Un Vampire Ordinaire
de Suzy McKee Charnas
aux éditions Robert Laffont ,
collection Ailleurs & Demain
Genre : SF
Sous-genres :
  • Vampire

Auteurs : Suzy McKee Charnas
Couverture : Andreas Rentsch
Traduction : Patrick Berthon
Date de parution : avril 2009 Réédition
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 378
Titre en vo : The Vampire Tapestry
Parution en vo : 1980
Première parution : mai 1982

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Une vision personnelle et bien construite du vampire

Suzy McKee Charnas est une auteure étatsunienne née en 1939 à New York, officiant principalement dans les genres de la Fantasy et de la Science-Fiction. Un Vampire Ordinaire est le seul roman traduit sous nos latitudes, aux éditions Robert Laffont dans la collection Ailleurs et demain. Et puisque la couverture ne l’indique pas forcément, le plus remarquable est tout de même que ce roman a remporté le prix Nebula dans la catégorie Novella / court roman en 1980. Suzy McKee Charnas a par ailleurs publié une quinzaine d’ouvrages ainsi qu’une poignée de nouvelles (dont Nibards, prix Hugo 1990, traduite dans l’anthologie Gare au garou chez Librio).

La vie agitée d’un vampire

Le roman raconte l’histoire d’Edward Weyland, professeur d’université spécialisé en anthropologie, ayant repris à son compte le programme d’un collègue lui permettant de mener des expériences en laboratoire sur les rêves. Archétype du savant reclus dans son labo d’ivoire, grand échalas aux tempes grisonnantes goûtant fort peu aux relations sociales, il n’en est pas moins doté d’un charisme magnétique, qui le rend capable d’envoûter un auditoire en une seule phrase. Et pour cause, il s’agit d’un... Vampire ! Un être surnaturel, donc, obéissant à ses propres codes et valeurs qui, on s’en doute, divergent de ceux du péquin moyen.

Permettons-nous de mettre de côté la quatrième de couverture ; j’y reviendrais ultérieurement. Un vampire ordinaire nous relate les péripéties de ce bon vampire balloté d’est en ouest des Etats-Unis, et qui voit son confortable quotidien de professeur célébré pour ses brillants travaux - entrecoupé de traques destinés à assouvir sa soif de sang -, chamboulé par la brusque découverte de sa véritable nature par une subalterne, Katje de Groot. Weyland survit de peu à la confrontation qui s’ensuit ; très mal en point, il est récupéré par des magouilleurs et secteux qui ont pour lui des projets pas franchement réjouissants…
 
Une vision personnelle de la figure du vampire
 
Et c’est ainsi que sont brossées, au travers de plusieurs scènes imbriquées – chacune correspondant à un chapitre – les pérégrinations de Weyland, du Cayslin College à Albuquerque. Et, en raison de cette bougeotte aiguë, les autres personnages demeurent tout à fait secondaires – hormis la psychanalyste et un mystique assez frappadingue – puisqu’ils n’apparaissent qu’au cours d’un chapitre. Cela nous laisse tout le loisir de nous concentrer sur la figure du vampire, ici diablement introspective. Traversant les époques grâce à de fréquentes et longues hibernations, il s’agit d’un prédateur, caché sous les traits d’une civilité un peu bourrue, doté d’un proboscis sous la langue à l’aide duquel il pompe le sang de ses victimes qu’il ne tue d’ailleurs que rarement. Il est également une certaine contre-figure de l’érotomane priapique ; seuls le guident son instinct de survie et les impératifs de la sustentation ; le sexe n’est même pas un à-côté, juste une frivolité qui pourrait le menacer directement, au même titre que la création de liens sociaux. C’est là l’une des clés du roman, qui se dévoile à partir de la seconde moitié : plus Weyland côtoie les humains, plus il court le risque de s’attacher à eux. Mais sa nature ne peut s’en accommoder ; sans sa ration de sang quotidienne, il est voué à dépérir. Il tente donc d’étouffer tout embryon de sentiment naissant, afin de ne surtout pas être pris de compassion pour ses proies. En un mot, le vampire ne peut et ne doit surtout pas s’humaniser, et se relègue lui-même aussi près que possible des confins de la marginalité.

Bien entendu, cela ne se fait pas sans mal, comme le montreront ses expériences avec la psychanalyste Floria Landauer, à laquelle il s’ouvre totalement – et, à un degré moindre, avec l’un de ses collègues à Albuquerque. La psychanalyste le confronte à une épreuve telle qu’il n’en avait encore jamais connue, et il doit se faire à la gestion de sentiments pour le moins ambivalents.

A ce sujet, je me suis fait surprendre par la quatrième de couverture : l’histoire entre Weyland et la psychanalyste Floria Landaueur ne dure en fait que l’espace d’un chapitre - environ un quart du roman ! Certes, Weyland ne pourra jamais se défaire du souvenir de Floria, mais cette partie du roman n’en est – justement ! – qu’une partie, tout aussi intéressante et bien construite soit-elle au demeurant, mais pas l’unique angle d’approche sous lequel considérer l’ouvrage.
 
Un ouvrage recommandable

La quatrième de couv’ indique par ailleurs que « Suzy McKee Charnas a totalement renouvelé, avec sensibilité, le thème du vampire ».

Pour ma part je trouve cette assertion un peu surfaite, mais me garderai bien d’émettre un avis tranché eu égard à la toute relative « ancienneté » du roman – presque 30 ans. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas d’une vision traditionnelle romantico-gothique éculée mais d’une vision beaucoup plus personnelle. Là où le roman de Suzy McKee Charnas se distingue, c’est qu’il se déroule, à peu de chose près, dans le quotidien le plus banal, et met en scène un être irrémédiablement confronté à sa propre altérité et à la solitude qui en découle - car il est et restera le seul de sa race. Au final, ce roman intimiste – et, effectivement, certainement pas dénué de sensibilité – se permet le luxe de se révéler finalement assez profond, intelligent et subtil pour captiver son lecteur.

Un roman, donc, qui, sans nécessairement constituer le dessus du panier d’une collection ayant produit quelques pépites, se révèle finalement bien plus qu’honorable et trouve sans peine sa place dans le cabas des ouvrages recommandables de la littérature vampirique.

Raphaël Gazel