Hélas
de Rudy Spiessert et Hervé Bourhis
aux éditions Dupuis ,
collection Aire Libre
Genre : Fantastique
Sous-genres :
  • Récit allégorique
  • Uchronie

Scénariste : Hervé Bourhis
Dessinateur : Rudy Spiessert
Couleurs : Mathilda
Date de parution : janvier 2010 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Album
Nombre de pages : 72
Titre en vo :

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Un titre qui convient à une bande dessinée inégale

Hervé Bourhis est aussi bien scénariste que dessinateur de bandes dessinées. Mais s’il a quelques albums personnels à son actif (Comix Remix, La Main verte, Thomas ou le retour du tabou...), il s’associe surtout à d’autres artistes pour réaliser des bandes dessinées où il revisite ses lectures de jeunesse.
Rudy Spiessert, lui, est entré dans le monde de la BD grâce à Bourhis, puisque ce dernier lui proposera de dessiner Le Stéréo club et Ingmar. Une fois le pied à l’étrier, cet enfant du cirque reconverti à la communication visuelle travaillera également avec Denis Lapière sur la série Comme tout le monde et réalisera même le scénario et les dessins des Villes d’un jour.

Enquête sur une filière de braconnage d’humains

1910. Paris est menacée par les inondations. Toutefois c’est une capitale française où les positions des humains et des animaux sont inversées que Bourhis et Spiessert décrivent. Les hommes sont devenus des spécimens rares et ils sont traqués tant par les scientifiques que par des braconniers qui revendent leurs captures à des personnages mal intentionnés, aux mobiles mystérieux...
Associé à son amour d’enfance Léopoldine, le journaliste Fulgence mène l’enquête pour retrouver Source, le petit frère de Feuille, une humaine sauvée des griffes des braconniers.

Une idée intéressante insuffisamment exploitée

Le Paris de 1910 de Bourhis est un Paris allégorique où les animaux ont pris la place des humains, et vice-versa. Le scénariste utilise là un procédé que d’autres ont exploité avec brio (Orwell et sa Ferme des animaux ou Pierre de Saint Cloud et Le Roman de Renart, pour ne citer que les plus illustres) afin de donner à Hélas le statut de critique de la société humaine du début du XXe siècle. Les traits des différentes espèces animales sont le miroir des pires défauts des humains. Si le résultat est réussi, on regrettera seulement qu’il perce peu, à travers cette satire de la société de la IIIe République, une satire de notre France du XXIe siècle.
Récit allégorique, Hélas ne l’est pas seulement, puisque les humains y restent des humains, doués de parole et dotés d’intelligence. La bande dessinée est donc également une uchronie : les hommes y ont évolué aux côtés des animaux, jusqu’à la scission, la Saint-Barthélémy qui vit le massacre des humains, faisant de l’espèce humaine une espèce en voie de disparition. Là encore, Bourhis critique le peu de cas que nous faisons, dans notre ensemble, de la Nature, mais aussi notre capacité à éliminer ceux qui nous gênent par leurs idées, leurs croyances, leurs aptitudes...

Outre l’utilisation d’animaux comme personnages principaux, Hélas dispose d’une autre caractéristique remarquable : son action se déroule au cours de l’hiver 1910. Qu’a donc de particulier cette période ? Réponse : Paris y connut une inondation historique et record. Les fortes pluies et chutes de neige depuis l’été 1909 font déborder la Seine, dont les eaux atteignent fin janvier une hauteur de 8,62 mètres au-dessus de son niveau zéro. La Tour Eiffel a les pieds dans l’eau, les Parisiens se déplacent en barques ou sur des passerelles en planches... Un événement historique local dont nous fêtons le centenaire en 2010.
C’est peut-être là la principale raison pour laquelle Bourhis place l’action de sa bande dessinée à cette période. Car la crue de la Seine ne joue qu’un rôle mineur dans Hélas, celui de circonstance pour des scènes atypiques, mais sans influencer à proprement parler le déroulement des événements.
Dommage, puisqu’il y a matière – Léo Henry et Stéphane Perger l’ont montré avec la trilogie Séquana – à conter, avec les inondations parisiennes de 1910, des histoires passionnantes où la crue est au centre du récit.

Ce n’est pas pour autant que le récit de Bourhis n’est pas intéressant. En effet, rythmée, empreinte de suspense, surprenante, l’aventure de Fulgence et Léopoldine capte sans mal l’attention du lecteur. Ce dernier frémit en découvrant comment ils vont aider Feuille, la petite fille humaine capturée par des braconniers, à sauver son petit frère, Source.
Peut-être, toutefois, faut-il relever la facilité avec laquelle les héros porcins de Hélas atteignent leurs objectifs. Ils ont toujours une solution tirée du chapeau ou, alors qu’ils ne sont rien, obtiennent des informations de la part de personnages importants, tels le tigre Singh ou le singe Rouquemoute. Cependant, reconnaissons-leur des attributs héroïques majeurs : courage, altruisme et perspicacité, qui font d’eux des personnages sympathiques.

Des dessins et des couleurs quelconques

Hélas dispose donc d’un scénario qui vaut le détour, malgré quelques défauts.
La bande dessinée souffre par contre d’une piètre qualité graphique, de dessins et d’une mise en couleurs sans ambition.
Rudy Spiessert, au crayon, signe en effet des planches au style classique. Son travail n’est pas mauvais, mais n’impressionne pas non plus, mettant ce one shot dans la catégorie des BD franco-belges des plus traditionnelles.
Mathilda, au pinceau, remplit les espaces entre les traits de Spiessert sans rien y apporter d’autre que de la couleur. Le choix des teintes est fade. Elles sont peu nuancées. La BD aurait certainement eu plus de cachet en noir et blanc...

Cette bande dessinée signée Bourhis et Spiessert est un récit allégorique et uchronique disposant d’un scénario efficace, mais qui n’exploite pas assez le contexte dans lequel l’action est placée. On reste dubitatif devant son graphisme, qui à défaut d’avoir de l’intérêt, a au moins le mérite de ne pas nuire à la narration. Le lecteur risque d’être quelque peu déçu par cette BD dont le thème promettait plus.

Stéphane Gourjault

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