Interview de Benjamin Kuntzer
de Benjamin Kuntzer
aux éditions ActuSF
Genre : Anticipation
Rédaction : Benjamin Kuntzer
Date de parution : octobre 2009 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
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Une interview de Benjamin Kuntzer, directeur de la collection Baam.

ActuSF : D’abord comment est née la collection et quelle est sa ligne éditoriale ?
L’idée de la collection a germé en 2006, avant de naître doucement en 2007 et de trouver son rythme de croisière actuel en 2008. Tout est parti d’un postulat tout simple : pourquoi J’ai lu, pourtant éditeur de poids dans les littératures de genre, n’est pas (plus) présent sur un genre en plein essor : celui de la jeunesse. S’est alors posée la question du format : pour de nombreuses raisons, à commencer par l’envie qu’ont les ados de lire de gros bouquins et la difficulté de produire de l’inédit en poche, on a opté pour un format intermédiaire, à la fois confortable à lire et accessible en prix. D’où le besoin de créer un label, afin de différencier cette collection composée essentiellement d’inédits, au sein d’une maison d’édition essentiellement dédiée au poche.
La ligne édito a donc vu le jour à partir de toutes ces réflexions : proposer à un public d’ados ? de vieux ados ? de jeunes adultes ? un catalogue de littérature de divertissement, essentiellement composé de textes inédits, principalement dans les littératures de l’imaginaire. Tout simplement parce que c’est ce qu’on aime lire nous-mêmes (vieux ados ? jeunes adultes ? ados attardés ?) chez Baam !. D’où une collection où l’on retrouve beaucoup de fantasy, mais également de l’espionnage, de l’aventure, et très bientôt de l’"heroic mythology"et du fantastique.

ActuSF :
Comment choisissez-vous les textes de la collection ?
L’avantage d’une production très raisonnable (une dizaine de titres par an) pour une petite équipe comme la nôtre (un temps partiel par service) est de pouvoir choisir uniquement des textes qui nous plaisent ! On fonctionne donc beaucoup au coup de cœur. Pour des raisons pratiques, les premiers textes ont été sélectionnés au gré des salons ou des rencontres, et en fonction des lectures que nous pouvions faire. Maintenant que tout est en place, on s’ouvre petit à petit aux manuscrits, aux synopsis. Ça demande bien souvent beaucoup plus de travail et de retravail, mais c’est d’autant plus intéressant de traquer tous les problèmes de rythme ou les incohérences main dans la main avec l’auteur. Petit à petit, le catalogue va grossir et s’équilibrer, entre auteurs étrangers et français, afin d’avoir le plus vaste aperçu possible de ce que sont les différentes littératures de l’imaginaire.

ActuSF :
On voit que vous publiez la série de l’Assassin Royal de Robin Hobb, une série qui est aussi éditée dans des collections adultes. Comment définiriez-vous la limite entre la littérature pour adolescent et la littérature pour adulte ?
Cette limite nous pose bien des problèmes, justement parce qu’elle n’a rien de tangible ! Je pars du principe que les ados ne sont pas idiots, et que, contrairement aux idées reçues, ils aiment lire et sont demandeurs de textes profonds et foisonnants. Certains lisent Tolkien ou Dumas au collège, d’autres Harry Potter ou Twilight au lycée. Pourtant, du strict point de vue de la difficulté de la langue, on aurait plutôt tendance à imaginer l’inverse. Preuve que le besoin d’évasion des jeunes ados est le même que celui des jeunes adultes, et qu’il en faut pour tous : les gros lecteurs amoureux de la langue, les lecteurs occasionnels qui ne souhaitent qu’une chose : passer un bon moment. Et, naturellement, ces deux gros ensembles se recoupent, c’est mathématique !
En republiant le premier cycle de L’assassin royal chez Baam !, nous souhaitions d’abord faire découvrir celle qui est pour beaucoup la reine de la fantasy à un public globalement plus jeune et plus " novice " que celui des fidèles. Le texte est assez exigeant, sans rien d’insurmontable, et même s’il traite de thèmes difficiles il n’a rien de malsain.
À mon avis, les jeunes lecteurs sont susceptibles de lire de tout, à nous de faire en quelque sorte un premier écrémage, en évitant les romans trop stylistiques (ce n’est pas la vocation de Baam !), trop violents, trop explicite sexuellement. Ce qui n’empêche pas que les bouquins soient bien écrits, que l’auteur ait un style bien à lui, qu’il puisse y avoir quelques effusions de sang ou quelques scènes un peu chaudes. Tout est une question de dosage. Il n’est cependant pas question d’édulcorer les romans ou de censurer les auteurs : on n’ira pas par exemple faire traduire un texte en disant " Là, on voit un téton, on le coupe à la traduction " (d’autant que ça doit faire horriblement mal), ni en faisant croire qu’on se battait au Moyen Âge avec des épées en plastique et que personne ne mourait jamais d’une jugulaire sectionnée. Si un roman nous semble inadapté, on ne le prend pas.
Tout est aussi beaucoup fonction de la démarche : si, en littérature adulte, on concevra d’avoir un auteur macho, flambeur et violent, je ne l’envisage pas franchement en jeunesse, à moins qu’il y ait un message un peu moins lugubre derrière. Et ce n’est pas que je me cache derrière mon petit doigt : je sais qu’on est, même avant le collège, confronté à des images difficiles voire inadaptées, mais ça n’est tout simplement pas le genre de littérature que j’ai envie de promouvoir, même si je ne suis pas forcément choqué que d’autres le fassent.

ActuSF :
Comment avez-vous trouvé Laura Gallego García ? Pouvez-vous nous présenter son parcours et sa série ?
Laura est un auteur extraordinaire et très précoce. Elle s’était déjà fait remarquer en France avec la publication du Collectionneur d’horloges extraordinaires, mais nous avons véritablement craqué sur les Chroniques de la Tour lorsqu’on nous a proposé le titre, au détour de la présentation du catalogue de son éditeur espagnol. Nous avons donc publié la trilogie, ainsi que son prélude, et depuis nous essayons de suivre l’auteur avec une grande assiduité, même si son rythme est impressionnant. Elle a écrit son premier roman (non publié) à 11 ans, et n’a depuis jamais posé la plume. Elle est vraiment remarquable car elle navigue entre les différents genres avec toujours autant de brio. Si les Chroniques entrent purement dans la fantasy médiévale, assez classique dans les thèmes abordés (une jeune paysanne est " achetée " par un puissant magicien pour être initiée dans son école, où elle rencontrera mages, elfes, nains, fantômes, licornes, dragons, etc.), on navigue avec Deux cierges pour le diable dans le fantastique contemporain, où la fille d’un ange va mener l’enquête pour retrouver les assassins de son père.
Les thèmes de l’au-delà et de l’amour impossible sont récurrents dans les ouvrages de Laura, mais toujours traités avec beaucoup de finesse et de sensibilité. Si ces titres sont très clairement destinés à un public jeune, on se laisse très agréablement porter par sa plume, et généralement on tombe dans le panneau, sans s’ennuyer, ce qui explique sans doute qu’elle soit l’une des figures de proue du fantastique espagnol.
J’en profite pour remercier ici la traductrice de Laura, Faustina Fiore, immédiatement emballée par la série et force de proposition intarissable, qui effectue un travail remarquable sur tous les textes qu’elle touche ! Elle sait retranscrire à merveille tout ce qui fait le style de l’auteur, et n’est pas étrangère à son succès en France !

ActuSF :
Quels sont les points forts des Chroniques de la Tour selon vous ?
La série allie tous les codes du genre (univers médiéval, magie, bestiaire, quête), mais parvient à les sublimer en faisant intervenir une véritable profondeur dans les personnages, des sentiments très développés sans tomber dans le gnangnan ou le manichéen, des rebondissements aussi multiples qu’inattendus, un rythme soutenu et fluide... Il se dégage de la série une vraie fraîcheur, qui donne envie de s’immerger complètement dans l’univers.

ActuSF :
Un mot sur le marché de la littérature jeunesse, un marché en pleine explosion. Comment se démarquer des autres éditeurs et comment accrocher les ados ? Qu’est-ce qui leur plaît ?
Effectivement, la concurrence est sévère, mais elle entraîne une certaine émulation ! Depuis quelques années, les livres pour la jeunesse s’épaississent, se font de plus en plus beaux et originaux... Difficile de se faire une place au milieu des grosses cylindrées ! Heureusement, s’il est un domaine où le lecteur lui-même est le premier prescripteur, c’est bien celui-là. On s’attèle donc à proposer des ouvrages originaux, de qualité, agréables et confortables à lire, avec une couverture qu’on se plaît à avoir dans sa bibliothèque... Dans la mesure du possible, on essaie de s’appuyer sur la meilleure communication possible avec nos lecteurs et les libraires, pour répondre au mieux à leurs attentes.
L’écueil dans lequel il ne faut pas tomber est surtout la facilité : il ne faut pas prendre les ados pour des idiots illettrés comme on l’entend ou le lit de plus en plus souvent. Simplement, les goûts évoluent, mais les mêmes impératifs demeurent : il faut leur proposer des livres à la fois bien écrits mais agréables à lire, prenants mais pas creux, devançant leurs attentes plutôt qu’y répondant. On aura beau mettre tous les moyens rêvés sur un bouquin, on ne pourra jamais - sauf rares exceptions - l’imposer comme un blockbuster incontournable si le fond ne suit pas.

ActuSF :
Quels sont vos projets ? Quels sont les prochains romans de la collection dans les mois qui viennent ?
Nous avons sous le coude quelques projets très excitants ! Dans les mois à venir, nous allons naturellement poursuivre les séries en cours (L’odyssée Dalemark, Young Samurai), et en lancer deux nouvelles, par des auteurs français : Jessica Nelson, pour l’une, qui nous fera revisiter les mythes grecs avec une approche originale et ultra-documentée des différents héros qui ont construit notre imaginaire collectif. L’ombre de Thésée sera le premier opus des Conjurés de Niobé, une série à cheval sur le Boulogne d’aujourd’hui et l’Olympe, où une mystérieuse conspiration visera à décrédibiliser les légendes pour faire disparaître Zeus et consorts de la mémoire collective. Viendront également les deux premiers tomes du Tempestaire de Johan Heliot, dans lequel de jeunes orphelins recrutés par un mystérieux maître devront développer et faire usage de pouvoirs extraordinaires, d’abord pour survivre, puis pour enrichir cet homme peu recommandable... C’est une grande fierté pour nous d’accueillir ces auteurs au catalogue qui prouvent, si besoin est, qu’on peut allier divertissement et plume remarquable.
Mais il y aura également des livres seuls, comme L’impératrice des Éthérés, nouveau chef-d’œuvre de Laura Gallego García, qui nous proposera ici un nouvel univers de fantasy à plusieurs niveaux de lecture : d’un côté une quête glaciale dans un pays de neige, où l’on verra l’apparition de nombreux golems et autres figures inquiétantes, de l’autre fable sociale incitant à de nombreuses réflexions sur notre quotidien et le besoin irrépressible de plaire au détriment du bon sens.
Et, dans un genre radicalement différent de ce que nous avons pu faire jusqu’à présent, un roman teinté de fantastique, que l’on pourrait décrire comme un Trainspotting réalisé par Ken Loach pour ados ! Un jeune Dublinois quitte la ville avec sa mère et son jeune demi-frère pour aller s’installer à la campagne, officiellement pour le libérer de ses mauvaises fréquentations urbaines, officieusement parce que madame doit fuir ses créanciers... Et tous trois débarquent dans un petit cottage où il s’est passé pas mal d’histoires pas nettes dans les dernières années. Le narrateur est Robert, l’ado de 14 ans, qui n’aura qu’une envie : retourner à Dublin recommencer les conneries (vols, drogues, courses de voitures) avec " les potes ", mais qui, après sa première escapade, se retrouvera bien malgré lui contraint de s’adapter à sa nouvelle vie, malgré les inquiétudes liées aux divers grincements de la maison...
À plus long terme, nous aurons également l’honneur de lancer un " premier roman ", dont le manuscrit reste à peaufiner, d’un auteur très prometteur (Ludovic Rosmorduc). Ainsi qu’une série incroyable d’un autre auteur français, déjà connu entre autres pour ses talents en littérature générale et en thriller, mais je n’en dirai pas plus car ce sera vraisemblablement plutôt en 2011...
Au rayon des autres projets, signés mais non encore planifiés, on signalera également une trilogie inédite d’Orson Scott Card, rien que ça, ainsi que la très prometteuse série de SF I am number 4, qui n’a pas fini de faire parler d’elle...
Bien d’autres projets sont pour l’heure très avancés mais non encore signés, donc ne nous emballons pas.

Jérôme Vincent