de Nicolas de Crecy et Nicolas de Crecy
aux éditions Dupuis ,
collection Aire Libre
Sous-genres :
- Fantastique
Scénariste :
Nicolas de Crecy
Dessinateur :
Nicolas de Crecy
Couleurs :
Nicolas de Crecy
Date de parution : mai 2003
Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Album
Nombre de pages : 104
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
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La révélation de ces dernières années offre une nouvelle fois une bande dessinée incontournable !
Nicolas
de Crécy fait partie d’une famille d’artistes. Ses deux frères poursuivent
des carrières dans les milieux artistiques. Le premier est un des animateurs
de la " french touch " dans la musique électronique tandis que
le second se consacre à l’animation en images de synthèse. Nicolas,
lui, choisit la bande dessinée et après avoir passé son Bac
Arts appliqués à Marseille, il rentre aux Beaux-Arts d’Angoulême
section Bande dessinée. Il publie son premier ouvrage, Foligatto,
chez les Humanos en 1991. D’emblée le travail de De Crécy est reconnu,
il est primé trois fois pour cet album (Prix du meilleur dessinateur au
festival d’Athis-Mons, Prix des libraires à Genève et Prix du Lion).
Cette bande dessinée, dont le scénario est assuré par Alexio
Tjoyas, que De Crécy a rencontré aux Beaux-Arts, le lance sur la
route du succès. Pas une de ses œuvres qui ne remporte l’adhésion
du public ou de la critique. En 1995 paraît Léon la came, dont le
scénariste, Sylvain Chomet, n’est autre que le réalisateur de cet
atypique et magnifique long métrage Les Triplettes de Belleville.
Puis, vient la reconnaissance par ses pairs avec Laid, pauvre et malade
qui remporte en 1998 l’Alph’Art du meilleur album à Angoulême. Son
travail le plus abouti est, de l’avis de tous, le triptyque Le Bibendum céleste
paru chez les Humanoïdes Associés. Une fois encore, Nicolas de Crécy
nous livre une œuvre forte et intelligente qui repousse les limites de la
bande dessinée. Il fait partie de ces " grands " qui donnent
ses lettres de noblesse au 9ème Art.
Scénario dense
pour bande dessinée muette
Un homme en abat un autre avant
de s’enfuir. Blessé, il se réfugie chez sa maîtresse afin
de passer une nuit dans ses bras. Après avoir fumé une cigarette,
il rentre chez lui, fatigué. Un monstre aux formes improbables et flasques
l’y attend. Le Prosopopus est un être hybride composé de sang, de
fumée de cigarette et de sperme. Chimère apparue pour tendre le
miroir de ses atrocités à cet inconnu dont la vie va défiler
au fil des pages dans un long flash black. Cet être mou a un tempérament
et un comportement qui confinent à l’oxymore. Tour à tour amoureux
transi de l’assassin, tueur sanguinaire et adepte de la caméra vidéo,
le Prosopopus se donne à voir comme une énigme bien difficile à
cerner.
Ne passez pas à côté d’un chef-d’œuvre
du 9ème Art
Angoissante, sombre et fantasmagorique, la nouvelle
parution de Nicolas de Crécy ne nous déçoit pas. Ce long
récit muet dans lequel tout passe par le dessin est introduit par un texte
de Laetitia Bianchi qui présente le mythe du Prosopopus. Cette jeune femme
n’est autre que la fondatrice, avec Raphaël Meltz, de R de réel, une
revue littéraire éphémère puisqu’elle a pour fondement
l’alphabet, elle mourra donc avec la lettre " z ". Par ailleurs, De
Crécy collabore de manière régulière à la-dite
revue.
La bande dessinée s’ouvre sur un paradoxe. En effet, Prosopopus
fait référence à la prosopopée, figure de style qui,
comme le souligne d’emblée la définition donnée en exergue
de l’ouvrage, est une " figure par laquelle l’orateur ou l’écrivain
fait parler et agir un être inanimé, un animal. " C’est donc
un discours fictif, le langage ou plus précisément la parole devrait
être au cœur même de la narration. Mais voilà, c’est une
bande dessinée totalement muette que nous donne à lire l’auteur.
Il faut dès lors refondre la définition et voir peut-être
dans ce titre étrange la volonté de De Crécy de faire succéder
à la parole écrite une autre, nouvelle et dessinée. Le langage
n’est pas, dans la bande dessinée, composé de mots mais de dessins
successifs. C’est alors une interrogation sur le langage visuel et non plus oral.
L’auteur met en scène un homme, un assassin, aux prises avec
un être né de son esprit, de sa main puisque c’est à cause
de son meurtre, du sang qu’il a versé et de son propre sang, de son sperme
et de la fumée de sa cigarette que cette chimère graisseuse voit
le jour. Le Prosopopus, puisque c’est son nom, est un être grotesque et
gras. Sa première apparition tient de la scène fantasmée
et hallucinée. Les couleurs dont De Crécy pare son Prosopopus
suggèrent la folie, l’hallucination à tel point que l’on pourrait
croire que l’assassin a pris quelques drogues et que l’on a là une réminiscence
du légendaire éléphant rose connu seulement des hommes en
état d’ébriété. Il est comme la projection angoissante
de la culpabilité du principal protagoniste, un fantasme né de son
esprit. Il oblige l’assassin à se replonger dans son passé par l’intermédiaire
d’une caméra vidéo qui devient une excroissance. Grâce à
ces longs flash back, le lecteur découvre la vie de l’homme avant le meurtre
et les raisons plus ou moins frauduleuses de la vengeance. On découvre
que l’assassin était épris d’une jeune femme peintre. Ce n’est pas
un hasard si celle qui est morte était une artiste. En effet, la bande
dessinée propose une réflexion sur l’acte de création. La
scène morbide et affolée montre aux yeux voyeurs de l’ancien amant
et du lecteur, qui n’ont pas choisi d’assister à cela mais qui ne partent
pas, une version grotesque et sur-jouée de l’acte de création. Théâtre
atroce et pantomime ridicule qui tente de reproduire les gestes par lesquels naît
l’œuvre. C’est également la promiscuité de l’érotisme
et de la mort qui est donnée à voir au lecteur, à l’instar
des écrits de Georges Bataille, mais où toutes les valeurs sacrées
auraient été évacuées pour ne laisser que le grotesque
et l’absurde qui réapparaissent sous les traits du Prosopopus.
On pourrait continuer à disséquer, fouiller encore longtemps
dans les entrailles de Prosopopus à l’image du médecin légiste
qui ouvre le corps du mort pour comprendre, tant cette bande dessinée est
dense et riche. Ajoutons cependant encore que la découverte par le Prosopopus
de la caméra vidéo active le processus de mise en abîme. Les
scènes représentées dans ces vignettes sont déjà
modifiées par le filtre de ce personnage. Elles sont vues à travers
ses yeux, son cadrage. Métaphore de la création, c’est l’Art ou
plus exactement le miroir faussé de l’Art, qui se regarde devenir Art,
qui feint de créer.
Grâce à De Crécy, de
nouvelles frontières sont abolies et de nouvelles perspectives sont créées
pour la bande dessinée. Recherches graphiques incessantes et volonté
de confrontation avec les limites du média, certains taxeront cette œuvre
d’hermétisme. On serait tenté de leur répondre, et alors
? Est-ce parce qu’une œuvre ne se donne pas totalement à la première
lecture qu’elle doit être repoussée, incriminée ? Au contraire,
pour établir un parallèle avec la littérature, Mallarmé
est-il entièrement compréhensible à la première lecture
? Certes non, mais sa poésie nous touche, il en va de même de Prosopopus
qui nous touche esthétiquement, intellectuellement. La Bande dessinée
est autre chose qu’un simple divertissement pour adolescent comme on se plaît
à l’y cantonner. De Crécy le prouve à chaque publication
mais encore conviendrait-il de le lire correctement, c’est-à-dire en prenant
le temps de regarder, de décoder son œuvre, d’y réfléchir.
C’est justement parce que Prosopopus donne à lire autre chose que les éternelles
planches auxquelles tout lecteur de bande dessinée est habitué,
qu’elle défie notre jugement et notre regard, qu’elle ouvre notre esprit
rendu indolent par les vagues successives et incessantes de publications moyennes
et le confronte à ses limites. Ce que l’on demande à une œuvre
d’art qu’elle soit écrite, peinte, filmée ou dessinée, n’est-ce
pas de troubler notre regard, notre jugement, de remettre en cause nos canons
esthétiques, de confronter notre pensée et notre vision à
celle de l’artiste ?






