La Trilogie des Rois
de Catherine Kurtz
aux éditions Pocket ,
collection Pocket Science-fiction
Genre : Fantasy
Sous-genres :
  • Light fantasy

Auteurs : Catherine Kurtz
Couverture : Julien Delval
Traduction : Guy Abadia
Date de parution : mars 2007 Réédition
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Album
Nombre de pages : 1251
Titre en vo : Camber of Culdi, Saint Camber, Camber the Heretic
Parution en vo : 1981
Première parution : 1996

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L’histoire par le prisme de la fantasy

Célèbre pour ses sagas sur les Dérynis, dont voici la première trilogie, Katherine Kurtz a d’abord fait partie de la police de Los Angeles avant de pouvoir se consacrer à l’écriture après ses premiers succès. Comme Tolkien, elle a étudié la littérature médiévale britannique, et en puise une inspiration, une richesse de détails et un réalisme rares en fantasy. Le tout en s’affranchissant du lyrisme manichéen des premières heures. La vie est cruelle, et c’est ainsi que Mme. Kurz nous la dépeint dans une très belle fresque saluée dès sa publication, en 1976 (la trilogie a été terminée en 1981). Dans une atmosphère dense et obscure, parfois oppressante, Katherine Kurtz ouvre sa série des Derynis sur l’ambiance sombre et tendue, haletante d’une fin de règne. La fin d’une époque.

Le roi doit mourir, vive le roi !

Nous sommes en l’an 903 de notre ère : la Maison Festil règne sur Gwynedd, depuis le coup d’Etat qui, il y a de cela deux siècles, avait chassé la Maison royale des Haldanes – Humains – pour consacrer l’avènement des Derynis. C’est aujourd’hui à Imre de Festil que revient l’administration du royaume. Seulement Imre se révèle vite trop impulsif et moins sage que ses prédécesseurs, tant et si bien que Camber MacRorie, comte de Culdi, influent baron deryni qui a conseillé plusieurs rois avant Imre, préfère se retirer de la Cour et se détacher du jeune souverain. Or l’influence du fils de Culdi, qui a pris sa place au côté du roi, se révèle impuissante à enrayer sa paranoïa despotique naissante, et la situation s’aggrave. Les humains sont brimés et méprisés, et même les Derynis commencent à renâcler face aux décrets royaux de plus en plus injustes. C’est alors que le gendre de Culdi fait une découverte qui peut tout bouleverser : les Haldanes ne sont pas tous morts. Il reste un héritier, moine qui mène un vie contemplative et austère dans un monastère reculé...

Il faut alors faire un choix, entre la loyauté envers un pouvoir à la dérive, et la loyauté envers le peuple et l’antique dynastie Haldane. Mais il faut aussi convaincre Cinhil, l’héritier, de laisser de côté sa vocation religieuse. Le choix fait, c’est ce deuxième aspect qui donnera tout son piquant à l’aventure. Le conflit avec les Derynis fidèles aux Festil, groupés autour de la soeur d’Imre, mère incestueuse de l’héritier de la couronne. La lutte est alors acharnée, cruelle, incertaine et riche en conspirations et rebondissements. De fil en aiguille, le clan MacRorie sera précipité dans une fuite en avant, une lutte pour sa vie et le bonheur du peuple de Gwynedd.

Bienvenue au Moyen Age

Kurtz place son intrigue dans un univers très bien pensé, mêlant une connaissance intime de l’histoire médiévale avec des problématiques de soft fantasy – notamment le thème du surhomme.

L’univers emprunte au Moyen Age occidental ses caractéristiques tant politiques et sociales que religieuses : on est par exemple dans une société d’inspiration clairement catholique, comme en attestent tous les grades de la hiérarchie ecclésiastique, les nombreuses et précises références liturgiques ou l’emploi récurrent du latin. L’influence carolingienne se fait aussi sentir, et des ordres monastiques érudits ou ascétiques se disputent l’exercice de la Vraie Foi. Gabriélites, Michaélites...etc. sont organisés comme le seraient des ordres médiévaux, et reprennent tout les aspects du culte, y compris un certain syncrétisme pagano-chrétien. 

Sur les références religieuses encore, il faut noter un grand respect de Katherine Kurtz pour la piété et la foi : sans tomber dans le mièvre, elle témoigne d’un sincère intérêt pour ce qu’a signifié la religion pour les mystiques des premiers âges du christianisme missionnaire. Elle s’y intéresse plus qu’aux conséquences temporelles des abus de pouvoir de l’Eglise. Ce qui rend le récit très instructif sans être péremptoire ni moralisateur. Cela dit, l’omniprésence de la religion peut toujours agacer le lecteur récalcitrant.

On retrouve aussi, avec plaisir, un quotidien médiéval, avec ce qu’il compte d’inconfort, de difficultés de communications, et qui nous change d’une école de fantasy usant trop facilement de cette télépathie longue portée qui simplifie tant la vie. Les habitats sont humides, venteux et froids, comme il n’y a, finalement, pas si longtemps que ça. Bref, même pour les riches, la vie est encore très loin des standards de confort moderne que laissent transparaître certains auteurs du genre. Katherine Kurtz utilise de plus un vocabulaire précis, en héraldique notamment (d’ailleurs les armes de Culdi ressemblent fort à celles de Jeanne d’Arc... hasard ??), et nous gratifie de quelques descriptions saisissantes.

En ce qui concerne l’intrigue, on est agréablement surpris par le dynamisme du livre, et la richesse des rebondissements. On se doute de la direction que prend l’action, mais Kurtz n’hésite pas à faire mourir des personnages importants, quitte à les remplacer. On a de vraies surprises. A travers les personnages de Cinhil, Culdi et de leurs proches, on est ainsi amené à explorer les affres de la nature humaine, de sa tolérance, sa capacité à résister à la tentation des jugements faciles et ses réactions face à la culpabilité collective. Il en résulte un récit teinté d’un grand fatalisme, qui ressort bien des titres originaux : Camber de Culdi, Saint Camber et Camber l’Hérétique (je ne comprends d’ailleurs définitivement pas pourquoi ils n’ont pas gardé ces titres pour la VF). Un constat de la faiblesse humaine donc, de la relativité du Bien et du Mal, de la victoire inévitable du temps sur l’action humaine.

Un excellent livre de fantasy

L’auteur réussit de cette manière le tour de force de s’approprier tout le bagage culturel de l’Europe occidentale du Haut Moyen Age dans un monde totalement fictif. Elle manie très bien l’intrigue, distille l’espoir et le doute de manière experte, dans un récit qui n’épargne pas ses héros et les confronte à des conflits internes autant qu’externes, et à la cruauté d’intrigues de Cour hyper-réalistes. Le livre ne se dévore certes pas comme un Feist ou un Hobb, mais c’est tout simplement parce qu’il est plus complexe et écrit ans un style plus précis, peut-être moins convenu. Bref, un livre excellent dont les quelques défauts ne valent même pas d’être mentionnés.

Aymeric Arnoux