Les Falsificateurs
de Antoine Bello
aux éditions Gallimard
Genre : Littérature générale
Sous-genres :
  • Speculative fiction

Auteurs : Antoine Bello
Date de parution : janvier 2007 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 501
Titre en vo :

Lire tous les articles concernant Antoine Bello

Faux et usage de faux

Ecrivain français exilé à New York pour ses affaires, Antoine Bello n’avait pas donné signe de vie littéraire depuis de nombreuses années avant de resurgir en 2007 avec son nouveau et très remarqué roman : Les Falsificateurs, première pièce de ce qui s’annonce comme une saga au long cours dans l’arrière-cuisine de l’histoire. Dispensable mais singulier détail : lorsqu’il fut interrogé sur l’actualité électorale du printemps dernier, Bello n’a pas caché ses préférences en faveur du grand ami de l’Amérique, le seul candidat capable de remettre la France au travail selon lui. Lire son dernier opus à l’aune de cette profession de foi est forcément réducteur mais permet de le replacer dans une éclairante perspective politique.

Les faussaires de l’Histoire

Soit un jeune islandais, Sliv, qui par le hasard d’un recrutement dans un cabinet de conseil en 1991, se retrouve embauché par une organisation internationale clandestine : le CFR (Consortium de Falsification du Réel), dont l’objectif est, en toute simplicité, de réécrire l’histoire. Le roman décrit ainsi la décennie 90 du héros, de la découverte ludique des éprouvettes du petit chimiste de l’histoire aux remises en question existentielles qui le taraudent. Quels sont les objectifs réels de cette organisation ultra secrète qui semble regrouper des milliers de salariés disciplinés à travers le monde et dont la puissance financière est illimitée ? Qui la dirige et l’a structurée aussi efficacement ? Pourquoi autant de vies humaines et d’argent sont-ils mobilisés pour créer des légendes dans les interstices de l’histoire officielle ? Sliv et ses nouveaux camarades de jeu, brûlent de le découvrir. Eux qui ont le pouvoir de modifier le cours des événements passés et donc d’inventer l’avenir, ne perdent-ils pas leur temps et leur âme ? Alerter l’opinion internationale sur des peuples oubliés ou sur des espèces menacées satisfait leur appétit de justice mais ils craignent en permanence d’être les jouets d’une conspiration planétaire qui les engloutira.

Théorie de la relativité

Roman vertigineux, Les Falsificateurs  utilise tous les subterfuges de la fiction pour interroger notre rapport au réel, à la vérité et finalement à l’histoire telle qu’elle se déroule et telle qu’elle aurait pu se dérouler. Il n’est évidemment pas anodin de commencer le récit sur les cendres du bloc communiste et de le clore (provisoirement) à la veille du grand basculement de 2001, dont la brutalité imprévisible termine un chapitre optimiste de l’histoire contemporaine.

Sliv, jeune occidental archétypal, attaché à ses racines et épris de modernité universelle, constitue le parfait poisson-pilote pour relire les années 90. Pour lui comme pour une Europe qui se croit enfin réunifiée, les vieux rêves de
la Révolution soviétique ne sont plus que des pages jaunies dans les manuels scolaires. Place désormais aux échanges globalisés, au progrès technologique et au marché, garants de l’épanouissement individuel. Bello se situe ainsi directement dans la filiation de l’humanisme libéral qui a sincèrement (et trop rapidement) cru à la fin de l’histoire et à une mondialisation heureuse. Puisque les grandes utopies structurantes se sont effondrées avec leur vision figée, le passé (immédiat ou lointain) devient donc cette pâte à modeler souple, modifiable à volonté pour le bonheur du plus grand nombre.

Le CFR est alors l’espace cosmopolite idéal pour mettre en scène des jeunes apprentis sorciers à l’imagination débordante, citoyens du monde un tantinet naïfs, admiratifs mais aussi rebutés par des vieux sages taiseux, gardiens du temple qui en savent plus qu’ils ne veulent bien le dire. Les employés modèles de l’organisation, dont la vie est devenue une année Erasmus sans fin, expérimentent la redoutable plasticité de l’histoire, dont les multiples trous noirs sont autant d’invitations à la réécriture et au détournement. Quelle source n’est finalement pas falsifiable ? Quel événement « officiel » n’est pas susceptible d’être retourné et interprété différemment en variant l’angle de vue ? Loin de sombrer dans une dénonciation paranoïaque d’un grand complot mondial, le livre s’attache à pointer avec beaucoup de justesse la réversibilité de tout fait, de toute vérité dont l’ancrage n’est que relatif. Parfois totalement suranné (quand il s’agit de créer ex nihilo un écrivain du 18ème siècle) ou accélérateur de l’Histoire en marche (les fameux charniers roumains qui ont précipité la chute de Ceausescu), le CFR se mêle de tout, en se croyant capable d’œuvrer dans l’ombre pour les causes qu’il décrète justes.

Les Falsificateurs en dit ainsi long sur son auteur, indéniablement du bon côté de la barrière, représentant assez emblématique de cette élite qui se joue avec aisance des fuseaux horaires et des particularismes identitaires (langue, culture et autres souvenirs lointains d’un monde morcelé). En dépit de ses nombreuses qualités, le roman glisse peut-être trop vite sur certaines questions, à peine esquissées et aussitôt évacuées avec une candeur parfois désarmante. Sans doute le propre des premiers de la classe, peu enclins à se retourner sur leurs exploits passés et déjà curieux des prochains défis à relever.

Les points de suspension de la fin du roman coïncident avec la conclusion du siècle, les héros de Bello, devenus trentenaires, filent à grand train vers un horizon radieux. On a hâte de les retrouver pour observer comment le 11 septembre, nouvelle ruse d’une Histoire décidément indomptable, a fracassé leurs illusions.

Samuel