Les fortunes de l’espace
de Norman Spinrad
aux éditions Milady
Genre : SF
Sous-genres :
  • Sexualité

Auteurs : Norman Spinrad
Traduction : Guy Abadia
Date de parution : mai 2016 Réédition
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 650
Titre en vo :
Première parution : mai 2016

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Deux romans jubilatoires de Norman Spinrad

Après Ces hommes dans la jungle et L’autre côté du réel, Milady réédite de nouveau Norman Spinrad dans sa collection Imaginaire. Comme dans L’autre côté du réel qui incluait deux titres de l’auteur américain (Les avaleurs de vide et Deus ex), Les Fortunes de l’espace regroupe La Dernière Croisière du Dragon-Zéphyr The Void Captain’s Tale, 1982) et L’Enfant de la fortune (Child of Fortune, 1985). Ce ne sont pas les deux ouvrages les plus connus de l’auteur, mais, même s’ils n’ont pas obtenu le succès de Jack Baron et de Rêve de fer, ils méritent vraiment le détour. D’abord, parce qu’ils sortent un peu des sentiers déjà battus par le Spinrad militant (la manipulation, le déclin, la contestation, l’actualité internationale…). Ensuite parce qu’ils traitent, comme peu d’autres auteurs, le thème du fantasme et du sexe, avec une liberté et une hauteur de vue réellement jouissives. Enfin, parce qu’ils ont suscité une certaine polémique à leur parution, dans les années 1980. L’Enfant de la fortune est d’ailleurs considéré par certains spinradistes, amateurs de planet opera et d’exotisme sensoriel, comme l’une des œuvres spinradiennes majeures.

Très bonne initiative, donc, de Milady, qui a réuni deux livres qui se déroulent dans le même univers (le Second Âge Stellaire, âge du « saut sexuel » dans l’espace).

Dommage qu’il n’y ait pas une préface inspirée et bien sentie, comme Gérard Klein et Jacques Goimard savaient les faire, en guise de « préliminaire »…
 
Plongée futuriste dans le fantasme du plaisir féminin
 
Sous le titre des Fortunes de l’espace se cachent deux romans de voyage : la longue navigation interstellaire pour le premier et le saut de planète en planète pour le second.

La Dernière Croisière du Dragon-Zéphyr

Pour se rendre en croisière à des dizaines d’années-lumière, il faut maîtriser la technique du Saut : une technologie qui permet de défier l’espace en s’appuyant, à chaque bond, sur l’orgasme extatique d’une Pilote, elle-même plus ou moins bien conduite, d’un doigt sur ses boutons, par le Capitaine du vaisseau. Pour que tout se passe bien, la règle est formelle : pendant le trajet, la Pilote, épuisée, doit se tenir à l’écart de l’équipage et des passagers et le Capitaine, sous peine de mise en danger de l’équipage, qui doit éviter de nouer quelque relation que ce soit avec elle.

L’histoire de cette croisière est celle d’une transgression, d’une transgression sexuelle et métaphysique, permise par ces extraterrestres disparus qui nous ont légué cette mystique du saut. Car au-delà du saut dans l’espace, il y a l’amour infini, la mort et le saut dans l’unité absolue, dont l’orgasme n’est qu’une piètre parabole.

L’Enfant de la fortune

Fille d’une experte en arts tantriques et d’un spécialiste du système neurosensoriel, Moussa maîtrise, à seize ans, l’art de la séduction et des jeux sexuels. Munie au doigt d’un appareil psychosomique qui décuple le plaisir de ses partenaires, elle quitte sa planète natale pour vivre l’expérience d’une « Enfant des étoiles », en parcourant l’univers habité. De planète en planète, elle rencontre des partenaires à la hauteur de ses compétences, le roi des Bohémiens, amant de milliers de femmes à travers les âges, un prince marchand, à la recherche d’expériences sexuelles hors normes…

Dans ce parcours initiatique, la jeune érotomane découvre peu à peu tous les savoirs et savoir-faire psychosexuels de l’humanité du Second Âge Stellaire, qui la conduisent à développer une véritable mystique de l’amour.

Spinrad, philosophe orgastique
 
Bien sûr, il ne faut pas réduire ces romans aux incessantes métaphores de l’acte sexuel (les sauts successifs dans l’espace, le duo Capitaine-Pilote, la quête du Grand et du Un, l’arrivée sur une nouvelle planète, la communion avec une plante), mais connaissant le pétillant Spinrad, il est clair que la quête du plaisir structure l’imaginaire des deux récits. Elle en est l’argument et l’exotisme principal.

Bien sûr, il ne faut pas réduire ces romans à leurs parades sexuelles. Les récits sont construits autour des accouplements entre Genro Kane et sa Pilote, entre Genro Kane et sa Doma, entre Moussa et ses partenaires. Comme si les espaces entre les actes sexuels n’étaient que des parenthèses vides (« des ombres » pour la Pilote Dominique). Comme si, par une inversion un brin libidineuse, ce qui était omis dans la fiction classique (l’acte sexuel) devenait la vie même, parce qu’elle devient le sens de la vie. 

Dans cette nouvelle civilisation, le sexe est pris très au sérieux. C’est grâce à lui que l’humanité est entrée dans le Second Âge Stellaire (le Saut). Mais l’auteur s’adresse au lecteur de la fin du XXe siècle et s’amuse de ce décalage. Dans ses explications toutes scientifiques ou dans l’analyse psychologique fine de ses personnages, l’auteur ne se départit jamais d’un second degré, très réjouissant. Pas d’obscénité déplacée, l’auteur se place délibérément dans un futur où le sexe à partenaire multiple est un devoir social, où il est utile de maîtriser les arts tantriques pour asseoir son statut social aux yeux de ses partenaires. L’accouplement est un art de vivre. 

Les deux romans seraient déjà intéressants s’ils se limitaient à cette grivoiserie allusive et à ce jeu métaphorique entre voyages et envolées sexuelles, mais Spinrad est plus ambitieux. Loin du Norman, à l’ironie mordante, accusateur, pourfendeur du capitalisme, du machiavélisme médiatique, Spinrad mène une réflexion sur le sexe, sa signification, sa place dans l’imaginaire, les territoires qu’il ouvre… Comme un hommage aux années 1960-1970, qui le conduit à comparer les enfants de la fortune aux hippies d’un autre âge.

En philosophe inspiré, Spinrad n’a jamais été aussi sérieux et serein. Dans un monde hyper rationnel, post-humanisé, l’amour et l’union sexuelle sont nos dernières portes vers le sublime. Une humanité dépouillée de ses croyances religieuses (celle du futur, où Oussama est out, où Deus est un ex) n’a pour seul horizon mystique que la fusion entre deux âmes et deux corps. L’orgasme comme étincelle du nirvana. Le Capitaine, Genro Kane, la Pilote, Dominique, se posent ouvertement la question de l’inanité de l’existence sans jouissance et veulent la prolonger jusqu’à l’éternité. L’Enfant de la fortune, Moussa/Sunshine, fait de son parcours sexuel l’occasion d’une élévation spirituelle.

Ceux-qui-étaient-là-avant, ces aliens, qui ont dévoilé les secrets de l’extase orgastique aux humains ont constitué nos guides. Ils sont ceux qui nous ont légué les « fortunes de l’espace ».

Il faut, pour finir, souligner les prouesses littéraires de l’auteur : il réussit à créer une distance (celle du futur) avec le lecteur en hybridant sa langue avec un patchwork de locutions européennes ; il mène une analyse très fine de la psychologie de ses personnages, eux-mêmes très fins, et il scrute des nouveaux mondes, des nouvelles coutumes avec une richesse sémantique et une inventivité remarquables. Ce sont sans doute les raisons pour lesquelles la presse américaine avait trouvé en son temps que ces livres étaient difficiles à lire.

Mais c’est précisément cette qualité de réflexion, cette qualité d’invention et cette qualité d’écriture qui font de ces livres méconnus des références de la SF et qui méritent un vrai détour extatique. 

Marc Alotton