Interview : Norbert Merjagnan

aux éditions
Genre : SF
Date de parution : 0000 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
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Norbert Merjagnan débarque avec un premier roman ambitieux et plutôt réussi, en tout cas prometteur. Il fallait, bien évidemment, en parler un peu plus en détails avec lui.

ActuSF : Bon, on commence classiquement avec la fiche de police : état civil, profession, parcours littéraire ?

Norbert Merjagnan : "Je suis né sous de Gaulle !" (c’est un ami qui dit ça, guère plus vieux). Donc, ça fait : trente-neuf ans. Treize aux côtés de mon épouse et quelques années auprès de nos deux fils.

J’ai travaillé dix ans au siège d’un établissement financier, à faire des choses étranges, autour de l’Internet. Ça n’avait pas de titre. C’était au temps où, sur le Net, on s’en passait. Je suis, aujourd’hui, sans profession fixe. Je n’écris pas vite : il me faut du temps et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai tout lâché.

Les Tours de Samarante est mon premier roman. La seule chose que j’ai publiée, avant, c’est un article sur les nouvelles technologies d’identification, dans une petite revue (Autres Temps, 1996, introuvable !).


ActuSF : Quels ont été les auteurs qui t’ont le plus influencé ?
Norbert Merjagnan : Je vais te livrer une expérience qui m’a surpris. Peu après avoir écrit la fin du roman, j’ai commencé à sentir remonter dans ma tête des images vieilles de plus de vingt ans, des fragments de La Vie devant soi. Et tout d’un coup, j’ai compris qu’un lien existait entre Triple A et ce récit extraordinaire d’Emile Ajar-Romain Gary. J’ai découvert ça après. Durant la phase d’écriture, c’était une influence qui ne se montrait pas. Combien d’autres influences cachées peuvent ainsi être à l’œuvre ? Nombreuses, sûrement.

Autrement, il y a des auteurs qui ne me quittent pas : Apollinaire, Borges, Proust, Céline, Roubaud, Calvino, Lovecraft, Wells, K. Dick, Gibson, Pratchett, Vargas…


ActuSF : Y-a-t-il eu beaucoup de retravail sur le manuscrit ?
Norbert Merjagnan : Quand il m’a retourné le manuscrit annoté, Gilles Dumay m’a prévenu que la réécriture ne serait pas considérable. C’était peut-être pour me rassurer ? J’ai pris un mois pour retravailler ce qui n’allait pas : épurer des dialogues, fouiller des descriptions, clarifier quelques scènes. Et ajouter un épilogue, le chapitre final. À ce moment précis, les remarques de mon éditeur ont été cruciales. J’ai parfois eu l’impression qu’il comprenait mieux que moi des points de la trame, qu’il était parfaitement en phase avec l’histoire. En fait, il y a eu comme une inversion durant cette période. Avant, l’univers des cités, Samarante, Treis, Idris, était le mien. Après, nous étions deux au service d’une même histoire. J’ai eu la même impression lorsque j’ai reçu les premières esquisses de Manchu. L’idée que je n’étais plus qu’un auteur parmi d’autres, autour d’un monde que nous partagions. J’aime cette idée, elle me porte pour l’avenir de cet univers.


ActuSF : Comment est né l’univers de Samarante ?
Norbert Merjagnan : Il y a sur une étagère, dans la pièce où je travaille, un carnet brun de notes et là-dedans se trouve transcrits les principaux mystères des Cités mirandiennes. Les personnages des Tours de Samarante, alors qu’ils se dirigent irrémédiablement les uns vers les autres, découvrent ou détiennent quelques-uns de ces secrets. En réalité, Oshagan, Cinabre et Triple A sont des éclaireurs. Ils m’ont aidé à connaître ce monde. D’un côté, il y a ce carnet ainsi que des notes éparpillées dans mon atelier, de l’autre, il y a ces trois personnages, emportés par un destin intime, qui ouvrent un chemin à travers des lieux, des gens, qui m’étaient parfaitement inconnus. J’ai écrit leur histoire comme une chronique de ces découvertes. A certains moments, il m’a fallu oublier l’existence du carnet. Pour être vraiment avec eux, à leur côté.

Ça vient peut-être du jeu de rôles, cette façon de faire. D’avoir en sa possession les clés de l’intrigue et du monde et de suivre les personnages, y compris dans leurs ignorances, dans leurs surprises, d’aller avec eux à l’aventure, à la rencontre d’un destin. Au bout de ce cheminement, une vision d’ensemble apparaît. C’est vrai pour le lecteur, je pense. Ça l’a été pour moi.


ActuSF : Ne serait-ce que le nom de ta ville "Samarante", et on pense aux Cités Obscures de François Schuitten et Benoît Peters. C’est à dessein ?
Norbert Merjagnan : Tu as vu juste, sur cette influence. J’ai plongé assez jeune dans les Cités Obscures. Il y a d’ailleurs plusieurs thèmes récurrents chez Schuitten et Peters qui m’obsèdent toujours. Celui des brèches, par exemple : des lieux de passage où l’on bascule d’un monde à l’autre. Proust n’a pas décrit autre chose : à partir d’un geste quotidien, le fait de marcher de travers sur un trottoir, il se transporte spontanément et sans le vouloir dans un passé lointain, dans l’enfance. Chez lui, c’est un voyage dans une psychologie temporelle, mais on revient au même pouvoir, celui d’une brèche. D’une rupture dans la matière du quotidien. Ce genre d’évocation vient de l’idée, parfaitement archaïque, que certaines choses sont chargées, électriquement comme symboliquement. Ce peut être un lieu, une période de temps, un objet, une comptine, un être humain. Ou une ville. Et je partage avec de nombreux auteurs, Schuitten et Peters, Pratchett, Borges, cette conviction que certaines villes possèdent un esprit singulier. Une vie propre.

Pour la consonance Samarante-Samaris, je n’y avais prêté attention, mais j’imagine que le tronc commun de ces deux noms imaginaires est Samarcande, perle de civilisation sur la route de la soie.


ActuSF : On a parfois l’impression que Samarante est une ville déserte. C’est voulu ?
Norbert Merjagnan : Ta question m’a surpris. J’ai essayé de comprendre d’où pouvait venir cette impression. Car si Samarante est une ville ancienne, elle reste vivante et peuplée. En renvanche, les descriptions, dans Les Tours, sont souvent subjectives. Elles traduisent ce que les personnages clés voient et ressentent de Samarante. Or, ce sont des marginaux, chacun à leur manière : au début du roman, Oshagan vit depuis dix ans dans les montagnes, parmi les nomades ; Triple A habite dans la Faille, la lie des bas-fonds et Cinabre est une préfigurée, cantonée dans un petit univers élitiste et fermé. Tous les trois voient et traversent Samarante à la marge, en décalage, à l’écart des "vrais" gens de la ville. Peut-être est-ce pour cela qu’ils ne les voient pas ou mal.

Par ailleurs, c’est une autre explication, une partie des habitants vivent et travaillent sous la surface, dans les sous-sols.


ActuSF : Le livre s’appelle Les Tours de Samarante, mais on en apprend finalement assez peu sur ces fameuses tours. Tu peux nous en dire un peu plus ?
Norbert Merjagnan : La découverte des tours, c’est le chemin intime de Triple A. Il rêve de les escalader, de s’affranchir de leur aplomb affiché, de leur rigidité hautaine. Ce que le gamin ne sait pas (ou dont il se fout), c’est que les tours abritent les Ordres, des organisations qui ont en partage le gouvernement des cités : à l’Humanie, le monde vivant, à l’Hebdomande, les machines, à l’Arcopole, la sécurité intérieure, à l’Armée, la guerre… Les Tours symbolisent cette partition verticale du pouvoir.


ActuSF : Est-ce que tu aimerais vivre à Samarante ?
Norbert Merjagnan : J’aimerais être transféré à Samarante dans le corps de l’un de mes personnages. N’importe lequel (pas un qui meurt !). J’aimerais oublier les secrets de ce monde afin de les percer à jour et me battre pour cela.


ActuSF : On a nettement l’impression que cet univers est bien plus dense que ce que tu nous laisses entrevoir, est-ce que tu projettes d’y revenir plus en détail ?
Norbert Merjagnan : Je suis content que tu me m’interroges sur l’univers. Je pourrais en parler pendant des heures. Christine (mon épouse) me demande souvent : "Où t’habites ?" Mais la manière par laquelle j’ai choisi de transmettre, c’est d’écrire. Chaque page est pour moi l’occasion de montrer quelque chose de ce monde, du petit quelque chose autant que du colossal. C’est un peu comme dans un voyage, tu y vas pour voir des monuments, des hauts-lieux de l’humanité, et puis tu croises derrière un camion-poubelle, dans une rue, un type, pas forcément beau, qui a un regard bleu indescriptible, une intrusion inutile qui imprime ta mémoire. J’ai beaucoup d’images, de scènes de ce genre, en tête. Ecrire, c’est leur donner un moyen de partir, de prendre corps ailleurs et d’arrêter de me parasiter.

Bref, ton sentiment est juste : je vais revenir sur ce monde, au moins jusqu’à ce qu’il me laisse en paix.


ActuSF : Ce Seuil dont tu parles et dans l’espoir duquel vivent les humains (au point d’adopter une datation négative, avec en ligne de mire le Seuil), évoque irrésistiblement notre bonne vieille Singularité. Pourquoi cette société qui marche à rebours vers cette ligne de convergence ?
Norbert Merjagnan : Pour moi, l’obsession d’immédiateté qui nous assiège de toutes parts est un leurre. Je pense que la vigueur d’une culture peut être mesurée par sa capacité à se projeter dans le futur et à façonner des horizons théoriques, plus ou moins utopiques, vers où converger.

Le Seuil est la concrétisation de cette idée. J’ai la conviction que l’humanité se dotera, un jour ou l’autre, d’horizons de ce genre pour ses projets à très long terme. C’est déjà le cas, à petite échelle. Dans pas mal d’industries, un projet peut démarrer avec une ligne de mire assez lointaine, à dix ans par exemple. Dans la recherche fondamentale, le très long terme est parfois de mise. Plus un projet repose sur une organisation complexe des moyens et des idées, plus l’horizon peut être lointain. L’important est de ne pas le perdre de vue. Voilà pourquoi, à Samarante, tous les enfants apprennent par cœur l’histoire du Seuil. Le Seuil, à cent-treize années dans le futur, est un nœud de convergence des sciences et des techniques qui doit permettre à l’humanité de faire un bond d’évolution. C’est un projet énorme, à l’échelle d’un peuple entier. C’est le projet d’une humanité qui ne doute pas de sa capacité à agir, quitte à bouleverser son essence fondamentale.


ActuSF : Ton univers est à mi-chemin entre superscience et défiance technologique ? Toi-même comment te situes-tu vis à vis de la technologie ?
Norbert Merjagnan : Ça, c’est une question vache, donc particulièrement intéressante. Je vais partir d’un élément très simple. Je ne fais pas de différence entre un outil primitif, disons une pierre à aiguiser ou un silex, et un moteur de fusion nucléaire. Dans les deux cas, il s’agit d’une chose matérielle, d’une technique et d’un moyen. Selon moi, la vraie question n’est pas dans le potentiel de création ou de destruction d’un artifice humain, mais dans ce qui pousse l’homme à comprendre et à maîtriser ce qui l’environne. Dans Les Tours, une science a existé, par le passé, qui permettait aux hommes de dominer parfaitement les variables pourtant considérablement complexes du climat. Elle a engendré des armes fabuleuses et terribles : les armes climatiques. A l’heure actuelle, en 2008, des scientifiques chinois testent des moyens pour empêcher que la pluie ne viennent perturber le déroulement des jeux olympiques sur leur sol. Tu vois, ce ne sont peut-être que de simples prémisses. Quoi qu’il en soit, la maîtrise du climat sera, à mon avis, source de bouleversements majeurs dans les décennies ou les siècles à venir.

Mais je ne vais pas me débiner. Entre superscience et défiance technologique ? Disons que, dans ma tête, je suis une espèce de druide. J’ai vécu durant toute mon enfance au milieu de ronces, d’insectes, de ruisseaux et de cailloux. La nature me passionne. Je la respecte. J’essaie de la comprendre. Mais pour moi, l’espèce humaine est une part de cette nature. Elle ne lui est pas exogène. Donc, ce que l’homme produit est, ontologiquement, naturel. C’est une perspective non-orthodoxe. Et ça me va. Pour moi, les hommes forment un moteur particulier de la nature, un moteur doté d’une capacité de conception et d’évolution. Là encore, ce qui m’intéresse, c’est de savoir où ça nous mène.


ActuSF : Les habitants de ton univers vivent dans la crainte du passé et l’espoir de l’avenir, c’est une inversion de paradigme insolite. Pourquoi ?
Norbert Merjagnan : Ils vivent surtout dans l’ignorance d’un passé qui n’intéresse personne. Ou du moins, personne de sensé, personne d’actif. Les gens l’ignorent, tout simplement, tournés vers l’espoir considérable que représente l’horizon du Seuil. Dans ce contexte, le savoir historique est le lot d’un très petit nombre d’individus, là encore, des gens à la marge, tout en bas ou tout en haut de la société.

C’est effectivement une inversion de paradigme. Il y a une raison forte à cela, c’est l’un des éléments clés de la suite de l’histoire….


ActuSF : Avec le recul, est-ce qu’il y a des choses que tu referais différemment ?
Norbert Merjagnan : J’essaierais d’écrire plus vite. C’est un vœu pieux.


ActuSF : Pour finir, que peut-on te souhaiter pour l’avenir ?
Norbert Merjagnan : Souhaite-moi de jeter dehors toutes les histoires qui m’occupent (comme si j’étais leur territoire !). Et que ces récits vivent leur vie, avec des lecteurs pour s’en occuper, pour les nourrir, les câliner, les héberger. Ailleurs que chez moi.

 

Eric Holstein