Vision aveugle
de Peter Watts
aux éditions Pocket ,
collection SF
Genre : SF
Sous-genres :
  • Hard science
  • SF
  • Space Opera

Auteurs : Peter Watts
Couverture : Sparth
Traduction : Gilles Goullet
Date de parution : septembre 2011 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 343
Titre en vo : Blindsight
Parution en vo : 2006
Première parution : avril 2009

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Lumière noire

"Peter Watts est globalement plus optimiste que vous ne pourriez le croire." C’est ainsi que cet étrange canadien se présente sur son site.
Après avoir passé plusieurs années à tenter de vivre de son doctorat en écophysiologie marine, il s’est dit que, comme de toute façon il faisait déjà de la fiction scientifique, autant rajouter une intrigue et des personnage et tenter de le vendre à un éditeur. Les vocations naissent parfois d’étrange manière.
Du reste, Peter Watts est un drôle d’oiseau. Capable de pas mal d’autodérision, voire même d’un humour tout fait charmant, son écriture est foisonnante, luxuriante – oppressante, même. Cela débouche sur une certaine noirceur qu’il va vous falloir aborder en gardant présente à l’esprit l’idée que cet homme est globalement plus optimiste que vous ne pourriez le croire.

Lost in space

La moitié du cerveau de Siri Keeton est une sorte de super ordinateur, très vaguement connecté à son autre lobe. Cela fait de Siri Keeton ce que l’on appellerait un inadapté social. Ce qui n’est pas très grave, au fond, dans la mesure où la notion d’adaptation sociale est très fluctuante en cette fin de XXIème siècle, et que, présentement, ce n’est pas pour sa sociabilité déviante qu’il occupe une place tout à fait prépondérante dans cette histoire, mais bien à cause de sa profession. Siri Keeton est synthétiste. Son boulot est de rendre compréhensibles des concepts ou des systèmes trop complexes pour être appréhendés par le commun des mortels. Pour se faire, il n’a pas, lui-même, besoin de les comprendre, mais simplement d’appliquer une série de protocoles de réduction des informations redondantes ou d’user d’analogies pertinentes. En fait, Siri Keeton est une interface utilisateur.

Et c’est alors que l’humanité expérimente un premier contact avec une manifestation extraterrestre (en l’espèce des boules de lumières semées dans notre système solaire), qu’on fait appel à Keeton. Envoyé à bord du Thésée au contact de ce que l’on présume être une intelligence alien, il est supposé retransmettre aux équipes au sol les données recueillies par l’équipage de choc qu’il accompagne. Le médecin biologiste Isaac Spindzel, la linguiste Susan James, qui a volontairement scindé son esprit en quatre personnalités distinctes, Amanda Bates, la bouillante militaire affectée à l’opération – au cas où – et l’énigmatique Jukka Sarasti, leur commandant, un de ces vampires, greffon d’une branche morte de l’évolution réactivée – non sans une certaine inconséquence masochiste – par les apprentis-sorciers de la biologie moderne.

Toutefois, à leur sortie de cryogénisation, les cinq scientifiques découvrent que le Thésée a été dérouté vers un autre artéfact, qui semble bien être la source de cette étrange invasion du système solaire. Il s’agit d’une sorte de colossale couronne d’épine, noire sur l’obscurité sans étoiles de l’infini, et qui joue de son intense magnétosphère pour s’agrandir encore.

Passée la surprise initiale, l’équipage hors-norme du Thésée est stupéfié de se voir contacté par l’artéfact d’un très désinvolte : Ici Rorschach, salutations Thésée. Bienvenue dans le coin.

Densité primordiale

Au-delà des prémisses classiques de cette intrigue, ce qui frappe en premier dans Vision Aveugle, c’est l’incroyable densité de son écriture. La relative modestie de son format (en regard des standards d’obésité textuels du moment) est largement compensée par un style qui, d’emblée, laissera sur le carreau les moins aguerris d’entre-vous. Watts est avare d’exposition, mais tente de se rattraper avec une propension à la digression immersive qui vous demandera une certaine concentration.

Mais si vous vous accrochez, vous découvrirez une vision très personnelle, sombre et presque symboliste de notre futur. Un monde tout entier basé sur la désincarnation, qui crée un effet de contraste saisissant avec l’hyperéalité des membres de l’équipage du Thésée, tous des réfractaires à cette déshumanisation qu’ils comblent par un attachement particulier à la dissection du réel.

Et c’est bien de cela dont il va être question tout au long de huis-clos cosmique. L’étrange affrontement du Thésée et du Rorschasch – deux noms qui ne doivent au hasard, évidemment – va conduire Keeton, candide parfait, aux frontières de ses capacités cognitives. Confronté à cette intelligence "autre", lui, le non penseur, va être contraint de se redéfinir en tant que créature pensante.

Et précisément, quelle est la nature de l’intelligence ? Est-elle, nécessairement, corrélative de la conscience ? Deux interrogations que Watts pousse aussi loin que possible, n’hésitant pas à nous déranger profondément sans, un seul instant, jouer la provocation.

Car Vision aveugle est, clairement, un roman de hard science. On pourrait, si l’on veut, lui accoler la ridicule mais nettement plus groovy étiquette "NSO". Il n’en reste pas moins que l’on croise ici plus dans les eaux de Greg Egan que dans celles de M.J Harrison. Même si, évoquer ici L’ombre du Shrander (Bigre, quel beau titre !) n’est pas dénué de pertinence. Même écriture débridée, même imagination difficilement canalisée et même tendance à, parfois, perdre son lecteur. Elle découle toutefois chez Watts d’un propos et d’une réflexion qu’il déroule dans une logique qui lui appartient et qu’il va vous falloir apprendre à décoder.

Il ne fait aucun doute que Vision aveugle est un roman exigeant, tant sur le fond que sur la forme. Sur cette dernière, il aurait sans doute gagné à une autodiscipline plus spartiate, qui aurait permis une meilleure mise en lumière du propos. Watts ne se gourmande pas assez, et paradoxalement, alors qu’il demande à ses personnages d’aller à l’essentiel, il n’hésite pas, pour sa part, à s’exonérer de si sains principes. Néanmoins, Vison aveugle ravive avec intelligence la flamme de cette SF qui s’interroge, qui bouillonne, qui agite du concept pour voir ce qui en sort, étayant au passage sa réflexion de solides références scientifiques et philosophiques. Nous sommes là dans de la littérature d’idées de haut-vol. Peter Watts ouvre des perspectives, qu’il élargit par une vision qui n’a, elle, rien d’aveugle. Et comme souvent, les beaux panoramas, ça se mérite un peu.

Eric Holstein