gallimard Jeunesse
Genre : Interview
Sous-genres :
  • Fantastique

Auteurs : Cornelia Funke
Date de parution : juin 2014 Inédit
Langue d'origine : Allemand
Type d'ouvrage : Interview mail
Nombre de pages : 448
Age minimum : 13 ans
Titre en vo : Reckless

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A l’occasion de la sortie du second tome de Reckless chez Gallimard Jeunesse, nous avons pu poser quelques questions à l’auteur Cornelia Funke à qui l’on doit également la saga Cœur d’encre.

ActuSF : Pouvez-vous vous présenter et nous dire comment vous en êtes venue à l’écriture ?
Cornelia Funke : Je suis devenue auteure car mon métier d’illustratrice m’ennuyait. Les textes que les éditeurs m’envoyaient m’intéressaient tellement peu qu’une nuit j’ai décidé d’écrire une histoire qui me permettrait de dessiner ce que je voulais.
 
Il m’aura fallu plusieurs années avant de réaliser que j’étais bien plus passionnée par l’écriture que par l’illustration et que mon talent résidait plus dans le maniement des mots que dans celui du dessin.


ActuSF : Quelles sont vos influences et sources d’inspiration ?
Cornelia Funke : Cela varie beaucoup selon le livre. Parfois, je base toute mon histoire sur un lieu et ce dernier devient mon héros. Parfois, je m’inspire d’une période de l’histoire ou d’un thème en particulier ; comme les livres et l’écriture par exemple, pour la saga Cœur d’encre, ou encore l’enfance et l’âge adulte, pour Le Prince des voleurs. Et parfois, c’est sur un personnage que repose l’histoire. Avec l’âge j’aime étoffer mon imagination de beaucoup de recherches.
 
Les meilleures histoires s’appuient sur la réalité et chaque monde de fantasy a été créé à partir du monde que nous connaissons.

De manière générale, je trouve la vie et notre réalité foisonnantes d’inspiration rendant la tâche de choisir une inspiration qui nous convienne d’autant plus ardue.

 
ActuSF : Pouvez-vous nous parler de la genèse de Reckless, d’où vous est venue l’idée de ces romans ?
Cornelia Funke : Cette série a été inspirée par un autre projet. Je travaillais avec un ami anglais sur l’adaptation en film de l’œuvre d’Hoffman Casse-noisette, et nous nous sommes laissé séduire par l’idée d’un conte de fées évolutif.
 
Plus j’y pensais plus cette idée me plaisait. Transporter des scénarios de contes de fées médiévaux de mon enfance dans le XIXe siècle – une époque durant laquelle toutes nos décisions allaient façonner le monde d’aujourd’hui.
Plus je m’intéressais à ce concept, plus je me perdais derrière le Miroir. Ce voyage s’est transformé en un voyage dans le temps, loin dans les contes de mon enfance et surtout un voyage autour du monde, de ses contes de fées et de tous les thèmes qui ont marqué l’histoire des années 1860.
 

ActuSF : Les romans ont une tonalité assez sombre globalement ; on y retrouve les contes dans toute leur cruauté (on est loin de l’image qu’a pu leur donner Disney, par exemple). J’y ai pour ma part trouvé une tonalité plus proche de ce que les frères Grimm ont fait, notamment... Qu’en pensez-vous ?
Cornelia Funke : Je suis entièrement d’accord. La série Reckless m’a tout spécialement poussée à revisiter les histoires qui ont marqué mon enfance – lire un conte de fées constitue encore aujourd’hui un choc, car leur cruauté révèle autant celle de la nature humaine que le côté sombre de notre existence.
 
Toutefois, j’estime, en tant que conteuse, que je dois à mes lecteurs de leur parler de notre côté sombre – de les guider au fil des pages d’un livre, dans le confort de l’encre sur le papier, au travers d’un voyage que je veux qu’ils entreprennent.
Je reçois souvent des lettres de lecteurs m’expliquant que mes histoires les ont aidés à traverser des moments difficiles, et à chaque fois que je reçois une telle lettre j’ai le sentiment d’avoir écrit l’histoire qu’il fallait.

 
ActuSF : Parmi les motifs qui m’ont semblé prégnants, il y a celui de l’absence : absence du père pour Will et Jacob, absence de Jacob pour Will... la peur de la perte, également. Cette peur du vide, cette peur de manquer de quelque chose sert-elle de moteur à l’histoire ?
Cornelia Funke : Je trouve cette question tout à fait intéressante. J’ai toujours vu le problème dans l’autre sens. J’ai toujours pensé que mes histoires portaient sur l’amitié, le besoin de l’autre, l’entraide, le partage, l’amour…
Je n’ai jamais écrit sur un héros solitaire qui sauve le monde entier à lui seul sans un seul compagnon à ses côtés. Si je devais écrire mon autobiographie, je parlerais de ces compagnons, créatifs et pudiques, qui me définissent en tant que personne.


ActuSF : Pensez-vous qu’il est justifié pour le lecteur de voir le monde de l’autre côté du miroir comme un reflet du nôtre, un lieu où les personnages peuvent éviter de devoir faire face à leurs faiblesses ?
Cornelia Funke : J’espère vraiment qu’ils le voient ainsi. Après tout, j’ai basé la géographie de mon livre sur celle de notre monde, je joue avec des noms de lieux et de pays bien connus autrefois, avec des réalités politiques auxquelles notre monde fait toujours face, mais j’imagine également des paradis politiques ou des situations utopiques.
 
C’est tout à fait divertissant de redécouvrir son propre monde de cette façon, et de se servir des contes de fées comme d’un guide du monde et de son folklore.


ActuSF : Chaque début de chapitre a droit à son illustration... comment procédez-vous pour les intégrer au texte ? On est habitué à ce que les contes soient illustrés, vous vous situez dans cette veine ?
Cornelia Funke : Oui, j’ai toujours beaucoup apprécié cette façon de faire. Je serai toujours une illustratrice dans l’âme, et mon livre se déroulant dans un XIXe siècle imaginaire, il est logique que l’on y trouve beaucoup d’illustrations. Rares ont été les époques où l’on a autant eu besoin de dessiner.
 
 
 
ActuSF : Vu la dimension visuelle de votre série, est-elle susceptible d’être adaptée sur d’autres supports ? (cinéma, BD...)
Cornelia Funke : J’ai vu beaucoup d’adaptations cinématographiques, et je les ai toujours trouvées très frustrantes. Mais en tant qu’illustratrice je vois le monde si clairement dans mon esprit que j’aspire à créer des images et à les montrer à mes lecteurs. J’ai donc financé seule une interprétation visuelle de Reckless en demandant à Mirada, un tout jeune studio à Los Angeles, de développer un guide de ce monde pour IPad.
 
Le résultat est tellement bluffant et tellement proche de ce que j’imagine que j’éprouverai certainement beaucoup de difficultés à autoriser une adaptation cinématographique de cette histoire. Je suis actuellement en train de produire une autre application basée sur Le Cavalier du dragon et espère que Mirada m’aidera une nouvelle fois à en développer une autre sur Cœur d’encre. Je tiens tout de même à dire que nous préférons appeler ces applications des Breathing books.

Concernant l’adaptation vers des supports plus graphiques (BD, comics), je suis très intéressée par ces formats et j’espère sincèrement faire évoluer certains de mes livres sur cette voie.

 
ActuSF : Quels sont vos projets ?
Cornelia Funke : Je viens tout juste de finir le troisième tome de Reckless et vais travailler non seulement sur un tome 4 mais également sur une suite du Cavalier du dragon. Je suis également en train de travailler avec Le Getty à Los Angeles sur un projet très intéressant et j’espère réellement continuer ma collaboration avec Mirada dans le développement de nos Breathing books autant sur des supports numériques que papier. 

Erwan Devos, Hermine Hémon, Laura Vitali , Tony Sanchez

Merci à Cornélia Funke pour ses réponses et merci également à nos deux traducteurs en la personne d’Hermine Hémon et d’Erwan Devos pour cette interview !