Fosse commune
de Kenan Görgün
aux éditions Fayard
Genre : Fantastique

Auteurs : Kenan Görgün
Date de parution : août 2007 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 424
Titre en vo :
Première parution : août 2007

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Where is my mind ?

Après un livret de poésie (Mémoire d’un cendrier sale), un recueil de nouvelles (L’enfer est à nous) et un premier roman (L’ogre c’est mon enfant) restés confidentiels, l’auteur belge d’origine turque Kenan Görgün, né à Gand en 1977, publie chez Fayard, en français, un récit complètement fou, Fosse commune, baroque history of violence qui commence dans l’anticipation visionnaire façon Stéphane Beauverger pour ensuite, après un glissement de temps très dickien, plonger dans les tréfonds de l’Amérique – celle de James Ellroy, de Cormac McCarthy, de Hubert Selby Jr, de Stephen King ou de Jim Thompson.

Sin City

New Valley, 2016. Randall Hollister, alias « le Voyageur » (sa signature quand il tague les chiottes du lycée) jeune cocaïnomane « toujours sur le point de mourir » dont la vie n’est qu’oscillation entre transes hallucinatoires et chutes libres, n’en peut plus de sa vie merdique. Il faut bien avouer que la prostitution à tous les coins de rue, la neige pourrie fourguée par Mr Remède, la pauvreté généralisée et l’insécurité permanente ne constituent pas exactement les conditions idéales pour favoriser l’épanouissement personnel… Même l’eau, devenue rare, est dramatiquement rationnée. Partout, « la Folie terminale gangrène les âmes ! » Précisons aussi qu’une troisième guerre mondiale est passée par là, prélevant son tribut hors de prix. New Valley, c’est un peu Sin City : on y est moins humain que biologiquement vivant. C’est ce que ne supporte plus Randall, pour qui le pire est à domicile. Elephant Mama, Moby Dick, la Putain, Il Monstro, Marie pleine de crasse – sa mère, énorme, sale, puante. Sa mère, qu’il décide de tuer avec les roues et le pare-choc de sa Sierra. Ça se passe comme dans un rêve : « elle marche si lentement, c’est fou, ça finit par donner le sentiment que le monde se meut autour d’elle et non l’inverse ». Mais elle finit par crever, la grosse… Hanté par l’horreur de son acte, fuyant les autorités, Randall rend une dernière visite à son dealer messianique préféré, Job, ou « Sir Arthur Cocaïne Doyle » si vous préférez, et se réfugie dans une foutue zone interdite. Il franchit les remparts d’une ville morte, DeepCity, où tout n’est que ruines, ruines, ruines. Sauf que ! Soudain ! Randall est projeté en 1961, quand la planète était encore bleue, la veille des festivités du 4 juillet. Aucune explication, scientifique ou pas. Randall est en 2016, et l’instant d’après, il est en 1961. Allez comprendre ! À DeepCity tout est propre. Calme. Paisible. Enfin, paisible, en apparence seulement ; en réalité le ver est dans le fruit : Randall est témoin, dans un orphelinat, du viol de plusieurs fillettes par une bande de dégénérés guidés par l’énigmatique Sourire Suprême, l’homme au faciès de Joker. Après que Randall a alerté la police, tout s’enchaîne. Le shérif, Jim Thompson (tiens, tiens) refuse de voir la fête nationale de sa petite ville souillée par cet acte atroce. Avec ses hommes, Thompson embarque les violeurs et les fait exécuter avant de les balancer dans une fosse en bordure de la ville, dans une clairière. Sans même la reboucher. Et ce n’est pas terminé. Afin d’étouffer l’affaire, les flics, qui ont définitivement pété un câble, séquestrent le personnel de l’orphelinat ainsi que les survivantes du viol collectif (vous ne donnerez pas cher de leur peau, et vous n’aurez pas tort)… La pestilence de la fosse gagne la ville et, alors que DeepCity est mise à feu et à sang, théâtre d’un invraisemblable carnage, un monstre de cauchemar fait son apparition, lourd, trop lourd de sens…

Folie terminale

Rien que pour son premier « acte », intitulé « Le siècle des ténèbres », Fosse commune vaut largement le détour ! Délires de camé (« il tournoie dans un puits sans fin ; il y a déjà parcouru une distance inconcevable depuis que les Araignées ont causé l’effondrement du réel »), diatribes céliniennes (« À ma droite, je peux affirmer qu’un type est en train de hurler comme un loup sur une montagne d’immondices grésillant d’insectes, mais auquel nul de prête attention ; ce type est un peu comme une urne où tous les mauvais plans de la vie auraient voté en masse et on n’est pas pressés de connaître le prochain élu, car c’est moche de voir quelqu’un atteindre le bout du rouleau et attraper un rat pour le bouffer, se boire un flacon de white-spirit pour s’endormir, ou s’armer d’un cul de bouteille cassé et déchiqueter sa pomme d’Adam comme s’il cherchait à lacérer non pas la chair déjà mourante mais le péché originel ! »), ritournelle chromozonienne (« Faites qu’on nettoie la Poisse de ce monde ! » répète Randall comme un disque rayé) et même formules damasiesques un peu faciles (« Ils voulaient dynamiser la société ? Eh bien, à défaut, ils l’ont dynamitée ! »), tout s’agence parfaitement en une déferlante verbale inouïe qui atteint son paroxysme avec le matricide shakespearien, pages 39-40, sommet de lyrisme hardcore à la Palahniuk ou à la Franck Miller :

« Ma mère a bousillé ma calandre ! Elle gît là, inerte, offrant au monde un profil de King Kong quand il éclatait son Afrique sauvage et indomptée au pied de l’Empire State Building, tous les deux exhibent un ventre monstrueux, et pour la première fois de sa foutue vie madame Vache Folle dégage de la noblesse et je me prends à la voir, au seuil de sa mort, la femme qu’elle aurait pu être, qui m’aurait pris dans ses bras pour me dire qu’elle m’aimait, malgré mon père, erase & rewind, s’il plaît à nos astres, effacez et reprenez depuis le début, une seule fois ! Oh ! Mais bordel, pourquoi ? Il y a un truc qui se produit là et qui ne devrait pas, il y a ma mère qui tend un bras vers le ciel et essaie de se relever, ma mère qui tire de toutes ses forces diminuées sur une corde céleste et ne réussit qu’à se convulser davantage, et ça me fait hurler comme si j’étais dans un cimetière et que les morts quittaient leurs tombes pour me demander des comptes, était-elle si ignoble, si gênante, qu’elle dût même perdre le droit à une existence misérable ? »

Where is my mind ?

Des morts quittant leur tombe pour demander des comptes : c’est un peu ça, l’histoire de Fosse commune. Si le portrait de notre avenir proche est dressé avec une fièvre communicatrice, il s’agit moins de spéculer sur le monde de demain que de déterrer les racines du mal, dans l’Amérique des mélos de Douglas Sirk. La noirceur de ce deuxième acte, joué à DeepCity en 1961, n’a rien à envier au Jim Thompson de 1275 âmes. C’est terrible, au point même d’en perdre une partie de sa crédibilité, mais n’oublions jamais que la réalité décrite par Randall est éminemment suspecte. Et puis, quand apparaît une créature innommable, version trash des divinités miyazakiennes, le récit bascule encore. L’anticipation devenue roman noir lorgne désormais vers l’horreur pure, gore, grotesque, grand-guignolesque ! Et la crédibilité en prend encore un coup. On n’est pas loin, alors, du splatter à la Joe R. Lansdale (Le drive in), et certains lecteurs, trouvant ça too much, décrocheront sans doute irrémédiablement, mais comme nous le verrons ces outrances n’ont rien de gratuit (en fait, c’est même dans l’excès de sens que réside l’une des principales faiblesses du roman). Ce Léviathan de l’ère moderne prétend être le futur, pas moins, « ignoble entropie de chairs » venue hanter les habitants de DeepCity sous la forme d’un agrégat de cadavres, et animée par Sourire Suprême, qui assène de sa voix d’outretombe : « RIEN NE PEUT ENTERRER L’AVENIR ! » Et à défaut d’être vraiment le futur, cette chose en est au moins la métaphore… Randall le connaît, le futur de DeepCity, comme celui de toute l’Amérique : il en vient ! Ce futur, c’est l’Enfer, il ressemble assurément à cette créature immonde, née du mal perpétré depuis des décennies, depuis des siècles, par ses congénères. « DeepCity a accouché de moi », concède le junkie, à l’issue de son étrange voyage. De lui, c’est-à-dire : de ce jeune homme qui, dans plus de cinquante ans, a tué sa mère.

Mais de quel voyage s’agit-il au juste ? Y a-t-il vraiment décrochage temporel ? Le monstre existe-t-il ailleurs que dans l’esprit torturé, profond (DeepCity ?) de Randall ? Dans son trip, au début du roman, le jeune narrateur ne filait-il pas lui-même la métaphore de l’astronaute, du voyageur ? N’évoquait-il pas, lucide, l’effondrement d’une réalité vraie, première, dont la substance se remodèlerait ?... Faut-il vraiment prendre au pied de la lettre les élucubrations d’un camé qui s’injecte constamment ses doses de coke et qui ne se souvient même plus du prénom de sa petite amie ?... Il y a fort à parier que les espaces-temps arpentés par Randall soient surtout intérieurs : « Il était une fois l’histoire d’un jeune homme ; le temps coulait en lui, l’allégeait, pour l’alourdir soudain ; maman était si grosse qu’elle provoquait des éclipses chaque fois qu’elle passait devant le soleil. Maintenant, c’est en moi que se fait l’éclipse. » Comme dans Fight club, on prend le narrateur pour un autre, pour un certain Tyler. « Espèce de malade… Espèce de malade… Espèce de malade » lui répète un malabar après son arrestation. Randall aurait-il donc tout rêvé, dans son délire de schizo chimique ?...

Une voix singulière

On peine à croire, c’est vrai, à la folie meurtrière des cops affranchis de toute moralité, comme à la réalité fantastique du monstre des enfers. Tout cela échappe à la logique. Alors certes, la logique « délimite le monde réel et guide l’essentiel de nos actes. Lorsque la logique s’absente, tout peut arriver sans que rien ne s’y oppose. » Et certes, le sens de tout cela (nous creusons notre propre fosse) n’aura échappé à personne. On regrettera, au final, que l’attention portée à la cohérence de cet univers ait été un peu négligée au profit du sens – obvie –, et du style – indéniable. Un lien, autre que purement causal, autre que métaphorique ou symétrique, manque entre la DeepCity de 1961 et la New Valley de 2016. Qu’il s’agisse d’un authentique voyage temporel ou d’une expérience subjective, rien ne motive vraiment cette folle aventure. Osons suggérer que ce chaînon manquant pourrait bien être une instance énonciatrice, une dimension métafictionnelle du texte... Mais jouons le jeu. Tout n’est pas réussi, cependant Kenan Görgün possède à n’en pas douter une voix poétique, cinématographique, un peu hystérique, propre en tout cas à faire naître les images les plus étonnantes comme à susciter les émotions les plus vives. Mille références remontent à la surface – nous en avons cité quelques unes –, mais comme le conclut Kenan Görgün, « on n’a rien inventé » – même si en l’occurrence, sa voix est également singulière… Lisez Fosse commune, et vous n’oublierez pas de si tôt le shérif Thompson, Sourire Suprême et Randall Hollister. Allez, retenez votre souffle et plongez dans la fosse...

Olivier Noël

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