Lilliputia
de Xavier Mauméjean
aux éditions Calmann-Lévy ,
collection Interstices
Genre : Anticipation
Sous-genres :
  • Fantasy urbaine

Auteurs : Xavier Mauméjean
Couverture : Néjib Belhadj Kacem
Date de parution : août 2008 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 445
Titre en vo :

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Dire qu’était attendu ce sixième roman solo de Xavier Mauméjean est à l’art délicat de la litote ce que la Rivière Enchantée du Jardin d’Acclimatation est à une descente en rafting de la Colorado River. Déjà en 2005 alors que sortait Car, Je suis légion, le bonhomme nous en parlait. Il aura donc fallu trois ans d’écriture et de documentation acharnée, entrecoupées il est vrai d’aventures éditoriales diverses, de facéties à quatre mains, de la réédition largement révisée du formidable Ganesha - Mémoires de l’Homme Éléphant, et un passage chez Calmann-Lévy, pour qu’arrive enfin entre nos mains l’objet de cette longue attente.

It’s a small world, after all...

Elcana est venu au monde parfait, mais ça il ne l’apprendra que plus tard. À l’heure où débute de ce roman, il n’est à vrai dire même pas né. Il faudra pour faire sa connaissance, attendre encore trois générations de rudes gaillardes et de rustauds de cette Europe Centrale qui, sans doute pour ne pas s’attirer d’ennuis, tait son nom. Bien qu’adulte il n’atteigne pas le mètre, Elcana est un homme selon le cœur de sa grand-mère. Elle qui a su voir couver en lui la colère qui l’enflammera plus tard. Grandi dans ces contrées où la raison a su s’arranger avec la folie, sa jeune vie bascule le jour où il tue deux grands. Et pas n’importe lesquels, puisqu’il s’agit de Dragomir, le seigneur de ces terres où un tel titre importe encore et de l’un de ses tristes faire-valoir. Il ne reste guère au jeune lilliputien qu’à s’enfuir, pour parcourir le vaste monde. Et qui l’est plus encore pour lui, qui s’habille des défroques de vieilles poupées.

Sa fuite, hélas, ne le mènera pas loin. Rattrapé par la justice des hommes, il découvrira que pour être aveugle, elle n’en sait pas moins compter. Acculé aux abords d’une voie ferrée sur laquelle stationne un luxueux convoi, il va devoir son salut à la providentielle intervention d’un jeune homme qui rachète sa liberté un bon prix. Elcana l’avait sue compromise, il découvre soudain, qu’elle ne lui appartenait même plus. Il vient de rejoindre, sans le savoir, l’incroyable barnum de Gumpertz & Reynolds, qui vont ouvrir là-bas, de l’autre côté de l’Océan, une ville miniature, tout entière peuplée de parfaits, ces hommes et ces femmes de petite taille, mais à qui la nature a su garder d’harmonieuses proportions. Et le monde que le jeune homme va découvrir, va s’avérer être un précipité des maux de ce siècle qui commence.

L’Homme cherche à oublier où le chemin conduit


Sur la forme, même s’il n’a pas tout à fait l’élégance racée de Ganesha, Lilliputia nous laisse nous couler avec le même délice exquis dans la plume de Xavier Mauméjean. Les premières pages évoquent cette folie douce des auteurs sud américains. On songe à un Garcia-Marquez, mais qui couverait la braise épique d’un Tolstoi. Et même si Mauméjean aura – pour des raisons de stricte dramaturgie – parfois du mal à maintenir le charme, le ton est brillament donné. On va naviguer entre deux eaux, sur des mers où les brumes du fantastique vont brouiller sans cesse les contours du réel. Maîtrisé, comme toujours habile et racé, au fond il n’y a guère à dire à ce sujet.

Sur le fond en revanche, on ressort de Lilliputia avec le sentiment insolite d’avoir été pris à témoin par l’auteur.

Entré en gestation alors qu’il achevait Car, Je suis légion, il est frappant de voir les similitudes qu’entretiennent les deux romans. Indéniablement, Xavier Mauméjean est de ces auteurs qui vont chercher en eux les histoires qui répondront à des interrogations qui, sans doute, sont destinées à nous échapper. On dit parfois de ceux-là qu’ils écrivent toujours le même livre. Abusif, ici, mais force est de constater, qu’entre la quête initiatique de Sabran et celle d’Elcana, il y a ce que cherche leur père en fiction, et qu’il exprime par ce même déracinement de ses héros, et sur lequel s’ouvrent ces deux romans.

Il y a aussi cette fascination pour l’ordre, rendue de manière transparente pour l’accusateur babylonien, et qui se fait jour par l’extrême minutie de cet ordonnancement lilliputien, conçu par l’immanente volonté du mystérieux Sebastian. Dans les deux cas, c’est l’idée d’une société sous contrôle qui pourrait s’apparenter à la recherche d’une utopie formelle, et que, d’ailleurs, on retrouve aussi dans le Berlin psychotique de La Vénus anatomique. Et cette fois encore, c’est une recherche vouée, sinon à l’échec, du moins à une destruction qui s’apparente à une remise à zéro du système qui n’a pas su résister à la pression du chaos. Comme si le souffle exhalé par le dragon Tiamat dans Car, Je suis légion et qui plonge la cité babylonienne dans l’horreur et la folie, portait par delà l’espace et le temps, le feu dans ce Lilliputia qui sombre dans l’excès et la dépravation.

Peut-être n’est-il pas si étonnant de voir un homme qui a déjà eu plusieurs vies, comme Xavier Mauméjean, chercher aujourd’hui par ses écrits, un absolu qu’il sait ne devoir probablement jamais trouver, puisque le pur n’est pas de ce monde ? Le théologien qu’il est aussi, ne peut pas ne pas le savoir. Et à cet égard, il est intéressant de constater que dans Lilliputia, tout comme dans Car, Je suis légion, c’est la confrontation avec l’immanence, qui est le moteur de la destruction. Qu’elle soit divine, ou plus profane, elle est toujours décevante, et conduit immanquablement le héros vers une profonde remise en question, qu’il va résoudre dans un saccage purificateur.

Mais paradoxalement, il y a, au fin fond de ce questionnement une mystique quasi-nihiliste, de laquelle Mauméjean semble vouloir distiller quelque mantra secret. Et c’est dans ce passé, où presque immanquablement il ancre ses intrigues, qu’il entre en recherche comme on entre en transe, presque comme s’il avait peur de l’avenir.

Big inside

Xavier Mauméjean est un écrivain de l’intime, dans le sens où c’est son histoire que nous lisons roman après roman. Une histoire toute de questionnement, et dont il nous manque, pour la suivre pleinement, les clefs que lui même n’a peut-être pas encore trouvées. Ainsi, Lilliputia, qui est sans doute son livre le plus personnel, nous laisse-t-il sur une bizarre sensation d’incomplétude, que vient tempérer une empathie mélancolique. Celle que nous avons pour les héros qui cherchent, mais ne trouvent pas. De manière impalpable, l’omniprésence d’un manque plane sur ces pages. Elle se ressent, plus qu’elle ne se traduit, dans la vacuité terrifiante qui habite Elcana. Son absence de scrupules n’est pas plus significative que l’illusion d’amour qu’il entretient, et qui n’est rien d’autre qu’une fascination pour ce qui lui semble être la normalité. De là à imaginer que tout comme Mauméjean, Elcana coure après quelque chose dont il semble avoir le pressentiment, mais qu’il peine, ou qu’il se refuse à identifier, il n’y a qu’un pas qu’il serait certainement hardi de franchir. Mais en tout cas, Lilliputia fascine, par l’étrange démesure de son sujet, et déconcerte par sa portée éminemment viscérale. Il n’est pas l’œuvre définitive que l’on attendait, mais bien plutôt un brillant roman de transition. Vers quoi ? Seul Xavier Mauméjean le sait, et encore... le sait-il seulement ? Quoiqu’il en soit, c’est le témoignage d’un auteur qui vît, qui change, qui cherche. Une bonne fortune trop rare aujourd’hui pour le lecteur, pour qu’on songe à s’en priver.

Eric Holstein