Une traversée mouvementée
( Salvatore 3 )
de Nicolas de Crécy
aux éditions Dupuis
Genre : Fantastique
Sous-genres :
  • Conte
  • fantasy animalière

Auteurs : Nicolas de Crécy
Couleurs : Walter
Date de parution : septembre 2009 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Album
Nombre de pages : 56
Titre en vo :

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Un conte initiatique moderne, drôle et incisif

Nicolas de Crécy est un auteur de BD né à Lyon en 1966. Sorti de l’école de Bande Dessinée des Beaux-Arts d’Angoulême, il travaille pour Disney avant de se lancer dans la BD. On lui doit Le Bibendum Céleste, Léon la Came (avec Sylvain Chomet), Prosopopus, ainsi qu’une collaboration pour le dessin animé La Vieille Dame et les pigeons (1998). Il a obtenu plusieurs prix dont celui du meilleur album à Angoulême en 1998 pour Léon la Came.

Une traversée mouvementée est le troisième tome de la série Salvatore, initiée en 2005. Cela faisait 3 ans que l’on attendait la suite de ce conte moderne burlesque.

Un voyage semé d’embûches

Dans un monde où les animaux vivent comme les hommes (ils parlent, travaillent, se tiennent sur deux pattes), Salvatore est un chien mécanicien qui vit dans les Alpes. Salvatore a un rêve : rejoindre Julie, sa bien-aimée, partie au Brésil quelques années plus tôt. Pour le réaliser, il construit un véhicule gigantesque qui lui permettra de rejoindre l’Amérique du Sud (mais par l’est, car Salvatore n’aime pas l’eau). Il n’hésite pas à subtiliser certaines pièces maîtresses sur les voitures de ses clients. D’ailleurs, il ne lui en manque plus qu’une, mais le seul exemplaire est en possession d’une vache prétendument artiste et très en colère contre les mâles. À l’aide de son fidèle serviteur – un homme minuscule et muet
, Salvatore va tenter de voler la pièce manquante.

Parallèlement, on suit les aventures d’Amandine, une truie myope comme une taupe cliente de Salvatore (à qui il avait volé une pièce de voiture), à la recherche de son treizième petit cochon égaré, François. Ce dernier, recueilli par une jeune chatte gothique en manque d’affection, va croiser plusieurs fois la route de Salvatore, et sentir l’odeur de sa mère dans le gigantesque engin mécanique du chien garagiste.

Un univers loufoque somptueux

Bienvenue dans l’univers délicieusement loufoque de Nicolas de Crécy ! C’est certes un grand fourre-tout d’absurdité où le réalisme prend souvent la tangente devant l’onirisme, mais il possède une cohérence interne qui nous fait adhérer sans retenue à ce conte moderne savoureux. Les animaux parlent et agissent comme les hommes, mais ils gardent leur fonction première de bétail (le mari d’Amandine, qui travaillait à l’abattoir, a fini ses jours en met délicat...). D’ailleurs, la frontière entre humanité et animalité est assez floue. Il n’y a qu’à voir l’assistant de Salvatore, petit homme chétif dont l’intelligence manifeste passe au-dessus de la tête de son maître !

Une voix off, qui n’hésite pas à prendre à parti le lecteur ou à interagir avec les personnages, renforce l’impression de conte. L’entrecroisement des trois lignes de narration maintient un certain suspense : on sait que Salvatore, Amandine et François vont finir par se recroiser, que leurs routes vont se rejoindre à un moment ou à un autre. La bande dessinée prend ainsi des allures de fable initiatique qui se confronte à la complexité du monde moderne.

Le dessin de de Crécy colle parfaitement à son univers : un trait fuyant mais maîtrisé de bout en bout, dont l’imprécision apparente imprime au graphisme un mouvement permanent donnant l’impression d’être devant un film d’animation. La colorisation aux tons clairs, pastel, ajoute au plaisir de la lecture la sensation d’être dans un cocon soyeux.

Tous les ingrédients sont donc là pour passer un moment très agréable, avec une histoire drôle, burlesque, et des personnages attachants.

Critique humaine et sociale

Mais souvent, les fables et les contes initiatiques sont l’occasion d’égratigner un peu le monde des hommes. Nicolas de Crécy ne déroge pas à la règle.

Tout d’abord, il n’hésite pas à se moquer de son héros. Salvatore, aveuglé par son idéalisme égoïste, ne se rend pas compte de la valeur de ce(ux) qui l’entoure(nt). Friand d’aphorismes hasardeux et de clichés romantiques (« Je suis né en montagne... Je reste les pieds sur terre, la tête à bonne altitude. Cela entretient les hauts sentiments » ;
« Le chemin de l’amour, c’est tout droit ! Personne ne peut contester cette évidence  »), il fait preuve d’un pragmatisme machiavélique, sans scrupule, involontairement ironique. Il n’a aucun tact, croit que tout lui revient de droit, sans jamais se poser la question de la moralité de ses actions. Il nous donne des leçons sur l’amour, la bravoure, alors qu’il est dépourvu de la moindre attention pour les autres. Mais le talent de l’auteur est de n’en faire ni un salaud, ni un naïf : de ce décalage naît l’humour et l’attachement que l’on ressent pour le personnage, qui n’est pas sans rappeler Don Quichotte. Et son assistant est parfait en Sancho Panza, obligé de s’occuper des tâches ingrates, mais servant parfois de conscience à son maître, à l’image d’un Jiminy Cricket. D’ailleurs, le vernis de romantisme dégoulinant de Salvatore va finir par craquer pour laisser s’insinuer, à la fin de l’album, un début de prise de conscience qui promet de beaux développements pour la suite.

Cette critique humaine, on la retrouve depuis le début de la série. Mais ce qui prend un peu plus le pas dans ce troisième album, c’est une critique sociale plus acérée. Dans les tomes précédents, Amandine était une femme insouciante un peu doux-dingue, pleine d’énergie pour retrouver son fils. Dans Une traversée mouvementée, on sent que la crise est passée par là : la truie ne parvient pas à trouver un travail stable pour nourrir ses douze porcelets, ballottée entre des employeurs ingrats et sans humanité, et une ANPE incompréhensive, pour finir dans un bar à strip-tease... Le propos se fait plus dur, plus cynique, heureusement sans sombrer dans le misérabilisme (la façon dont les douze cochons vont prendre les finances de la famille en main est assez drôle).

Un mélange très réussi

Salvatore est une série composant un mélange quasiment parfait : humour, fantaisie, sentiments, initiation, sans oublier une critique de plus en plus incisive de notre monde moderne. Nicolas de Crécy réussit là une belle œuvre dont on attend la suite avec un véritable enthousiasme, en espérant qu’il ne mettra pas 3 ans à sortir un quatrième album !

Jérôme Lavadou

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