Warchild
de Karin Lowachee
aux éditions Le Bélial
Genre : SF
Sous-genres :
  • Space Opera

Auteurs : Karin Lowachee
Couverture : Nicolas Fructus
Traduction : Sandra Kazourian
Date de parution : février 2009 Inédit
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 560
Titre en vo : Warchild


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Un space opera profond et touchant

Karin Lowachee a publié son premier roman, Warchild, en 2002 aux États-Unis. Il aura fallu attendre sept ans pour que ce livre, lauréat du prix Warner Aspect du premier roman et finaliste du Philip K. Dick Award, paraisse dans nos librairies françaises. Cette canadienne née au Guyana, qui a fait des études de lettre à Toronto, a publié pour le moment deux autres romans se situant dans le même univers : Burndive (2003) et Cagebird (2005). Un quatrième livre, The Gaslight Dogs, est en préparation pour cet été. Espérons que les éditeurs français n’attendront pas aussi longtemps pour publier ces romans, car Karin Lowachee est assurément une auteure talentueuse et très prometteuse.

L’enfance sacrifiée

Jos Musey est un gamin de huit ans qui vit, paisible, auprès de ses parents dans un vaisseau marchand. Certes, la guerre sévit entre le ConcentraTerre et les Striviirc-na, ces extraterrestres dont on dit qu’ils mangent les enfants, et qui comptent dans leurs rangs des sympathisants humains. Certes, les pirates profitent du conflit pour attaquer les marchands et capturer des esclaves. Mais tout ceci est loin pour Jos. Sauf quand son vaisseau, le Mukudori, est attaqué. Et pas par n’importe qui : par le vaisseau de Falcon, un pirate des plus dangereux. Alors que ses parents sont tués, Jos est capturé par Falcon, qui en fait son esclave personnel – avec tout ce que cela implique. Jos va passer une année infernale auprès du pirate, avant de profiter d’une attaque des Striviirc-na pour s’échapper. Recueilli par les extraterrestres, il va découvrir un nouveau monde et un semblant de sérénité auprès d’un sympathisant, Nikolas-dan, qui va petit à petit faire office de père d’adoption. Avant que le conflit et la dure réalité du monde ne le rattrapent une nouvelle fois.

Un ton à part

Un fait notable à propos de Warchild, que l’on lit un peu partout, est que sa première partie est rédigée à la seconde personne du singulier, et au présent. Au-delà de la curiosité que cela représente, c’est avant tout la manifestation d’un ton à part pour ce genre de romans. Le space opera est souvent orienté vers l’action ou la découverte de mondes éloignés. Warchild prend le contre-pied du genre et met l’accent sur le personnage principal, Jos.

On le découvre complètement traumatisé par l’attaque de son vaisseau et sa capture par Falcon. Rien d’étonnant à ce qu’il se sente totalement perdu, et le choix de la narration à la seconde personne, intermédiaire entre l’objectivité et la subjectivité, traduit à merveille son état d’esprit : une sorte de dépersonnalisation érigée en système de défense psychologique, pour se protéger du mieux qu’il peut de son environnement et des mauvais traitements que lui inflige Falcon, et pour enfouir au plus profond de lui des sentiments qu’il est incapable de gérer. Une façon aussi, pour Lowachee, de faire comprendre qu’à huit ans, on n’a pas forcément les mots pour décrire et enregistrer de tels souvenirs… L’auteur fait preuve ici d’une grande finesse et d’une grande sensibilité, sans tomber dans le macabre ou le voyeurisme cruel.

Subtilité et complexité des rapports humains

Une qualité qui subsiste tout au long du roman, même lorsque Jos reprend la parole. Dès lors, on est véritablement dans sa tête, le semblant d’équilibre qu’il a retrouvé lui permet de reprendre – à peu près – le contrôle de ses esprits. Lowachee parvient à nous faire ressentir ses émotions avec une extrême justesse. Jos ne peut plus concevoir qu’on lui veuille du bien. Son déracinement, alors qu’il était dans un cocon, a laissé un vide en lui, comblé par la peur et la haine. Warchild est en ce sens un long réapprentissage de la confiance pour Jos, confiance en soi et en les autres. Une confiance qui sera sans cesse remise en cause, provoquant chez l’enfant devenu adolescent des sensations de dédoublement ou de tiraillement. Notamment, les scènes de combat dans lesquelles il est impliqué, par leur violence et leur soudaineté, brouillent ses repères – qu’il s’agisse de loyauté ou d’affection – pour ne laisser place qu’à un seul objectif : rester en vie.

Pour illustrer tout cela, Lowachee détaille de façon admirable les relations entre les personnages, qui sont la plupart du temps noyés dans les non-dits : les protagonistes, Jos en tête, sont incapables d’exprimer leurs sentiments car ceux-ci sont trop complexes, trop forts, trop douloureux. Alors que de simples mots pourraient briser les barrières qui les emprisonnent, ils ne peuvent tout simplement pas les prononcer. Dès lors, Lowachee prend le temps de détailler les conversations, les gestes, les expressions, tout un tas de petits riens qui en disent long et qui permettent au lecteur de ressentir pleinement ce qui ne peut être explicité. C’est véritablement remarquable et extrêmement touchant.

Un univers riche et plein de promesses

Vous l’aurez compris, l’aspect humain est au centre du récit. L’intrigue épouse le rythme lent et sinueux imposé par les pensées de Jos, qui prennent le pas sur l’enjeu final. Cependant celui-ci existe et l’histoire trouvera un aboutissement. Le suspense, plutôt rare, est distillé aux bons moments, lors de scènes clés auxquelles Lowachee sait imprimer un certain dynamisme. À part cela, l’intrigue est assez lente mais jamais ennuyeuse : l’apprentissage de Jos auprès des Strivs, par exemple, est long mais plein d’intérêt, permettant de développer une certaine philosophie que l’auteur semble avoir empruntée, en partie, au Japon des samouraïs.

C’est un autre grand atout de Warchild  : composer un univers exotique (pour le lecteur occidental) piochant dans diverses cultures que l’on n’a pas l’habitude de voir traitées dans les romans de space opera  : la culture japonaise, donc, mais aussi la culture inuit, bien connue de l’auteur (elle a passé un an au Nunavut), qui transparaît à travers certains termes (par exemple la station Siqiniq, signifiant « soleil » en inuktitut). Ce ne sont que de petites touches mais elles confèrent à l’univers de Warchild une certaine richesse, d’autant plus que Lowachee a inventé un langage strivvirc-na dont elle nous explique les bases à travers l’apprentissage de Jos. L’auteur a également la bonne idée de ne pas considérer les planètes comme un tout monolithique mais comme un patchwork de cultures et de pays différents, que ce soit chez les humains ou les Striviirc-na, rappelant ainsi Ursula K. LeGuin. Enfin, le contexte géopolitique esquissé à travers ce roman promet des développements intéressants dans les prochains livres se situant dans le même univers.

Un coup de maître pour un premier roman

Warchild est au final une excellente surprise, évitant le schéma classique des space opera dits « militaristes » pour se concentrer sur les rapports humains avec une justesse et une subtilité impressionnantes. Malgré sa taille assez conséquente (560 pages), le roman se lit vite : il est captivant de bout en bout, les pages défilent sans que l’on s’en rende compte. Si les romans suivants de Lowachee sont du même tonneau, on pourrait assister ici à la naissance d’une auteure de premier plan nous offrant un divertissement de haut vol.

Jérôme Lavadou

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