Sauvagerie
de James Graham Ballard
aux éditions Tristram
Genre : SF
Sous-genres :
  • Speculative fiction

Auteurs : James Graham Ballard
Traduction : Robert Louit
Date de parution : octobre 2008 Réédition
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 120
Titre en vo : Running Wild
Parution en vo : 1988
Première parution : 1992

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L’écran de télévision est la rétine de l’œil de l’esprit

Après le roman-recueil expérimental La Foire aux atrocités et le recueil d’articles Millénaire mode d’emploi, les excellentes éditions Tristram publient cette année deux autres livres de J.G. Ballard : le premier tome très attendu des Nouvelles complètes, et le présent ouvrage, Sauvagerie, nouvelle traduction par Robert Louit d’un court roman (Running Wild, 1988) déjà paru en 1992 chez Belfond sous le titre Le Massacre de Pangbourne. Heureuse initiative : Sauvagerie est un sommet de l’anticipation.

 

Cela fait près de cinquante ans déjà (de la nouvelle L’homme saturé en 1961, à plusieurs de ses grands romans – Crash !, L’île de béton, I.G.H., La Face cachée du soleil, Super-Cannes, Millenium People et Que notre règne arrive) que l’auteur anglais J.G. Ballard s’intéresse dans son œuvre spéculative à la psychopathologie des classes moyennes et bourgeoises, c’est-à-dire, pour faire vite, à l’impact sur nos psychés d’une vie communautaire apparemment saine, voire idyllique, à l’abri des vicissitudes prolétariennes et en tout point régulée par une organisation a priori infaillible. Même si depuis Crash ! Ballard délaisse le surréalisme de ses romans de fin du monde (Le Monde englouti, Sécheresse, La Forêt de cristal) et lui préfère désormais les simulacres de l’hyperréalisme (qu’il entrevoyait dès ses premiers textes dans les années 1950), Sauvagerie s’inscrit encore pleinement dans ce vaste projet d’exploration littéraire de ce que l’auteur avait appelé dans un article de New Worlds en 1962 les « espaces intérieurs ». Ici, c’est la télésurveillance et le retranchement de familles aisées dans des résidences paradisiaques surprotégées qui fournissent le cadre d’une intrigue dont l’intérêt vaut évidemment moins par son suspense – l’on identifie rapidement les coupables – que par sa densité. En cent vingt pages d’extraits du journal médico-légal d’un psychiatre de la police londonienne, J.G. Ballard nous introduit dans un enfer hyperfonctionnel où rien ne distingue une image de sitcom d’une image de charnier – puisqu’en définitive, comme dans le film Benny’s Video de Michael Haneke, l’œil de la caméra s’est substitué au nôtre, ainsi que le suggère d’ailleurs la très intelligente couverture choisie par Tristram.

 

Millénaire mode d’emploi

 Pangbourne Village est un enclos résidentiel du Berkshire, non loin de Londres. Dix familles aisées – banquier, assureur, courtier en bourse, psychiatre, PDG, anciennes gloires du sport, pianiste de concert et autres riches propriétaires – vivaient dans cette édénique enceinte de seize hectares, surprotégée, clôturée, munie d’alarmes électriques, parcourue par des patrouilles régulières et aux avenues et allées privées surveillées vingt-quatre heures sur vingt-quatre par des caméras vidéo. On y nageait dans un tel bonheur qu’une équipe de la BBC s’apprêtait à y tourner un édifiant documentaire. Alors, comment expliquer l’assassinat de trente-deux personnes (tous les résidents adultes, les gardiens et des membres du personnel domestique), et la soudaine disparition de douze enfants et adolescents ?... C’est ce que cherche à comprendre Richard Greville, consultant psychiatre adjoint mandé par le Home Office, auteur du journal médico-légal que nous lisons. Toutes les hypothèses sont examinées, des moins inconcevables (tueur fou, groupe de déséquilibrés…) aux plus improbables (expédition punitive d’un cartel de drogue, erreur de parachutage d’une unité de commandos soviétiques, chute accidentelle d’un gaz neurotoxique expérimental qui aurait provoqué un dérèglement mental chez les habitants d’une agglomération voisine, manipulation inconsciente par des puissances étrangères, élimination par des extraterrestres en quête de jeunes spécimens humains, parents assassinés par leurs propres enfants…) mais aucune n’est jugée réaliste par les autorités. Deux mois après les événements, la police ignore encore tout de l’identité des coupables, et n’a trouvé aucune trace des enfants kidnappés. Le docteur Greville, chargé du dossier, est d’abord incrédule lui aussi, mais à mesure qu’en compagnie du sergent Payne il s’imprègne de l’atmosphère doucement concentrationnaire de la résidence, il finit par reconstituer les faits, et par entrevoir une vérité extrêmement dérangeante…

 

Pour J.G. Ballard, informatique et systèmes vidéos adaptés à l’usage domestique étaient voués à aboutir à ce qu’il considérait en 1977 dans le magazine Vogue comme « l’apothéose de tous les fantasmes de l’homme au XXe siècle – la transformation de la réalité en un studio de télévision dans lequel nous pourrons simultanément jouer les rôles du public, du producteur et de la vedette » (« L’avenir du futur » in Millénaire mode d’emploi, Tristram, 2006). La présence de caméras, et la possibilité de visionner et de remonter les événements à notre guise, allait inévitablement nous amener à modifier notre comportement en société, y compris dans notre vie conjugale. « Ainsi pouvons-nous nous imaginer au tournant du siècle, poursuit l’auteur, vivant chacun au premier plan d’une dramatique télévisée permanente, bercés par la musique de nos propres ondes cérébrales, au centre d’un univers personnel illimité. […] Sans difficulté aucune, nous pouvons nous représenter un futur où les gens de se rencontreront absolument pas, sauf sur l’écran de la télévision. »

 

Bienvenue dans le désert du réel

Dans Sauvagerie nous n’en sommes pas encore là, mais nous assistons aux prémisses de la déréalisation du quotidien – et à ses conséquences. Cela commence très tôt, lorsque Greville visionne le film tourné par la police judiciaire de Reading trois heures environ après les meurtres. C’est donc sur un écran que Greville découvre pour la première fois la résidence, jonchée de cadavre : les lieux et les tragiques événements dont ils ont été le théâtre sont expurgés de leur essence, dépouillés de leur nature concrète. Il ne s’agit pas cependant, dans l’économie du roman, de nier la réalité diégétique des faits, mais bien de désigner d’emblée Pangbourne Village comme une surface symbolique, comme une représentation, comme le décor factice d’une fiction. « Une fois résolue l’énigme de la tuerie et de l’enlèvement, écrit Greville, […] un nouveau casting d’occupants serait bientôt engagé pour remplir ces calmes salons. » (p. 18) Plus tard, Greville mentionnera un rêve rapporté par le bloc-notes de la table de chevet d’une victime, où les grands temples et les pyramides, souvenirs d’un voyage familial, étaient « remplacés par des décors de cinéma » (p. 108).

 

Greville insiste très tôt dans son journal sur le caractère aseptisé de cette résidence hyperréelle. Il évoque par exemple sa « lumière sans éclat, mais remarquablement égale », souligne « l’absence des sapins argentés bon marché qui projettent leur ombre morne sur les façades pseudo-Tudor de tant de résidences de cadres dans la vallée de la Tamise » (p. 13), et dessine peu à peu l’image d’une vie parfaitement saine, raisonnable et bienveillante, d’une éducation responsable débarrassée de toutes les impuretés et zones d’ombres du monde extérieur – auxquelles fait d’ailleurs écho le style clinique du texte, censé, rappelons-le, être tiré des carnets d’un psychiatre. Admirable économie de moyens. L’incongruité de certains détails rapportés par Greville (la brosse à dents jaune que le cadavre de Mme Garfield tenait encore à la main, les costumes en soie et les bipeurs ouvragés de Maxted, les Reade « attablés devant leur breakfast, bien calés sur leurs sièges à chaque bout du long rectangle laqué, comme comblés un moment à la pensée de cette vie riche et paisible qu’ils ont su se créer », p. 16…), le choix de certaines comparaisons et métaphores (Roger Garfield, banquier d’affaires, est retrouvé assis à l’arrière de sa voiture, « la tête appuyée contre l’enceinte latérale de la chaîne hi-fi, comme pour capter une fugace note d’ornement », p. 14), ne font que renforcer cette impression de perfection lisse et publicitaire, jusqu’au malaise. Plusieurs fois, Payne et Greville insistent sur le caractère excessif de la vie à Pangbourne Village. Ainsi les parents des enfants disparus sont-ils décrits comme « aimants, éclairés, partageant des valeurs libérales et humanistes qu’ils manifestaient presque à l’excès » (p. 24, c’est moi qui souligne), dans des vies ordonnées, « presque trop ordonnées » (p. 45) où « tout est très sensé… et très, très civilisé » (41). Et l’on comprend que tout s’est joué à l’intérieur...

 

L’hypermodernité expliquée aux enfants

Ce style de vie presque parfait, donc, va cependant finir par révéler son envers. D’abord, on y reste entre soi. Non seulement la résidence vit en « autarcie quasi-totale » (p. 20), mais de plus, les habitants ne se fréquentaient guère et n’étaient les uns pour les autres que « de simples connaissances » (p. 32). Entre soi, mais pas ensemble, donc. En rétrécissant ainsi leur univers, à l’image du personnage de L’homme saturé (cf. Nouvelles complètes 1956/1968), les habitants de Pangbourne ont effacé de leur conscience tout élément indésirable… Ainsi n’ont-ils rien vu de ce qui se tramait dans le crâne de leurs enfants qui, ayant grandi dans cet environnement, vierge de toute histoire, n’en connaissaient pas d’autre. Choyés à l’excès, les enfants sont prisonniers d’une cage dorée, privés – amputés – d’un développement normal (dans la bibliothèque d’une des familles de Pangbourne est trouvé un volume mutilé de Piaget…). Ce n’est du reste qu’après avoir visionné l’étrange vidéo tournée par deux des enfants que Greville entrevoit enfin les incroyables circonstances du drame. Cette vidéo de dix-sept minutes – qui, est-il précisé, « emprunte le style d’un clip publicitaire de promoteur immobilier » (p. 83) – montre la vie heureuse et banale des résidents, assortie d’un commentaire tendre et chaleureux, comme une parodie du film que la BBC devait réaliser à la fin de l’été. Mais la version définitive, qui circulait en secret parmi les enfants, était augmentée de vingt-cinq secondes d’images choquantes, « sélectionnées dans des actualités et des documentaires télévisés, montrant des accidents de voiture, des chaises électriques et des fosses communes de camps de concentration. » (p. 84)


Ce redoublement systématique du réel (le film de la police, le documentaire prévu par la BBC, les bandes des caméras de surveillance, la vidéo tournée par les jeunes Lymington et Ogilvy, la cassette de Radio Free Pangbourne…) abolit les frontières entre réel et fiction, entre le corps de l’autre et l’écran de télévision. L’image (vidéo, télévisée, filmique…) n’est plus signifiante en elle-même ; comme l’écrivait Jean Baudrillard dans Simulacres et simulation (Galilée, 1981) à propos des photographies et des reconstitutions d’accidents dans Crash !, elle « n’est pas plus un medium que la technique ou le corps – tous sont simultanés, dans un univers où l’anticipation de l’événement coïncide avec sa reproduction, voire avec sa production “réelle”. Plus de profondeur du temps non plus – tout comme le passé, le futur cesse à son tour d’exister. En fait, c’est l’œil de la caméra qui s’est substitué au temps, ainsi qu’à tout autre profondeur, celle de l’affect, de l’espace, du langage. Il n’est pas une autre dimension, il signifie simplement que cet univers est sans secret. » Dès lors qu’il n’est plus réel, ou disons pas plus réel qu’une autre version de lui-même (les enfants disparaissent de la circulation quand le circuit de vidéosurveillance est coupé), le monde devient pour les rejetons de Pangbourne un immense terrain de jeu, et si selon Greville, on a d’abord « du mal à se les représenter en train de jouer » (p. 14), c’est simplement que la dimension ludique s’est singulièrement déplacée (voir par exemple le corps du gardien, piégé dans l’enchevêtrement mortel et sophistiqué d’une sorte de cerf-volant cellulaire). Hyperréel – il n’y a dans le comportement des meurtriers aucune haine, seulement la nécessité systémique d’échapper à l’emprise d’une bienveillance excessive (un réflexe de survie, en somme) –, leur monde est aussi hypermoral, extrêmement ambivalent, même si la fin du roman ainsi qu’une référence à La Ferme des animaux d’Orwell replacent explicitement cette folie meurtrière dans une perspective politique et morale. Il est vrai que Sauvagerie confronte cette hyperréalité, née à Pangbourne Village, à un monde extérieur obéissant encore au vieux principe de réalité. Les rebelles en sécession livreront alors une guerre sans pitié aux symboles institutionnels de cet aimable étouffement, jusqu’à ce que le monde entier devienne un Pangbourne Village global – jusqu’à ce que cet effort pour rendre l’autre fou (ou comment intégrer le contrôle des masses en tout un chacun, ainsi que Ballard le laisse entendre dans un entretien avec Jérôme Schmidt dans J.G. Ballard, haute altitude, éditions è®e, 2008) se soit généralisé à l’échelle planétaire...

 

Aux riches heures du thatchérisme, quelques années avant American Psycho de Bret Easton Ellis – et avant le massacre de Columbine , J.G. Ballard laissait déjà entendre dans ce stupéfiant roman quintessentiel inspiré des meurtres de Michael Ryan à Hungerford, que dans les paradis sains, civilisés, fermés sur eux-mêmes et étanches au bruissement du monde, dans ces microcosmes hyperréels auxquels aspire l’homme postmoderne, la sauvagerie s’impose comme la dernière forme de subversion, la dernière liberté à sa disposition. Glaçant.

Olivier Noël