La Mémoire du vautour
de Fabrice Colin
aux éditions Au diable vauvert
Genre : Littérature générale

Auteurs : Fabrice Colin
Couverture : Olivier Fontvieille
Date de parution : avril 2007 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 300

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Le vol de l’albatros

Habitué d’une écriture largement "transgenre", Fabrice Colin fait son entrée dans l’écurie du Diable vauvert avec un roman clairement annoncé comme relevant de la littérature générale. Un choix insolite que ce grand saut chez un éditeur qui a toujours affiché son éclectisme en refusant d’accoler des étiquettes aux ouvrages qu’il publie. Toutefois, pas de quoi s’émouvoir puisque, souvenez-vous, l’année dernière c’était déjà en blanche, mais chez l’Atalante, qu’était paru Kathleen.

Expérimentateur de la forme, comme du fond depuis (au moins) Dreamericana, Colin tend vers une écriture de plus en plus exigeante. Au fond, sa migration hors de la chapelle SF relève d’une logique sans surprise, mais dont il conviendra de s’interroger sur les motifs.

Cela étant, même si La Mémoire du vautour se refuse à toute classification en littérature de genre, on va rapidement se rendre à l’évidence, et s’apercevoir qu’on navigue dans des eaux familières.

"Cette mission, si vous l’acceptez…"

Ancien bassiste d’un groupinet popeux ayant eu son quart d’heure de gloire wahrolien règlementaire, William Tyron survit de boulots sans nom. Rédacteur de modes d’emploi pour fours crématoires, tondeur de pelouses ou promeneur de caniches royaux et vice et versa, traducteur anglais/anglais ou installateur d’enclumes, Bill Tyron prend tout, dès l’instant que cela ne lui demande qu’un engagement minimum. Que seulement se profile à l’horizon l’esquisse d’une opportunité de carrière, et le voilà reparti à écumer San Francisco et ses environs à la recherche de l’expédient qui suffira à combler ses maigres besoins. Bill Tyron "pratique la décroissance", jolie expression qui résume bien sa nouvelle vie. Celle d’après son accident. Un rupture fondamentale dans son réel, et au delà de laquelle il a décidé de ne plus penser. 

Un matin on l’appelle pour lui proposer de jouer les garde-malades auprès d’une rescapée de la première guerre du Golfe pour mille dollars par semaine. Son employeur sera une énigmatique société – D-Member –, mais son interlocuteur lui avoue d’emblée qu’elle n’est que le faux nez d’une agence gouvernementale protéiforme dont il ne lui dira rien. Bill Tyron devra accompagner la convalescence de cette femme qui a subi l’ablation d’un souvenir particulièrement traumatisant. Seuls impératifs, ne jamais lui dire qu’il travaille pour quelqu’un, et ne pas chercher à remonter aux sources du traumatisme.

Leur rencontre va être le point de départ d’une étrange imbrication de destinées remontant le fil du temps dans une de ces déconstructions savantes, dont Fabrice Colin a le secret.

Le battement d’aile d’un papillon

Une déconstruction qui évoque immanquablement ce viatique minimal de la théorie du chaos. Mais si le papillon peut provoquer un ouragan en battant de l’aile, il peut aussi arriver à l’éléphant d’accoucher d’une souris. Pourtant on se laisse d’abord gagner par le ton joliment cynique. On croit sans peine au numéro de l’ex-star des nineties, que l’embrasement d’une Porsche sur le Golden Gate a laissé sur le bas-côté de la vie. Lorsqu’il rencontre Sarah, militaire démobilisée en phase terminale de cancer, on pressent avec délice toute une interrogation sur la mémoire et sur la mort. Avec beaucoup de justesse – et une certaine âpreté –, Fabrice Colin nous confronte à notre peur primale de l’abîme. Très vite, il pénètre dans l’intimité de cette vie qui s’enfuit. Trop vite en fait. 

Car le principe fondateur de La Mémoire du vautour, c’est le changement de point de vue. On y suit dans un strict enchaînement causal les divers protagonistes de cette histoire. Chacun racontant son histoire, aux limites de sa mort. William dans sa voiture en flamme, Sarah et le crash programmé de l’avion qui l’emmenait en Indonésie, Reeltoy au terme d’une odyssée karmique allant du vautour à l’homme déjà plus tout à fait humain, Narathran au cœur du tsunami de décembre 2004, et enfin Io-Tancrède, tétanisé par sa propre finitude, et qui tente pathétiquement de la sublimer dans l’art, pour se convaincre qu’il en est le maître. Et à mesure qu’on entame ce long périple, on en vient à s’interroger sur sa pertinence. L’intimité de Sarah, qui voit s’approcher l’échéance est assez bouleversante. Dérangeante en tout cas. Puis Colin fait le choix de s’en éloigner. Géographiquement, mais métaphoriquement aussi. En confrontant son questionnement à la mort en grand, la mort catastrophique, il se distancie de l’émotion et rentre dans l’affectation. Comme il a du talent, on ne sent qu’en arrière-plan le travail de l’écrivain tentant de s’incarner dans un savoir livresque, mais le frisson est passé, et ne reviendra plus. Restera la virtuosité du styliste que l’on connaît déjà, mais du coup, on ne se départira pas de ce sentiment de gratuité. 

Fabrice Colin s’approche de l’abîme primal, mais refuse de regarder au fond. Il rompt l’engagement avant la confrontation. Pour s’assurer et ne pas se laisser entraîner par le vide terminal, il met en œuvre sa technique, en se repliant sur ses fondamentaux : ouverture sur le fantastique, déconstruction stylistique, mélange des registres. Est-ce l’effet litt’gen’ ? mais on est surpris de le voir oser si peu. Son fantastique ne sert guère que d’assaisonnement, et lui qui nous avait habitués à un style coup de poing, semble étrangement retenir ses coups. Veut-il ne pas dérouter ce nouveau lectorat que devrait logiquement lui ramener le Diable Vauvert ? Un lectorat plus mainstream, pas forcément conscient de l’amour du crossover de l’éditeur gardois et peut-être moins enclin que celui des littératures de genre à apprécier l’expérimentation ballardienne, qui semblait être la marque de fabrique de Colin. Quoiqu’il en soit, c’est dommage. Alors qu’il se propose de s’interroger sur la mémoire et – surtout – la finitude, La Mémoire du vautour nous laisse là, avec une bizarre sensation d’inachevé.

Fabrice Colin n’a jamais fait mystère de ses ambitions littéraires. Polymorphe, il fait partie de ces auteurs "qui essayent", pour qui l’exploration débridée des champs littéraires accommode le frisson de la création. Mieux même, on lui sait le talent pour le faire avec finesse, et assez d’intelligence pour en assumer les risques. Parfois ça passe, parfois ça casse, mais parfois aussi, c’est un peu vain.

Eric Holstein

Ne te souviens pas que tu vas mourir

Memory Park, le dernier roman jeunesse paru de Fabrice Colin abordait la problématique du devoir de mémoire face au génocide. Ici, la mémoire poussée sous les projecteurs dès le titre constitue également un des enjeux, un des thèmes, un élément récurrent du code. Ce motif s’inspire notamment des neurosciences du processus mécanique et chimique enclenché lors de la mémorisation, de la transformation des accidents de nos vies en souvenirs. A plusieurs reprises un parallèle est établi entre un disque dur et le cerveau et des expériences sont entreprises pour vérifier si l’on peut toucher à une séquence sans endommager ce qui l’entoure. Le nombre 512 (mo, capacité usuelle de stockage) revient comme une clé dans 3 des principales séquences narratives. Au-delà du phénomène cognitif, c’est l’impact de la mémoire sur la vie humaine qui est mise en balance.

Face à Marcus, Sarah revendique son besoin de se souvenir pour pouvoir oublier, écho de ce que lui avait transmis Patrick autrefois : nous oublions volontairement des choses pour nous libérer de notre passé (p. 121). La hantise de disparaître, d’un coup en Indonésie pour Sarah, trop vite de la vie de ses amis pour Bill se manifeste à intervalles réguliers. La disparition finit même par devenir une faculté involontaire du 5e protagoniste, un phénomène perçu par son entourage mais qui n’est pas enregistré par l’apparent sujet.

Dans la séquence consacrée à Reeltoy, le souvenir original et crucial, celui qui est transmis à Narathan (et qui selon reeltoy sera réactivé par les 2 vagues du tsunami) comme une piste vers sa mère disparue traverse 5 cerveaux différents. 5 maillons d’une même chaîne alimentaire, 5 incarnations successives dont au moins une se considère comme partie prenante de la mort, comme possibilité d’extension du territoire circulaire de celle-ci et l’autre est désignée par l’humain comme un « envoyé d’Allah sur terre pour punir les pécheurs ». Or l’animal investi par l’homme de cette mission la récuse : nous ne sommes les envoyés de personne, nous sommes là pour nous nous nourrir et délivrer nos proies du fardeau de la vie. Le roman traverse lui aussi 5 plans, 5 trajectoires. Et pourtant, « au cœur de la solitude, toutes les histoires se confondent et racontent la même chose. »

Alors pourquoi les traverser toutes ? Pour suivre le « sémionaute, inventeur de trajectoires parmi les signes », celui pour qui la vie est un terrain de jeu, ou plutôt un jeu vidéo dans lequel cinq rôles sont envisageables : le joueur (le lecteur qui amasse les signes dans son parcours ?), le personnage, l’intelligence artificielle, l’observateur (« le type qui regarde de haut, ou encore « celui qui se tient au bord du cercle et là tout est visble »). Et le concepteur qui « maîtrise tous les codes, celui qui éteint la lumière si ça lui chante », la main de Dieu qui éteint l’abat-jour ». Pourtant, c’est ce prétendu démiurge qui est guetté par l’ennui qui mène à la disparition de Dieu. Et si ces 5 cercles s’interpénètrent et abritent des zones d’ombre à chaque fois ni tout à fait les mêmes ni tout à fait un autre c’est aussi parce que « l’univers finira quand le début aura rattrapé la fin » et ce malgré les incongruités telles que le ruban de Moebius. Le personnage qui est lié aux non-morts par une référence à Breat Easton Ellis doit réaliser son état, avec l’aide de Sarah, pour être libéré.

Et cette chose que chacun cherche, notamment dans la sagesse orientale, cet apprivoisement progressif de la mort, la compréhension de ses circuits de refroidissement, est-elle accessible à l’humain ? Son cerveau a-t-il été « programmé » pour en sonder les mystères. Et de même que Sarah affirme que la violence sur écran ce n’est rien du tout, parce que ça ne rend une infime partie de l’expérience réelle de la guerre, quelles sont les capacités d’un roman à rendre compte de cette mort, que pas plus que Dieu, l’homme ne peut regarder en face. Contrairement au vautour, ennemi de la décomposition qui peut l’œil fixe la regarder s’approcher. La narration ne peut pas se repaître en bonne charognarde de la mort, mais elle peut en naître puisque la mort est porteuse de narration.

« L’amour, les mots, la vie : notre passage n’est pas vain. »

Ce roman non plus n’est pas vain, certes il ne plonge jamais mais c’est parce que du « vortex » il ne serait ressortir. Nous ne nous engouffrerons pas dans le débat de la littérature générale ou non qui semble plutôt être une coquetterie de l’éditeur. Si Vineland de Pynchon est classé en littérature générale, pourquoi refuser ce statut à La Mémoire du vautour ? Anyway, puisque « nous sommes tous des accidents qui attendent d’arriver et auxquels (Paul Virilio rôde dans les parages) d’autres accidents sont susceptibles d’arriver et même si notre chance tourne, nous sommes au bord, ce livre n’est pas un accident de parcours, il est le signe vertigineux, la trace par les mots des quêtes secondaires et tellement dérisoires de nos expériences.

Nathalie Ruas

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