de Serge Lehman
aux éditions ActuSF
Auteurs :
Serge Lehman
Date de parution : novembre 2006
Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : interview par mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : novembre 2006
Lire tous les articles concernant Serge Lehman
Il est resté silencieux pendant longtemps, raison, peut-être, pour laquelle il a tant à dire aujourd’hui. Spécialement lorsque le sujet lui tient autant à cœur que celui de cette science fiction pour laquelle il a toujours bataillé ferme.
Serge Lehman : Une conjonction de facteurs, entre 1998 et 2001. D’abord, je venais de publier Escales sur l’horizon et j’étais encore dans ce climat-là, choisir les textes, construire le sommaire à partir des titres, comme un poème, surveiller les échos et les symétries – j’en redemandais… Composer une anthologie, c’est faire un livre après tout, c’est un acte littéraire à part entière. Bon. En parallèle, mon travail théorique était en train de prendre une nouvelle direction. J’en avais marre, comme tant d’autres, de m’égosiller « lisez de la science-fiction ! » sans obtenir de résultat ; à ce niveau de non-réaction de la part de la critique généraliste ou des médias – et je ne dis rien de l’université –, ce n’était même plus de la surdité, ça commençait à ressembler à un complexe au sens psychanalytique du terme : un court-circuit symbolique caché quelque part dans le logiciel de la culture française. Je trouvais que c’était un sujet intéressant, je voulais comprendre.
Au printemps 99, j’ai avancé là-dessus, un peu par hasard. Le salon Imagina m’a proposé de faire une conférence dont le texte serait repris ensuite dans Le Monde Diplomatique. Pour ne pas parler dans le vide, je me suis concentré sur
Je me suis demandé comment le corpus d’avant-guerre, dont plus personne ne se souvenait en dehors de quelques spécialistes, avait pu non seulement transmettre ses objets mais aussi orienter l’horizon d’attente des lecteurs et des critiques généralistes et j’ai fait l’hypothèse que
ActuSF : Quel était ta ligne éditoriale ? Et est-ce que cette ligne a beaucoup évoluée au cours de l’élaboration ?
Serge Lehman : La ligne a été en partie dictée par les contraintes éditoriales. Au départ, j’envisageais une trilogie parce que le corpus comporte trois grands moment bien définis, qui ont chacun leur identité : 1863-1914, 1918-1935 et 1935-1950. Mais Jean-François a tout de suite souligné les risques d’un tel découpage : si le premier tome ne marchait pas, je ne pourrais pas faire les deux autres et le projet resterait inachevé. C’était une objection de bon sens. J’ai donc décidé de couvrir toute la période en un seul volume et cherché un équilibre entre romans, novellas et nouvelles, entre œuvres classiques et inconnues, au cas où il faudrait en rester là. Le deuxième critère que j’ai pris en compte, c’est le plaisir de lecture.
ActuSF : Est-ce que tu as lu beaucoup de choses pour établir le sommaire, ou s’est-il imposé d’évidence ?
Serge Lehman : Disons qu’à partir du moment où j’ai intégré l’idée que Chasseurs de chimères pourrait ne jamais avoir de suite, la question du sommaire était presque réglée : je savais qu’il y aurait Les Xipéhuz, Le Péril Bleu, Par-Delà L’univers pour son côté hard-science qui est vraiment unique dans la littérature de l’époque et au moins un roman de Jacques Spitz. J’ai fait pas mal d’aller-retours entre la liste des “cent classiques” dont j’avais établi une première mouture à la fin 2001 et plusieurs sommaires possibles. Je ne relisais pas tout à chaque fois, évidemment ; j’utilisais ce que j’avais appris en faisant Escales, cette espèce de vision panoramique qui permet de survoler le livre au pouce et de sentir quel effet il va produire. J’aime vraiment ça, on dirait un travail de peintre. Ajouter une touche de couleur ici, brouiller les lignes un peu plus loin et puis reculer d’un pas et voir quelle est l’impression d’ensemble. J’ai fini par mettre Bruss en position finale pour répondre à la première place de Rosny parce que je trouvais que les deux textes se parlaient, et aussi parce que Bruss fait la transition avec l’après-guerre : à partir d’Apparition des surhommes, il est possible, pour un lecteur, d’enchaîner sur les six volumes de
ActuSF : Tu as découvert des auteurs ?
Serge Lehman : Ah, ça, il vaut mieux être clair : moi, je n’ai rien découvert. Je n’ai fait que récolter les fruits semés par d’autres, Versins, Van Herp, Klein et Lacassin pour la première génération de critiques, Baudou, Altairac, Costes, Buard, Lofficier, les gens de Rocambole, du Boudoir aux gorgones ou du Visage vert pour la seconde – et j’en oublie sûrement. Sans les études et les conseils de tous ceux-là, l’anthologie n’existerait pas et il faut vraiment leur rendre hommage. Mon rôle a simplement consisté à faire les choix éditoriaux ad hoc et aussi, un peu, à effectuer une mini-synthèse théorique, mais c’est tout. La seule vraie trouvaille des Chimères, cette nouvelle bizarre de Claude David intitulée Après la grande migration, c’est à Joseph Altairac qu’on la doit. Même Les dieux rouges, de Jean d’Esme, je n’y suis pour rien puisque c’est une recension d’Everett Bleiler dans son encyclopédie Science Fiction : The early years qui a attiré mon attention. Maintenant, si ta question porte sur mon propre saisissement de lecteur, la réponse est oui. Hormis Rosny, Renard, Spitz et Bruss, j’ai découvert tous ces auteurs entre 1999 et 2001 et c’est bien parce que j’ai souvent été surpris, émerveillé par leurs meilleures œuvres que j’ai eu envie de les donner à lire.
ActuSF : On est a priori étonné qu’un Grand Ancien comme Rosny aîné, n’ait qu’une si petite place réservée dans cette anthologie. Il y a une raison particulière ?
Serge Lehman : La première place au sommaire n’est pas petite, a fortiori dans une anthologie où les textes se suivent par ordre chronologique : faire ce choix-là, c’était souligner le caractère primordial de l’auteur, à la fois sur le plan historique et littéraire. Mais Rosny est un cas à part, de toute façon. Le problème avec lui, ce n’est pas de trouver l’œuvre qui se détache du lot, qui échappe à la banalité comme c’est le cas pour la plupart de ses confrères, mais de choisir dans une forêt de chef-d’œuvres. Sur le plan de l’envergure littéraire et intellectuelle, Rosny ne peut se comparer qu’à Wells. J’ai choisi Les Xipéhuz pour ouvrir l’antho comme j’aurais choisi The time machine si j’avais couvert le domaine anglais. Mais on reparlera de Rosny, le sujet est loin d’être clos.
ActuSF : Tu as mis plusieurs textes d’auteurs qui n’étaient pas spécialistes du genre, et dont les écrits rassemblés ici constituent souvent la seule incursion dans le domaine de science fiction. Que doit-on en déduire ? C’est le signe que le genre était finalement plus fréquentable au début du siècle, ou c’est parce qu’il y avait pénurie de prétendants ?
Serge Lehman : Peut-être ni l’un ni l’autre. Si, dans vingt ou trente ans, un anthologiste s’intéresse à
ActuSF : Mais aussi, à mesure qu’on avance dans le siècle, on constate que beaucoup de ces auteurs n’ont pas simplement abandonné
Serge Lehman : C’est une affaire qui ne concerne que deux auteurs : René Thévenin et Jacques Spitz. Mais c’est vrai qu’ils sont tous les deux très importants historiquement et que ça donne à leur attitude un relief particulier. Je n’ai pas d’explication toute prête. Ce que je remarque, c’est que Spitz était polytechnicien et que Thévenin a fini sa carrière au Museum d’histoire naturelle. C’étaient des gens de culture scientifique, l’un et l’autre. Or, il m’est souvent arrivé, au cours des années 90, de croiser des scientifiques amateurs de SF et quand je leur demandais pourquoi ils n’en écrivaient pas (cette absence-là m’a toujours paru l’une des grandes faiblesses de
ActuSF : Tu parles dans ta préface de réhabilitation, penses-tu vraiment que ce pan de l’Imaginaire français a été consciemment occulté ? Et si oui, le mécanisme est-il à rattacher à une purge politique, ou un phénomène un peu similaire à celui que le cinéma a connu avec
Serge Lehman : Occulté, oui, consciemment, non (quoi que le manifeste de Bernard Blanc, Pourquoi j’ai tué Jules Verne, pourrait être interprété comme le signe du contraire). Quand on regarde les cent premiers numéros de la revue Fiction, c’est à dire la période 1950-1960, on trouve une foule d’études et d’articles parfois très pointus sur l’âge d’or. Pratiquement tous les auteurs importants sont recensés. On trouve des rééditions aussi, dont la plus mémorable est peut-être La fin d’Illa de Moselli. Il y a même, aux tout débuts de la revue, quelques lettres de lecteurs qui disent : « hé, mais je me souviens, moi, de Jean de
ActuSF : As-tu eu le sentiment de faire un peu ici la chronique d’un rendez-vous raté ?
Serge Lehman : C’était mon idée de départ, ce qui explique la comparaison systématique que j’établis avec
ActuSF : Est-ce que ce pas non-franchi a titillé l’uchroniste ?
Serge Lehman : Oui, bien sûr. Après tout, j’ai commencé à m’intéresser au sujet à l’époque où je jetais les grandes lignes de Metropolis. On verra s’il en reste quelque chose quand le roman sortira.
ActuSF : Tu parlais tout à l’heure du dilettantisme des auteurs de l’époque. Est-ce que finalement ça n’était pas une attitude assez saine ? Considérer
Serge Lehman :C’est une analyse qui existe déjà, y compris dans le monde anglo-saxon. Certains historiens, certains critiques pensent que les pulps ont fait plus de mal que de bien à la science-fiction – qu’avant eux, elle était un courant tout à fait honorable de la littérature générale, un courant où s’illustraient de grands auteurs comme Wells, Rosny, Zamiatine, Kipling, Huxley, Maurois… Qu’elle aurait, en somme, réduit à la fois son audience, sa qualité littéraire et sa portée philosophique à partir de Gernsback. Personnellement, j’ai un très gros doute là-dessus. Il est clair qu’on peut décrire le processus de cette manière – mais alors, comment expliquer que la culture qui a inventé les pulps soit encore dominante quatre-vingts ans plus tard ? Et je ne parle pas simplement de force de frappe commerciale. Que je sache, sans les pulps, on n’aurait jamais eu Lovecraft, Bester, Dick ou Lafferty… pour ne citer que les noms qui me viennent en premier. Le raisonnement vaut aussi pour
ActuSF : Est-ce que tu ne penses pas que si la science fiction a trouvé plus d’écho Outre-Atlantique c’est aussi pour des raisons qui tiennent à la langue ?
Serge Lehman : La question de la langue est fondamentale mais elle concerne d’abord la science-fiction comme phénomène esthétique – l’invention d’une forme qui permette de traiter des sujets comme le grand futur, l’impact des technosciences sur la culture ou le point de vue non-humain avec un maximum d’intensité. Il est clair que ce sont les auteurs américains qui ont créé cette forme et lui ont donné ses modèles canoniques, même si certains textes de Rosny, La mort de
ActuSF : On est toutefois frappé en lisant les textes de l’âge d’or français, de voir qu’il existait au début du siècle une foule de supports susceptibles de les publier. Que sont devenues toutes ces revues ?
Serge Lehman : Une foule, c’est peut-être beaucoup dire. Les auteurs de l’époque avaient à leur disposition l’arsenal du roman-feuilleton, donc de la presse populaire, et quelques revues plus haut de gamme, l’équivalent des slicks américains. Lectures pour tous et Je sais tout, entre autres. Il y avait aussi des magazines spécialisés dans le reportage géographique et la vulgarisation, comme Le journal des voyages et bien sûr Sciences et Voyages, ainsi que de nombreux journaux pour enfants, comme ceux des Offenstadt où Moselli travaillait comme un forçat. Enfin, c’était la presse de l’époque, telle qu’on la connaît, il n’y a pas de surprise. En tant que système industriel, elle a sombré entre la fin des années 40 et le début des années 50, en même temps que l’édition en fascicules.
ActuSF : Est-ce que, justement, l’incapacité de
Serge Lehman : Il faut poser la question à l’envers : comment se fait-il que dans toute cette profusion, les éditeurs français n’aient pas pensé à publier des pulps, c’est à dire des revues thématiques, où
ActuSF : Dans la présentation que tu fais de Maurice Renard, tu parles de deux périodes dans sa vie, l’une où, étant rentier, il pouvait se permettre des fictions plus exigeantes, et l’autre - après sa banqueroute - où il avait dû se résoudre à faire de l’alimentaire. Finalement ça n’a pas beaucoup changé ?
Serge Lehman : C’est le problème éternel depuis qu’il y a des écrivains professionnels, c’est à dire depuis le XIXème siècle. Et pas seulement dans le domaine de la science-fiction.
ActuSF : Au-delà du clin d’œil, ça sous-entend que le paysage de l’édition SF était assez diversifié au cours de ces années. Est-ce que tu pourrais nous donner une image plus précise de ce qu’il était entre les années 1900 et pendant l’entre-deux guerres, où tout finalement semble s’être joué pour le genre ?
Serge Lehman : Je crois qu’avec ce que j’ai dit plus haut, j’ai fait le tour de la question telle qu’on peut l’évoquer dans une interview. Et puis, encore une fois, je ne suis pas un spécialiste. Du côté des écrivains populaires : le feuilleton, les magazines de tous ordres et les collections de romans et de fascicules à bon marché dont certaines sont quasi-spécialisées, comme Les récits mystérieux ou Voyages et aventures. Du côté des écrivains lettrés, quelques revues plus relevées, une anthologie périodique qui a accueilli pas mal de textes intéressants, Les Œuvres Libres, et à peu près toutes les maisons d’édition de l’époque mais de façon diffuse, non-concertée – en particulier Gallimard où Jacques Spitz a publié les deux tiers de son œuvre. L’affaire des Hypermondes de Messac et celle du magazine Conquêtes prouve qu’à partir du milieu des années 30,
ActuSF : Est-ce que ça vient de toi et de la sélection que tu as opérée, ou la plupart des textes de l’époque baignent vraiment dans une sorte d’anti-cléricalisme ?
Serge Lehman : Non, ça ne vient pas de moi. Je ne sais pas. L’anthologie couvre pratiquement un siècle, c’est un temps très long et les attitudes changent sur le sujet. La prochaine fois que je resurvolerai le livre, je ferai attention mais dans mon souvenir, le seul personnage de clerc marquant est le père Ravennes des Dieux rouges et je lui trouve une certaine grandeur.






