La Trilogie de béton – Crash !, L’Île de béton, I.G.H
( La Trilogie de béton 1 )
de James Graham Ballard
aux éditions Denoël ,
collection Des Heures durant
Genre : SF

Auteurs : James Graham Ballard
Couverture : ABK6
Traduction : Georges Fradier
Date de parution : mars 2006 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage :
Nombre de pages : 558
Titre en vo : Crash !, Concrete Island, High Rise

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Pas de marbre...

Parce qu’il est un auteur à multiples facettes, J.G Ballard est réputé difficile. Donc respectable. C’est-à-dire digne d’échapper à l’infâmante estampille science fiction – qu’il n’a pourtant jamais reniée. Voilà ce qui a sans doute motivé cette vilaine réédition dans une collection fourre-tout de chez Denoël : Des Heures Durant. Une voie de dégagement qui abrite des auteurs aussi différents et inclassables qu’Antoine Volodine, Bruno Schultz ou Malcolm Lowry, et à qui on a, soit voulu épargner une étiquette de genre, soit été infoutu d’en trouver une. Photo granuleuse, barrée d’un "ballard" tout en minuscules oranges pour faire mode, et en dessous duquel s’alignent, en mesquines capitales blanches, les titres des romans de la trilogie. Ajoutons-y une quatrième de couv’ en ton sur ton de gris tout à fait hideux, et pour terminer, un papier de si piètre qualité qu’il en rend la tenue du bouquin inconfortable et malaisée. Le tout pour 25 euros. La passion pour l’auteur devra donc être la plus forte.

Et ce n’est pas mon cas.

Car je ne me suis jamais senti à l’aise avec les romans de Ballard. Il m’intimide un peu je crois. Sans doute un effet collatéral de sa flatteuse réputation d’auteur culte. C’est pourquoi, la préface de la présente édition, signée par Xavier Mauméjean, rassure-t-elle un peu. Du coup on se retrouve en terrain familier. Il y rappelle que Ballard s’est toujours un peu considéré comme une pythie. Inlassable observateur de ses contemporains, et de la manière dont ce monde mutant influe sur leurs comportements. La Trilogie de béton est un cliché de la société moderne, prit sous trois angles différents.

Avec Crash c’est le rapport de l’homme et la machine qui intéresse Ballard, et qu’il décide de mettre en scène sous l’insolite forme d’un roman pornographique. Après un accident de la route qui a coûté la vie d’un homme, un producteur de télévision fait la connaissance de Vaughan, un ancien informaticien, devenu réalisateur. Plusieurs années auparavant, il a lui-même été victime d’un grave accident de moto qui a réveillé en lui une sexualité morbide, toute entière centrée sur les morts et les blessés de la route. Fasciné par Vaughan, le héros – qui s’appelle lui-aussi James Ballard – va se laisser entraîner dans une spirale névrotique qui ne peut aboutir, il le sait, qu’à une fin funeste.

Des trois romans de la trilogie, Crash est indéniablement le plus ambitieux et le plus réussi. Tout d’abord par la lascivité clinique de son style, maîtrisé de bout en bout. C’est aussi le plus ouvertement SF. D’une part dans le rapport qu’entretiennent les personnages avec la violence. Fortement érotisée, omniprésente, elle symbolise la distanciation de l’homme par rapport à ses sentiments. La perte de sa compassion, et quelque part, de son humanité.

SF aussi parce qu’il se propose de consommer une union contre-nature entre hommes et machines. Une union toujours destructrice, où les pénétrations sont des perforations, les étreintes des écrasements et les orgasmes des explosions. Partant du simple constat de cette folie quotidienne qui consiste à se lancer à 100 km/h sur des langues de béton, avec pour simple protection l’habitacle tout entier contondant d’un véhicule, Ballard extrapole une topographie dérangeante de fantasmes malsains.

C’est aussi la route qui sert de prémisses à L’Île de béton. Alors qu’il rentrait chez lui, la Jaguar de Robert Maitland – architecte en vue – quitte l’autoroute et dévale le remblai jusqu’au fond d’un terrain vague couvert de hautes herbes, que délimitent les trois portions d’un échangeur. Blessé, coincé dans cette île triangulaire, incapable d’escalader les talus, il va devoir survivre là plusieurs jours durant, avant de découvrir qu’il n’est pas le seul habitant des lieux.

Intéressant dans la thématique, mais moins dominé que Crash dans l’écriture, L’île de béton poursuit la métaphore sexuelle, mais de manière plus symbolique que pornographique. Comme la littérature de Ballard est avant tout cérébrale, il ne fait aucun doute que dans son esprit, le long triangle de cette île herbue est d’abord un pubis que Maitland va devoir conquérir, puis un vagin qu’il pénétrera, lorsqu’il en découvrira les habitants souterrains, et enfin une matrice dont il devra renaître. Ballard est un grand admirateur de Dali et l’imagerie du peintre catalan se retrouve dans la géographie de ce bout de terrain oublié par le monde en marche. En l’arpentant Maitland y découvre les vestiges de vies enterrées qui témoignent du passé du lieu. Mais c’est du sien dont il va devoir apprendre à faire le deuil. Précipité hors du temps par le modernisme, il va devoir laisser mourir l’homme civilisé, pour apprendre à survivre aujourd’hui, mais aussi demain. Un message étrangement flou, brouillé encore par l’apparition de Proctor et Jane, les deux autres occupants de "l’île". Commencé comme une introspection dangereuse, L’Île de béton évolue vers un vaudeville détraqué, où le traditionnel triangle amoureux se redistribue dans une exploitation de l’un par l’autre. Finalement, le bourgeois reste le dictateur ordinaire, alors que les pauvres abdiquent facilement leur libre arbitre. Etrangement frustrant.

I.G.H – pour Immeuble de Grande Hauteur – clôt cette trilogie, et est certainement le plus faible des trois romans. Les milles habitants d’une immense tour de quarante étages - projet grandiose du modernisme conquérant – vont peu à peu sombrer dans la folie barbare, et les différents niveaux de l’immeuble vont se transformer en théâtre d’une guerre de classes confidentielle, mais d’une rare violence.

En choisissant de s’ancrer plus fortement dans le réel que pour ses deux premiers opus, Ballard fragilise son propos, au point même de frôler de justesse l’invalidation. Bien que se donnant un vernis de crédibilité sociologique, il choisit de ne pas décrire d’incident déclencheur franc pour initier cette dérive sauvage. Et voulant ainsi plaider la cause du naturel, il entre presque dans le surnaturel. Alors qu’on sent que tout son effort se porte sur la démonstration que cette bestialité est inhérente à la nature humaine, il ne parvient qu’à personnifier sa tour, au point presque d’en faire une entité qui distillerait chez ses occupants les germes de la folie. Un grand écart malencontreux, qui laisse le lecteur perplexe. D’autant plus perplexe que sa "prophétie" s’est largement invalidée depuis. On sait maintenant que c’est moins la vie dans des cages à poules que la ghettoïsation des grands ensembles qui est source d’aliénation.

A bien des égards La Trilogie de béton est une œuvre importante dans la carrière de Ballard, parce que c’est sa première tentative aboutie d’une science fiction tournée vers l’humain. Cette SF qu’il appelait de ses vœux dès 1962 dans les colonnes de New Worlds, et qu’il s’est finalement résolu à écrire lui-même, comme il l’avait promis. Il n’appartient, évidemment pas, à ce genre de chroniques de dire de tels romans s’ils sont bons, ou pas. Mais elle se doit en revanche de mesurer le temps écoulé depuis leurs parutions. Et force est de constater que ces visions d’un futur gris béton se sont teintées depuis d’une esthétique de pattes d’eph’ en tergal et de sous-pulls en acrylique.

Alors qu’il ne professe pas une misanthropie à tout crin, il est pourtant évident que Ballard n’a pas de ses semblables une vision bien reluisante. L’homme est, non pas mauvais, mais un animal grégaire, dénaturé par ses rapports à la modernité. Son repli sur le matérialisme a désintégré les fondements de sa sociabilité, à savoir sa capacité de compassion, de solidarité et d’amour. Mais la démonstration manque de force parce qu’il généralise en partant de cette petite bourgeoisie sur-éduquée qu’il connaît bien, puisqu’il en fait partie. Son monde tout entier semble fait de riches médecins, d’écrivains, de producteurs de télévision, de professions libérales, bref d’autant d’acteurs minimaux de la réalité sociale.

Il semble n’avoir qu’une très vague idée de ce qu’est vraiment la rue et ce prolétariat qu’il tente d’inclure dans son univers, mais dont il fait l’économie d’une véritable approche. De ce fait, ce que lui voit comme étrangement prophétique peut aussi nous apparaître comme parfaitement solipsiste.

Tout comme Priest, Ballard produit une littérature de l’ennui. Une approche de l’écriture qui réclame une adhésion sans faille de la part de ses lecteurs. Mais là où le premier décrit le rien avec une passion froide, le second le fait en vidant sa prose de tout affect. Il choisi de rester glacialement clinique sur l’observation des représentants d’une classe moyenne à la rencontre desquels, étant l’un d’eux, il n’a même pas à partir. Alors soit on se satisfait de cette conquête a minima des possibilités littéraires, soit on n’y voit qu’un exercice auto complaisant et finalement très petit bourgeois.

Eric Holstein