Chronique des jours venir
de Ronald Wright
aux éditions Actes Sud ,
collection Le cabinet de lecture
Genre : SF
Sous-genres :
  • Voyage dans le temps

Auteurs : Ronald Wright
Traduction : Henri Theureau
Date de parution : juin 2007 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 426
Titre en vo : A Scientific Romance
Parution en vo : 1997

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Apocalypse et Amour fou

Les lecteurs français avaient découvert l’auteur canadien Ronald Wright avec La Sagaie d’Henderson (Actes Sud, 2005), envoûtant récit d’amour et d’aventure qui, de l’Angleterre victorienne à nos jours, entre Afrique, Grande-Bretagne et Polynésie, dressait un sinistre tableau du colonialisme britannique. L’année suivante, les éditions Naïve publiaient La fin du progrès ?, tranchant essai où Ronald Wright, voyageur, archéologue et historien de formation, montrait comment les civilisations du progrès, de Sumer à l’Empire Romain, aveuglées par leurs lumières, ont toutes creusé leur propre fosse de Babel. Surpopulation, épuisement des ressources naturelles, bombes virales ou génétiques, tensions internationales : tel est le prix, exorbitant, à payer pour qu’une minorité surconsommatrice puisse jouir – mais pour combien de temps encore ? – des fruits de ce « progrès » à double tranchant. Son premier roman, Chronique des jours à venir (1997), auréolé de plusieurs prix, choisi en 1998 comme Book of the Year par le Sunday Times et par le New York Times Book Review, paraît enfin chez Actes Sud, dans la remarquable collection d’Alberto Manguel. Il était temps : Chronique des jours à venir (en anglais : A Scientific Romance), à nouveau impeccablement traduit par Henri Theureau, est tout simplement l’un des plus beaux romans de science fiction qui soient. Pas de paradoxes temporels ici, ou si peu, mais la fuite désespérée d’un homme rongé par la perte des siens, hanté par ses souvenirs.

La Machine de M. Wells

Décembre 1999. David Philip Wringham Lambert, archéologue de formation, conservateur de musée et auteur d’un fameux article consacré à H. G. Wells dans le Meaning Quarterly (« L’invisibilité comme métonymie dans le discours de H. G. Wells »), reçoit un surprenant fax émanant d’un cabinet de notaires. Il s’agit d’une lettre, datée du 2 mai 1946 et paraphée par Herbert George Wells lui-même, « à n’ouvrir que le 21 décembre 1999 ». Dans cette missive, que David prend d’abord pour un canular, Wells révèle sa liaison avec une certaine Tatiana Cherenkova – Tania, pour les intimes –, géniale et attirante assistante de Nikola Tesla (excentrique inventeur déjà rencontré dans Le Prestige de Christopher Priest) qui s’attelle à la construction d’une authentique machine à explorer le temps. Et Si Wells finit par se désintéresser des charmes de sa maîtresse, celle-ci lui annonce le 31 décembre 1899, au bord de la folie, que sa machine est enfin prête. Elle compte même l’utiliser sans attendre, pour « retrouver les premiers états de mon existence, et me refaire une virginité, en quelque sorte. Aujourd’hui je vous quitte, Herbert. Je retourne au temps de ma jeunesse et de mon innocence ». Wells tente de la raisonner, invoquant une variante du paradoxe du grand-père (comment retourner dans le passé puisque l’on pourrait y tuer son grand-père, ou ses parents, avant notre naissance). Mais rien n’y fait. Anticipant les théories d’Einstein, Tania prétend désormais que le temps n’est pas linéaire : « Il est même possible, en théorie, d’arriver avant d’être parti ». Téméraire mais pas folle, elle prend néanmoins certaines précautions, comme l’explique l’auteur de La Machine à explorer le temps : « La machine possédait une sorte de système à sûreté intégrée, dispositif complexe qui annulerait les manœuvres du pilote en cas d’incohérence dans ses calculs, ou autre incident. Elle l’avait réglé de façon à revenir automatiquement dans cet endroit où nous nous trouvions, dans un siècle exactement ». Pourquoi un siècle ? Parce que d’ici là, « les progrès de la science auront rendu banales toutes ces découvertes ». Tania se trompait indéniablement, mais selon Wells la machine fonctionnait. « C’est-à-dire qu’elle disparut, mais ne réapparut pas, bien que j’eusse attendu dans la pièce, sans dormir, jusqu’aux petites heures. […] Cela fait maintenant un demi-siècle que je porte ce fardeau. Je sais que je dois mourir bientôt. Dussé-je rendre ces faits publics, on les balaierait aujourd’hui comme étant les divagations d’un esprit épuisé par l’âge, incapable de distinguer la fiction de la réalité, la vie réelle des élucubrations naïves de sa jeunesse. Alors j’en laisse le soin à la fin de notre millénaire où je suppose que, si l’Homme a maintenu le cap sans désastre majeur, les principes de l’invention de Tania seront bien connus ». Et Wells d’enjoindre à son destinataire de se rendre au 26, Midnapore Meuws, à Londres, pour assister à l’éventuelle réapparition de la machine – et, surtout, de Tania. Et en effet, alors que David se remet difficilement d’une nuit de débauche, la machine surgit, dans une explosion. Sans Tania, dont il reste cependant les sous-vêtements, « encore chauds et froissés comme par le corps de leur propriétaire, encore embaumés de son parfum ».

Quand la Machine surgit de nulle part, David n’est pas au mieux. Ses parents sont morts dans un accident de la route quand il avait dix ou onze ans. Son ex-petite amie, Anita, est décédée des suites de la maladie de Creutzfeldt-Jacob. Par-dessus le marché, il est sans nouvelles de Bird, son ancien camarade, en raison d’une terrible dispute à propos d’Anita. Et un malheur n’arrivant jamais seul, il apprend que ses malaises – crises paralytiques, tremblements, grande faiblesse, diarrhées – sont vraisemblablement des symptômes d’une contamination par l’ESB – la maladie de la vache folle, qui a déjà emporté celle qui aurait dû être la femme de sa vie. David prend alors un long congé professionnel pour tenter d’arracher à la Machine tous ses secrets. Seul, abandonné des siens, condamné, il pense au suicide, mais l’artefact de Tania lui offre une porte de sortie, une occasion inespérée de mettre les voiles en beauté. Plutôt que de retourner dans le passé – erreur qui coûta sans doute la vie à l’assistante de Tesla – il décide de faire un bond de cinq cents ans, dans l’espoir – fidèle en cela au positivisme de Wells – que la science de 2500, qu’il suppose très avancée, le débarrasse de ces « asticots » qui lui rongent le cerveau. En novembre 2000, David est enfin prêt. En théorie, la Machine est opérationnelle. Dans ses bagages : du matériel de survie en pagaille, un ordinateur portable à batterie solaire, une bible King James, quelques classiques de la littérature et, bien sûr, un exemplaire de La Machine à explorer le temps.

Après Londres

Dave émerge en l’an 2500 après Jésus Christ. Il y découvre une Angleterre tropicale, en ruines, et, surtout, complètement déserte, abandonnée aux bêtes et aux plantes sauvages. Serait-il le dernier homme sur Terre ?... Que s’est-il donc passé ici ? Notre malheureux héros, qui bénéficie d’une rémission, remonte alors sa terre natale, jusqu’en Écosse, à la recherche d’âmes qui vivent – et du temps perdu…

En 2500 les glaces polaires ont fondu, les terres ont été redessinées par la montée des eaux. Brûlante, marécageuse, la Grande-Bretagne de l’an 2500 s’avère pire encore que celle du Monde englouti de Ballard : la population semble cette fois avoir totalement disparu… C’est donc accompagné d’un affectueux puma au pelage sombre que David Lambert, seul au monde, explore un peu la capitale avant de lentement remonter le pays vers les Highlands, périple au cours duquel il contemple, interdit, les ruines de notre civilisation décimée par les changements climatiques, les guerres et les épidémies – fléaux dont il découvre parfois d’infimes traces.

Toute chose est un détritus en puissance. Y compris l’Homme. La leçon est d’autant plus cinglante que Wright n’endosse jamais le rôle du prêcheur écolo. Pour les capitalistes véreux et les résistants verts, vous repasserez. Tout juste David trouve-t-il de rares informations indiquant qu’un état d’urgence aurait frappé le pays dans les années 2040, et que la population londonienne aurait été massivement évacuée par l’armée. Évacuée, vraiment ? Mais, à quoi étaient donc destinés ces cheminées, ces fourneaux aux briques écroulées, ces bulldozers ?... Images fugitives des camps de la mort. Fosses communes. Millions de morts. Centres de suicide assisté… « Il n’est pas prouvé que nous soyons responsables, écrit David, mais la chronologie est troublante ». Comme il le rappelle plus loin, « un bon archéologue ne tire pas de conclusions rapides ». D’autant que la tragédie aurait eu lieu très tôt, quelques décennies seulement après son départ. Mais comment ne pas s’interroger : « Il y a dans nos lois une chose que je n’ai jamais comprise : si tu collais de l’arsenic dans le thé de ta grand-mère, on te coffrait pour meurtre ; si tu empoisonnais, cavalièrement, un pays entier avec des déchets industriels, tu avais droit, au pire, à une amende dérisoire ». Moins Cassandre que visionnaire, Ronald Wright se contente de nous montrer, à travers le regard et la plume de son personnage, à quoi notre monde pourrait ressembler demain, dans cinq cents ans. Une jungle, des marécages, un soleil de plomb, des mutations, un supergazon transgénique. « Le temps est peut-être, comme l’a dit Unamuno, “un fleuve qui prend sa source dans l’avenir”, mais l’eau en est opaque et nous sommes des poissons sans yeux ». L’impossibilité du voyage dans le passé dans Chronique des jours à venir nous apparaît alors clairement comme une parabole des choix inéluctables auxquels nous sommes confrontés et qui, parce qu’ils engageront l’ensemble de l’humanité et des êtres vivants, conduiront au salut, ou à la destruction.

Pendent cent cinquante pages, David Lambert est le dernier homme sur Terre. Pas âme qui vive – sinon animale –, pas même le moindre vampire. Dave est seul avec ses souvenirs, sa musique, ses poèmes – et, surtout, avec les lettres qu’il écrit à Bird et Anita, dont le roman est constitué. « J’ai passé toute la nuit de Noël assis sur le parapet au-dessus du fleuve, d’où je dominais le doigt dressé de Tower Bridge, à boire du rhum, à boire le silence, à me dissoudre sous Orion, à me dire que les lanternes du monde ont été soufflées mais que celles du firmament continuent à brasiller sans gêne ; que le silence et l’obscurité avaient disparu depuis longtemps sous les dômes de brume orange qui enveloppaient les nuits de nos villes, où les sirènes pleuraient mille tragédies personnelles : overdoses, viols, incendies, suicides ».

Apocalypse Now

Alors, où sont passés les barbares ? C’est en Écosse, sur les rives du Loch Ness, que le blond David rencontre enfin une poignée de survivants. Dès ses premiers rapports avec ces hommes et ces femmes – tous Noirs – aux mœurs moyenâgeuses, il est capturé. Avec ce bond de cinq cents ans, nous sommes bien loin des huit cent mille ans de La Machine à explorer le temps, et pourtant le paysage est plus bouleversé encore, et si David Lambert n’éprouve pas envers ses noirs descendants le dégoût qui saisissait l’Explorateur du Temps au contact des Morlocks, il se glisse pourtant dans la peau de l’ethnologue, bien forcé d’apprendre à connaître leur mode de vie archaïque, mais aussi leurs mythes, aussi étranges que familiers.

« La seule Bête qu’ils avaient à craindre, c’était moi. » écrit David, lucide. La Bête, c’est-à-dire l’homme blanc du vingtième siècle, Judas, suppôt de Mammon. S’il est le dernier homme, c’est seulement au sens nietzschéen, en tant que David représente malgré lui le nihilisme de l’Occident du Progrès, néant de volonté et prélude à la transmutation de toutes les valeurs. Les Blancs ont été supplantés par les Noirs, de la même façon que Moïra (« destin », en grec ancien), la copine black de Bird, avait succédé à Anita, morte de la maladie de Creutzfeldt-Jacob – symbole s’il en est de l’hybris de l’Occident puni par sa némésis. David Lambert est donc bien le dernier homme, celui de son temps, le dernier Gentil, l’ultime responsable du désastre. Il vient de Londres – Babylone. Il est l’Eloïs wellsien, rejeton d’un peuple déjà mort, réminiscence d’un monde qui creusait sa propre fosse avant d’y faire l’autruche.

Les survivants, les Morlocks anglicans de 2500, font ce qu’ils peuvent. Ils récitent des extraits de l’Ancien Testament dans une « églisse », ont construit un passionnant mythe originel mêlant le monstre du Loch Ness, la catastrophe qui a décimé l’humanité, et l’Apocalypse de Jean. Les prières sont récitées dans un anglais élisabéthain qu’ils ne comprennent qu’à moitié, et parlent un sabir dégénéré (« Dieu damne tes pieds ! Faut pas nier ça que j’ai dit. »), tragique évolution du langage en novlangue. Les icônes de notre civilisation marchande ont été soit détruites, soit recyclées : ainsi le « M » arrondi d’une célèbre chaîne de restauration rapide devient-il chez ces rudes villageois l’étendard d’un clan, les MacDonald. Ils font ce qu’ils peuvent, mais savent-ils ce qu’ils font ? Même s’ils incarnent l’espoir d’un repeuplement, d’un nouvel essor de l’humanité, ils semblent surtout condamnés à la décadence dont les animaux des Fables de l’Humpur de Pierre Bordage étaient victimes.

Le chef du village, Macbeth (sic) est « le portrait craché d’Orson Welles ». À son contact, David Lambert prend conscience que lui-même n’est qu’un anachronisme, une ruine au visage de prophète. Flanqué de sa dangereuse Lady, Macbeth paraît d’abord de la trempe d’un Achab (Moby Dick) ou, mieux, d’un Kurtz (Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, qui inspira le film Apocalypse Now) : d’une grande intelligence, habile à manier les symboles, mais l’âme saisie par la folie, c’est un possédé tel que la littérature en raffole. Mais si la voix maléfique de Kurtz était à la fois symbole de la folie coloniale et annonce des massacres à venir, celle de Macbeth paraît surtout désemparée et, en dépit de sa violence, n’a rien de foncièrement démoniaque : le mal, en vérité, est déjà fait. Mais Chronique des jours à venir, certes moins féroce, plus triste – et plus explicite –, fait le même constat que la nouvelle de Conrad : le Progrès, qui dans nos contrées est célébré comme le dieu tout puissant qui aurait terrassé celui des Chrétiens, n’est rien de plus qu’une mauvaise blague, une valeur qui prétend indiquer la direction à suivre alors qu’elle-même est dénuée de sens. À quoi auront servi, en vérité, la Culture, la Technique, les Lumières ? Au massacre, comme chez Conrad, ou à la mort de milliards d’individus, comme ici. À la ruine. Au Mal. C’est pourquoi, sans doute, Macbeth comme Kurtz ne sont jamais vraiment condamnés par leurs créateurs.

La représentation de la Passion par les villageois, jouée un vendredi saint, en dit d’ailleurs moins sur la dévotion de ces gens, que sur leurs valeurs, héritées des grandes catastrophes évoquées plus haut. De tous ses épisodes, c’est celui de la trahison de Jésus par Judas qui suscite les plus vives réactions : « L’argent n’était pas seulement le salaire de Judas ; c’était une abomination, le symbole du monde déchu ». Pour David Lambert cependant, c’est bien la crucifixion qui importe. C’est sur la croix en effet, que s’ouvre pour lui la dernière partie du roman, « Tithon ». Dans un puissant flux de souvenirs nous est enfin révélé le nœud sanglant, au cœur du récit, du drame qui liait David, Bird et Anita. Et bien qu’athée (« Alcool et christianisme : les deux grands narcotiques occidentaux », écrit-il en buvant une rasade de rhum), David saisit là, mieux que quiconque, le message du Christ : « Je n’avais pas la foi ; seulement de la pitié. Le sort du Christ m’avait toujours navré, et je l’avais toujours admiré pour sa façon obstinée de narguer l’establishment de son époque. Mais je ne peux pas croire qu’il était le Fils de Dieu, sauf au sens où nous le sommes tous, et d’ailleurs c’était peut-être là tout ce qu’il voulait dire ». Ô combien bouleversante est la tirade de David sur sa croix, reprenant Marc, XV : « Eloï, Eloï, lama sabachthani ? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Cette lamentation, empruntée par Marc à l’un des psaumes de David, est le moment de la compréhension. Les Eloïs, est-il besoin de le rappeler, étaient dans La Machine à explorer le temps les très lointains descendants de nos civilisations positivistes, dont ils étaient à la fois l’ultime aboutissement et la cause de la chute : heureux en toute chose, ils n’avaient plus besoin d’aucune des vertus qui leur donnèrent le jour. À travers l’injonction christique, et puisqu’il n’est pas Dieu, c’est à sa propre civilisation que David s’adresse haut et fort ; il se sent trahi. Mais aussi, et surtout, sans qu’il y soit fait allusion, David nous renvoie violemment, par sa lamentation, à la disparition de l’être aimé – Anita –, déchirement du temps ressouvenu. Sur sa croix, David comprend qu’il ne tient qu’à lui, en définitive, de retrouver les siens. Quand la plainte devient prière.

Tithonus

Chronique des jours à venir est avant tout un grand et triste roman de l’amour fou, éternel – un grand récit du deuil impossible. Tout ce que fait David Lambert est lié, d’une manière ou d’une autre, à son amour perdu ou ses parents disparus. Perdu, disparus, vraiment ? Est-il certain que la machine ne permet pas de retourner dans le passé ?... « Je suis hier », glissait Anita sur une carte postale d’Assouan. David retrouve la citation complète, extraite du Livre des Morts : « Je suis Hier, je connais Aujourd’hui, je suis le Phénix qui tiens le grand livre de la création et des choses encore incréées ». Incréées ?... Et si toute cette aventure, des pumas londoniens au Golgotha écossais, était seulement rêvée par une âme souffrante ?... Un canular, comme suggéré dès l’apparition de la lettre de H. G. Wells ? Mieux : et si le roman était, comme La Mémoire du vautour de Fabrice Colin, enchâssé dans la mort de son narrateur ?... Vous n’en saurez rien, mais les remises en causes de la réalité de ce que nous lisons sont trop nombreuses pour n’être que les fruits de l’imagination d’un critique obsédé par les schizos.

Il y a, d’abord, cette troublante coïncidence anagrammatique : Tania, la maîtresse de Wells, et Anita, l’amante défunte, ne sont-elles qu’une personne unique ?... Anita vit-elle encore, quelque part dans les plis du Temps ?... Ensuite, page 86, ce discret aveu schizophrénique de David : « Il devient difficile de séparer le moi du non-moi. Je me sens, de façon obscure, responsable de toutes les souffrances du monde ; et les souffrances du monde enflamment mes blessures à moi. Tout se confond : la machine, l’absence monumentale de Tania, les nouvelles de Chine et du Nigeria, la mort d’Anita… », aveu prolongé quelques pages plus loin par une image a priori anodine : « […] je suis immortel parce que je suis déjà mort ». À deux reprises au moins, David évoque, le plus sérieusement du monde, cette sensation d’être mort. Page 173 d’abord : « Et si en fait j’étais aussi mort qu’une momie, et que cet enfer vert peuplé de terreurs et de doutes soit un pays inconnu à l’intérieur de ma tête ? Et si c’était ça ? Je ne crois pas à la survie du moi après la mort, mais pourquoi l’instant même de la mort ne serait-il pas, subjectivement, éternel ? ». Pages 390-391 ensuite : « Plusieurs fois dans ma vie, après avoir vu la mort de près, j’ai eu par la suite le sentiment que peut-être je n’en avais pas réchappé, que la maladie avait en fait été mortelle, que l’escalier en colimaçon de Mantlow s’était effondré sous moi, qu’en dérapant, la moto de mes seize ans était passée sous le camion, dont les énormes roues n’avaient pas raté mon crâne ». N’omettons pas non plus de mentionner ce rêve étrange, décrit pages 214-215, où Shakespeare dirige le Songe d’une nuit d’été ; David joue Bottom, avec sa tête d’âne, et Pyrame chante : « Maintenant je suis mort / Maintenant je m’envole / Mon âme est dans le ciel…/ Maintenant meurs, meurs, meurs, meurs, meurs ». La reine des fées et protectrice de la Nature, quant à elle – Titania –, est bien entendu, pour David, un nouvel avatar de Tatiana/Anita, ainsi qu’un nouveau symbole de notre chute annoncée (dans la pièce, Titania désigne les discordes humaines, les dissensions, comme l’origine du mal).

Mais le plus intéressant est encore à venir… Pages 414-415, David s’amuse à rédiger deux versions, radicalement différentes, de sa notice nécrologique. La première, sans surprise, est conforme aux événements décrits dans le roman, c’est-à-dire fantastique, invraisemblable : Lambert n’y est-il pas décrit comme « le premier homme (mais pas la dernière personne) à voyager dans le temps » ? La seconde, vertigineuse, quoique beaucoup plus terre-à-terre, évoque un esprit original, une enfance difficile – quoi de plus naturel, après la mort accidentelle de ses parents la veille de Noël ? – et des séjours en hôpital psychiatrique… « Est-ce que je suis fou à enfermer ? Ou bien piégé dans mes échos interminables de mon propre glas ? » se demande-t-il, piégé dans son monde à la terrible perfection, qui prend corps par le verbe. Et que penser des fréquentes allusions aux travaux sur le temps et les rêves de J. W. Dunne ?...

La machine de Tania, éminemment matricielle (« J’ai fini par m’extraire du ventre de la machine »), est surtout destinée à subvertir le Réel (d’où, peut-être, sa troublante ressemblance avec le virus du Sida) : elle seule pourrait, peut-être, l’aider à retrouver les défunts qui le peuplent. Mais aucune renaissance, aucune résurrection n’est possible. Oh, Lambert trouve bien en Mailie, une jeune villageoise du clan Macbeth, à la fois une mère (elle l’allaite !) et une amante. Mais les simulacres ne sauraient remplacer l’absolue singularité d’une mère ou d’une femme aimée. David, loin de devenir une légende comme chez Matheson, est plutôt semblable à Tithon, à qui Zeus accorda l’immortalité, mais pas la jeunesse éternelle : tandis qu’Anita s’éloigne, présente seulement par son absence, il se dessèche – lentement, inexorablement.

À la recherche du temps perdu

Ainsi les altérations du Réel, loin d’atténuer la portée du roman, la décuplent : écartant l’aventure exotique – plus besoin du Congo ou de l’Amazone : la Tamise suffit –, Ronald Wright nous plonge dans les abîmes d’un esprit fou de chagrin, oscillant entre démence et génie, terrassé par la perte successive des êtres qui lui étaient chers – ses parents, son amour, son ami – dont le souvenir est mélancoliquement ressassé. Dans la Passion jouée chez les Highlanders de Macbeth, Jésus/David prétend être venu dans le monde pour témoigner de la vérité. Et Pilate de répliquer : « Qu’est-ce que la vérité ? ». Pour David Lambert, il ne s’agit rien de moins que de « la question la plus subversive de la Bible, la plus civilisée ». Peu importe, en définitive, que David Lambert soit le premier explorateur du Temps ou un schizophrène encerclé dans son délire. La seule vérité qui soit est celle de l’amour, du sentiment de David pour ses parents, pour Anita/Tania/Titania. Si David cite Derrida (« Il n’y a rien en-dehors du texte, comme disait l’autre »), est-ce seulement pour le railler ou, en fait – comme cette pluie miraculeuse après la Passion –, pour subtilement nous mettre sur la voie de la compréhension ?... David Lambert ressemble un peu au personnage de Miroirs noirs d’Arno Schmidt, pour qui écrire, fut-ce pour des morts, importait plus que repeupler la planète dévastée. L’expérience subjective prime définitivement sur la réalité objective. Le rêve, la littérature, les souvenirs, la poésie – l’imaginaire – ne sont pas vains. La plus belle leçon de cette magnifique « romance scientifique », c’est l’épitaphe d’Anita qui nous la donne :

« L’amour en vérité – est le baume des cieux.
Aucun péché ne souille celle – qui use de cette épice. »

Olivier Nol