Sculpteurs de ciel
de Alexander Jablokov
aux éditions Gallimard ,
collection Folio SF
Genre : SF
Sous-genres :
  • Space opéra

Auteurs : Alexander Jablokov
Couverture : Getty Images
Traduction : Bernard Sigaud
Date de parution : septembre 2007 Réédition
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 480
Titre en vo : Carve the sky
Parution en vo : 1991
Première parution : 1994

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Sur la base d’un chef-d’œuvre, Alexander Jablokov écrit un roman inabouti

Alexander Jablokov est un auteur américain né en 1956. Il devient écrivain professionnel en 1988 et publie son premier roman, Sculpteurs de ciel (Carve the sky), en 1991. Suivent quatre autres romans dont Le Projet Nimbus (Nimbus, 1993), seul autre livre de l’auteur traduit en France. Il est aujourd’hui directeur marketing d’une société de services financiers, et projette de publier un sixième roman.

Space oper-art

La Terre, 2358, après la chute de la précédente civilisation mondiale russe. Vanessa Karageorge, membre de l’Academia Sapientiae – une organisation cherchant à remettre l’humanité dans le droit chemin à travers l’expansion des domaines artistiques –, doit réceptionner une œuvre de Karl Ozaki, sculpteur génial mort vingt ans plus tôt. Mais la transaction échoue et l’objet tombe entre les mains de Lord Monboddo, Interrogateur de Boston, grand amateur d’art et accessoirement membre des services secrets.

La sculpture, représentant le Christ mort, est exceptionnelle car incrustée de gros morceaux de ngomite, cette matière artificielle créée par une race extraterrestre très ancienne et disparue, les Achérusiens. Or la ngomite est extrêmement précieuse. Monboddo, avec l’aide de son Sénéchal Anton Lindgren, part donc à la recherche des origines de la statuette. Mais ils ne sont pas les seuls sur le coup : outre l’Academia Sapientiae, les Technos des satellites joviens s’intéressent aussi à l’objet, dans le cadre d’une lutte de pouvoir les opposant à l’alliance Terre-Mars-Lune.

L’art au centre du récit

Le space opera a produit une majorité de romans tournés vers l’aventure et l’exotisme, la découverte et l’évasion, sacrifiant souvent l’intrigue et les personnages à une action menée tambour battant. Introduire l’art au centre d’un récit de ce genre était donc une idée originale et intéressante. Dans Sculpteurs de ciel, Alexander Jablokov la développe aussi bien sur le fond que sur la forme.

Commençons par la forme, car c’est ce qui frappe le lecteur en premier lieu. Le style de Jablokov est soigné et fluide, malgré une densité due à une multitude de métaphores ou de tournures littéraires. Son langage, très imagé et riche, a un petit côté poétique : « Dans ce Déambulatoire, les deux périodes se répondent d’un bout à l’autre des siècles et sont surprises de se reconnaître ». L’auteur est particulièrement inventif dans les descriptions de lieux et de personnages, dont les postures ou attitudes sont brossées avec finesse et contribuent à mieux cerner leur personnalité : « Avec son long nez et sa façon de pencher la tête en avant et de l’agiter de droite à gauche, il donnait l’impression d’un échassier dansant dans le ressac ». Dommage que l’accumulation de ces formules provoque, à la longue, une certaine lourdeur et une impression d’artificialité qui ralentissent la lecture. Mais ce choix a un sens car il illustre le thème artistique du roman en le sublimant parfois : « Pour lui, une belle pièce devait reposer dans le temps tout comme cette figurine reposait sur fond de velours noir. Sinon, elle serait perdue dans un scintillement dépourvu de signification ».

On en arrive au fond. Alexander Jablokov donne une place inhabituelle à l’art en faisant d’une statuette le point focal de Sculpteurs de ciel. L’intrigue se développe autour d’elle, de son origine, de sa valeur supposée, et de ce qu’elle évoque chez les personnages qui la possèdent ou la recherchent. Que cet objet soit au centre des préoccupations économiques et politiques de tout un système solaire montre l’importance que revêt l’art pour l’auteur, qu’il considère comme fondateur et structurant pour une société humaine – l’Academia Sapientiae, même si ses objectifs ne sont pas toujours clairs, place l’art au centre de la reconstruction de la civilisation – et même, carrément, pour l’univers (ou en tout cas la perception que l’on en a) : « L’œuvre est plus forte. L’univers est plus faible », déclare John Addison, artiste de talent, puis plus loin : « J’ai repoussé encore un peu plus la surface de l’univers. On y est trop à l’étroit ». On verra plus loin que le résultat n’est pas à la hauteur, mais l’intention est là et mérite d’être soulignée.

Univers et personnages

Cette recherche artistique se retrouve dans l’univers du roman, qui nous est dévoilé par petites touches comme lors de la genèse d’un tableau. Son histoire, ses codes moraux et sociaux, ses institutions, sont révélés petit à petit et forment au final un ensemble solide et cohérent. Jablokov évite les grandes explications – même si les textes en début de chapitre (extraits de biographies, d’encyclopédies, etc.) donnent des indications directes au lecteur. Il préfère passer par les dialogues, plus dynamiques et subtils, au risque de forcer le naturel de temps en temps. Cette approche progressive fait de Sculpteurs de ciel un récit ancré dans l’époque qu’il dépeint, comme s’il avait été écrit par un romancier de ce temps-là.

Cela tient particulièrement aux nombreux détails historiques donnés par Jablokov. Contrairement à beaucoup d’auteurs de science-fiction décrivant une époque à venir, il fait référence aux siècles qui précèdent l’histoire du livre et succèdent à la nôtre. Jablokov invente un passé entre notre présent et son futur, une Histoire (essentiellement artistique) qui englobe celle du lecteur mais ne s’y limite pas. La place de l’Histoire est d’ailleurs un thème secondaire très prégnant : le poids du passé, un passé terrible et sanglant, empêche les hommes d’avancer, de se reconstruire. La réflexion d’Anton : « Il était citoyen d’une planète où avaient déjà vécu trop de gens », concorde avec l’opinion des Technos pour qui une évolution radicale ne peut être initiée que par une rupture avec le passé. Même l’Academia Sapientiae, pour qui le patrimoine culturel de la Terre est un trésor inestimable, reconnaît les difficultés à relancer la machine de l’humanité : « L’utopie n’est pas un lieu. C’est un processus. Tout processus implique l’inquiétude ». Son objectif n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de la Fondation d’Asimov, chez qui l’Histoire avait une importance similaire.

Les personnages ne sont pas laissés de côté. Jablokov, de la même manière que pour son monde, nous fait découvrir leur personnalité peu à peu. Celle d’Anton est particulièrement riche et difficile à cerner. Ses deux visages – amateur d’art et agent secret – se mêlent sans que l’un prenne le pas sur l’autre. D’ailleurs ni l’un ni l’autre ne constitue la motivation première d’Anton, pour qui cette histoire est en fait un nouveau départ dans une vie devenu monotone : « La douceur de vivre passe nécessairement par un point culminant. Si cette phase arrive trop tôt dans notre existence, le reste n’est q’une insipide coda, un appendice explicatif ». L’énigme de la statuette va provoquer chez Anton une réaction, dont le catalyseur est Miriam, une ancienne amante : « Lève-toi Lazare. Si tu n’entends pas cet appel, tu seras damné », déclare-t-elle au début du roman, avant de conclure en un écho, plus d’une centaine de pages plus loin : « Maintenant, tu es réveillé ». Leur relation, subtile et profonde, est admirablement bien décrite par Jablokov, et supplante même l’histoire d’amour entre Anton et Vanessa, plus traditionnelle bien que plus importante pour l’intrigue.

Autre personnage intéressant : Théonave de Borgra, un Techno qui joue également double jeu. Non pas pour sa personnalité, peu complexe, mais par le fait qu’il est totalement à côté de la plaque dans ses déductions à propos des rôles des autres protagonistes. Cela fait de lui un être machiste et pathétique, mais surtout il crédibilise à lui seul la situation globale du roman : tous les personnages ne sont pas des James Bond en puissance, ils ne devinent pas tout au premier coup d’œil. Jablokov n’a pas sacrifié la médiocrité des hommes au glamour ce qui, pour une histoire d’espionnage, est assez peu commun.

Une intrigue décevante et une intention non concrétisée

Tous les ingrédients étaient donc réunis pour faire de Sculpteurs de ciel un grand roman. Sauf que, après une mise en place cohérente et prometteuse, l’intrigue ne satisfait pas nos attentes. Déjà, Jablokov, après avoir utilisé la logique et la déduction pour démêler les fils d’une enquête complexe, se met à faire profiter son héros de coups de chance invraisemblables – la découverte de l’artefact achérusien, par exemple – comme s’il était à court d’inspiration pour faire avancer l’intrigue. Ces « égarements », qui apparaissent à partir de la moitié du roman, sont accompagnés de changements de rythme chaotiques : l’auteur va passer des paragraphes entiers sur des digressions inutiles (la chasse sur la Lune, par exemple), et bâcler certains passages importants pour aller droit au but. Cette discontinuité se retrouve dans la succession des lieux, notamment dans les scènes d’action, où l’on passe du dehors au dedans sans transition, où les héros peuvent mettre trois lignes à faire dix mètres puis une pour en faire cent, sans qu’on n’ait l’impression qu’ils accélèrent. Jablokov donne trop peu d’indications temporelles ou spatiales, pénalisant la crédibilité de certaines situations. C’est d’autant plus marquant sur la fin lorsque les ellipses, trop nombreuses, créent un fort déséquilibre avec le reste du roman.

Cette fin, d’ailleurs, est particulièrement décevante et inintéressante. Les enjeux se révèlent insignifiants au regard de ce qui avait été mis en place. Notamment, le thème de l’art n’aboutit nulle part et ne justifie pas la place qui lui est donnée dans le roman. C’est comme si l’on plongeait la main dans un tas de poudre d’or sans en extraire de pépite : on n’en ressort qu’une poignée de poussière dorée qui s’échappe entre les doigts pour ne laisser dans la paume que quelques traces vite balayées. L’art est au centre du récit mais n’en constitue pas le cœur, comme s’il n’en avait pas trouvé l’emplacement.

Malgré des qualités indiscutables (un monde et des personnages consistants, un style soigné, un thème original), Jablokov est donc passé à côté de son sujet, produisant un roman qui ne concrétise pas ses intentions initiales. Sculpteurs de ciel nous laisse au final un fort sentiment de regret, et on le referme avec un soupir désappointé, en se disant qu’on n’est pas passé bien loin du chef d’œuvre.

Jérôme Lavadou