Les Tours de Samarante
de Norbert Merjagnan
aux éditions Denoël ,
collection Lunes d’Encre
Genre : SF
Sous-genres :
  • SF

Auteurs : Norbert Merjagnan
Couverture : Manchu
Date de parution : mars 2008 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 320
Titre en vo :


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Abattre les murs

L’entrée en littérature de Norbert Merjagnan, c’est le lucky shot fantasmatique de tout aspirant écrivain. Totalement inconnu, il envoie son manuscrit par la poste, et a la surprise de le voir accepté par Gilles Dumay, dans sa prestigieuse collection Lunes d’Encre. Tout simplement. Pari payant pour ce diplômé de Science-Po, ancien pundit du financement de la net-économie qui, en 2005, lâche tout pour fuir Paris et se consacrer à l’écriture.

Et si Les Tours de Samarante a pu se hisser en phase finale des sélections, et décrocher la timbale face aux six cents et quelques manuscrits reçus l’année dernière par Denoël, c’est qu’il a toutes les qualités requises. Toutes, y comprit certainement la petite part de chance nécessaire, et même les défauts presque exemplaires d’un premier roman.

Villes mondes

Sur une terre ravagée par d’anciennes guerres climatiques, les hommes attendent le Seuil, point de convergence prophétique des possibles, et début nécessaire d’une nouvelle ère. La nature dévastée par la folie des hommes, c’est l’Aliène. Inhospitalière, elle n’abrite qu’une poignée de tribus nomades. C’est auprès de l’une d’entre-elles qu’Oshagan a trouvé refuge il y a de cela dix ans. Il fuyait alors Samarante, l’une des villes-mondes disséminées de par le monde, derniers havres de l’Humanité, lentes matrices vers une civilisation post-Seuil. Rejeton d’une aristocratie décadente, Oshagan est le seul survivant de la nuit d’horreur qui a vu tout son clan exterminé par une mystérieuse faction rivale.

À Samarante justement, Cinabre est une préfigurée. Conçue dans les laboratoires de l’Humanie, elle est un specimen d’humain synthétique que ses concepteurs ont voulu parfait. Tellement parfait, qu’ils lui ont donné dès sa naissance une liberté parfaitement inhabituelle chez ses semblables. Une liberté dont elle jouit sans entrave, vivant de son don d’empathie.

Des merveilles de Samarante, Triple A n’a qu’un aperçu lointain. Il est lui aussi citoyen de la Cité des Cités, mais il vit dans son égout le plus infect : la Faille. Un long canyon encaissé qui balafre la ville, et abrite ceux qu’elle ne veut pas voir à l’ombre des six tours qui veillent sur elle. Une manière de défi que Triple A veut relever ce matin-là. Il part à l’assaut des sentiers de la Faille, pour gagner l’esplanade des tours, et escalader la dernière d’entre-elle. À cet instant, il ne sait pas encore que ce sera sa dernière aube.

La même aube qui se lève à quelques milliers de kilomètres de là sur Oshagan. Porté par sa colère et sa soif de vengeance, il a décidé de quitter son exil pour réclamer le prix du sang. Dans la sacoche qui bat à son côté, huit cylindres d’acier. Les huit dernières bombes climatiques qui existent encore. Et ce matin, il prend la route pour revenir à Samarante.

Monde balisé

En dépit d’un titre très fantasy, c’est bel et un bien un roman de science fiction que signe ici Norbert Merjagnan. Exercice difficile pour une première incursion que celui de donner assez de souffle et de cohérence à un univers créé de toute pièce. Encore qu’en la matière, bien rares soient ceux qui créent ex nihilo. Presque toujours les influences affleurent. Et c’est peut-être le défaut le plus visible des Tours de Samarante. On songe à Christopher Priest en premier lieu (dont Gilles Dumay s’enorgueillit – à juste titre d’ailleurs – d’être aussi l’éditeur). Évidemment Schuiten projette l’ombre de ses Cités Obscures, sur les quartiers de Samarante. Impression renforcée par un cousinage toponymique gênant, même si la ville de Merjagnan n’a rien de commun avec le trompe l’œil gigantesque des Murailles de Samaris. Et puis bien entendu, difficile de ne pas songer à la Nouvelle-Crobuzon interlope de China Miéville.

Oui, on songe un peu à tout cela, mais Norbert Merjagnan n’a pas gagné son ticket pour le paradis par hasard. Il a aussi suffisamment d’audace et de témérité, de personnalité, pour imposer sa propre vision. Et du coup, on va beaucoup lui pardonner. Pardonner de trop se chercher en matière de style. Pardonner aussi de confier son intrigue à des personnages parfois bien stéréotypés. Et pardonner enfin, une non fin, qui ne peut qu’ouvrir sur un deuxième tome. Et de fait deux autres sont d’ores et déjà prévus. Car Les Tours de Samarante monte doucement en puissance. Au prix de quelques trouvailles inspirées, d’un background sans faille et d’une sincérité dans l’écriture qui ressemble à de l’abnégation, on va se laisser emporter vers un climax endiablé. Et on se dit qu’avec seulement un peu plus de métier, Merjagnan aurait frôlé la démesure, ou bien n’aurait pas eu le culot de s’y attaquer. Car c’est bien ce qu’il y a de plus remarquable chez lui. Il en a ! Du talent, de l’estomac et du cœur. Assez de tout ça à la fois pour qu’on lui pardonne tout. Il en résulte, derrière la noirceur de son univers, une fraîcheur qui fait un bien fou, et sauve tout. Alors c’est, bien-sûr, un pistolet à un coup. Maintenant qu’il a conquis, il va devoir convaincre définitivement, mais c’est un auteur prometteur, plein d’espoir, qui vient de faire son entrée dans le grand bain. Alors en attendant la suite, bienvenue, et content de vous connaître, M. Merjagnan.

Eric Holstein

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