La saga des Hommes-Dieux, première partie
( 1 )
de Philip José Farmer
aux éditions La Découverte ,
collection Pulp Fictions
Genre : SF

Auteurs : Philip José Farmer
Couverture : Jean-François Colonna
Traduction : Michel Deutsch
Date de parution : mars 2004 Inédit
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Intégrale
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga

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Jeu de plates-formes et de poupées russes

Il n’est pas de poncif plus agaçant que de réduire la carrière de Philip José Farmer à son coup d’éclat premier, celui d’avoir introduit le sexe dans un genre jusqu’alors plutôt pudibond. Ni pornographe, ni spécialement érotomane (même s’il a écrit plusieurs romans franchement "cul"), Farmer est avant tout un auteur éclectique, et un formidable conteur. C’est la raison qui lui vaut cette réédition dans la toute nouvelle collection Pulp Fiction, dirigée par Jean-Claude Zylberstein pour La Découverte.

Ce dernier es plutôt connu dans le monde du polar comme le directeur de Grands Détectives chez 10/18, c’est avec un double cahier des charges qu’il lance cet ambitieux programme de ressortie des vieux classiques de la littérature populaire. Derrière une véritable envie de réhabilitation des "paralittératures", Jean-Claude Zylberstein espère lutter contre le manque d’intérêt des jeunes pour la lecture. Deux louables aspirations, peut-être un brin utopiques, mais auxquelles nous ne pouvions que souscrire. Et puis ça ne fait pas de mal de rêver, non ?

Quoiqu’il en soit, le choix de cette Saga de Hommes-Dieux s’inscrit logiquement dans cette optique.

Efficace

Première des deux grandes gestes que Farmer livrera dans sa longue carrière, cette série aussi connue sous le nom du Monde de Tiers est la plus consensuelle. Toute entière basée sur l’action, elle se démarque du Monde du Fleuve, qui, elle, soulève bien plus de questionnements directs.

Ici, on fait dans l’efficace. Dans la recette éprouvée. Mais la verve en plus.

Des prémices simplissimes d’un quinquagénaire amnésique du Midwest transporté dans un monde inconnu, on passe aux aventures échevelées de demi-dieux cyniques et cruels, seulement mus par l’ennui, l’envie et l’avidité.

Lorsque Robert Wolff se retrouve dans un jardin d’Eden, peuplé de nymphes et de satyres, il ne comprend pas ce qui l’a poussé à quitter son Kentucky. Certes sa retraite approchait, et la perspective de passer de longues journées aux côtés d’une femme qu’il n’aimait plus depuis longtemps l’inquiétait, mais de là à se décider à franchir la porte ouverte pour lui par ce gaillard au cheveux roux. De là à s’introduire nuitamment dans le pavillon qu’il envisageait alors d’acheter pour y souffler dans la trompe lancée au travers du passage par le jovial rouquin…

Si sa formation de linguiste lui permet rapidement de se faire une idée de l’endroit où il est tombé, de nombreuses questions restent sans réponse. Quelle loi improbable de la physique autorise cet énorme gâteau de mariage à tourner dans un néant vert ? Comment un linguiste à l’automne de sa vie peut rajeunir par la seule grâce de sa présence sur ce monde ? Qui est ce mystérieux Seigneur qui semble être ici maître et créateur de toute chose ? Et surtout, pourquoi ce drôle de bonhomme à la tignasse de feu lui a-t-il lancé, à lui Robert Wolff, ce qu’il faut bien reconnaître pour être la clef de cet univers de poche ?

Des personnages hauts en couleurs

Autant de réponses expédiées tambour battant sur les deux cent premières pages de ce massif volume. Deux cent pages qui correspondent aux Faiseurs d’univers, premier tome de la saga.

Ici le rythme est feuilletonesque, les ellipses, même si elles sont bien amenées, sont parfois abruptes. Cependant on se laisse gagner sans coup férir par le talent de conteur de Farmer. Le propos n’est d’ailleurs pas de revisiter la pensée humaine. Simplement de se laisser emporter vers des aventures trépidantes, conduites par des personnages hauts en couleurs.

Si Robert Wolff nous emmène immanquablement à sa suite (la recette de l’amnésique à la redécouverte de son passé étant un classique indémodable qui marche à tous les coups) c’est le personnage de Paul Janus Finnegan / Kickaha, ce rouquin plein de faconde, qui fait mouche. Normal, il est l’alter ego tout juste dissimulé de Philip José Farmer. Aucun hasard évidemment dans le fait qu’il partage avec son créateur les mêmes initiales et le même lieu de naissance (l’Indiana). C’est de la part de Farmer, plus qu’une bravade. Il réitèrera le procédé dans Le monde du Fleuve le poussant même plus loin encore, puisqu’il fera de son héros un auteur de science fiction. Aucun hasard non plus dans le fait d’avoir recours au même truc dans deux séries qui abordent chacune à leur manière le thème de la divinité factice, et de la création.

Le simple plaisir de la lecture

Et nous voilà de plein pied dans l’univers personnel de Philip José Farmer, qui s’est tout au long de son œuvre passionné pour la religion, de ses limites et du champ extrême de son ascendant sur les hommes. Dans un monde tel qu’il nous le décrit ici, construit de toute pièces par des hommes aux pouvoirs qui les font ressembler à des dieux. Où ces hommes ne sont finalement, nous l’apprenons plus tard, que les créations d’autres " dieux ", la présence d’un clone littéraire de l’auteur met en abîme plus profondément encore ce jeu pervers de poupées russes. Il nous dit bien mieux qu’une longue biographie, à qui nous avons affaire. A un romancier goguenard et brillant, qui se joue de nous, et de lui aussi. Qui sait donc apporter assez de distance à son œuvre pour la sauver de tout premier degré. C’est sans doute en cela que la Saga des Hommes-Dieux, est un vrai roman populaire, qui trouve naturellement sa place dans cette collection.

Si parfois l’action vous essouffle, que vous vous fatiguez à trépider sur les pas de héros aussi bondissants, souvenez-vous que tout ça au fond n’est qu’un grand jeu auquel vous participez, auquel nous participons tous, et laissez vous regagner par le simple plaisir de la lecture. Il se fait parfois si rare de nos jours.

Eric Holstein